Ces économistes bornés pour qui rien n'a changé

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La Tribune publie chaque jour des extraits issus des analyses diffusées sur Xerfi Canal. Aujourd'hui, ces économistes bornés pour qui rien n'a changé

L'économie contemporaine chahute nos certitudes. Elle met au défi en permanence nos instruments de mesure, nos logiciels interprétatifs. Mais nous, les économistes, préférons faire le plus souvent comme si de rien n'était. Après dix années durant lesquelles nous avons vécu les affres d'une crise historique aux lourdes retombées économiques et sociales, le brin de croissance qui anime nos économies nous permet soudain de reprendre le fil de l'Histoire, comme si de rien n'était. Le passé devient un accident, une parenthèse sur laquelle s'installe déjà l'amnésie.

Nos réflexes pavloviens sont les plus forts. Ce qui était perçu il y a peu encore comme une stagnation séculaire, n'est plus qu'une récession plus longue que les autres. Nous en prenons acte en révisant à la baisse nos potentiels : 1 ou 1,5% en Europe ; 2% pour les États-Unis. Le chômage, hérité de la crise, est pour l'essentiel considéré comme structurel. La reprise va rapidement mettre en surchauffe un moteur qui a perdu de la puissance. Les tensions salariales, l'inflation, seront rapidement au rendez-vous. Les taux vont remonter et mettront un terme à cette euphorie momentanée des affaires. Et nous raisonnons encore comme si la liquidité banque centrale avait le pouvoir de faire ou de défaire l'inflation. Friedman survit à tous les démentis factuels.

Cette fiction théorique du potentiel de production, du chômage structurel, de l'inflation d'origine salariale à court terme (la fameuse courbe de Phillips) et monétaire à long terme, a la vie dure. Même si les faits s'accordent de moins en moins avec cette belle vision mécaniste. Et si le potentiel ralentit, il faut se tourner du côté de la démographie et du progrès technique. Au premier rang des accusés, la pseudo-révolution numérique: ce "miroir aux alouettes", du gadget, du jeu et du réseau social, dont certains veulent nous faire croire qu'il bouleverse les organisations et les process. Derrière cette représentation aride de la croissance, celle de la fonction de production, c'est d'abord la technologie qu'il faut incriminer, le système éducatif dégradé, et une concurrence trop molle pour activer un processus de destruction créatrice salvateur.

Voilà la zone de confort pour tout économiste.

  • Peu importe que cette fiction théorique prenne l'eau de tous les côtés.
  • Peu importe que de plus en plus de secteurs fonctionnent à coût fixe, et que pour ces secteurs, il faille renverser la problématique. Ce ne sont pas leurs gains de productivité qui font leur croissance, mais la croissance de leurs marchés qui génère les gains de productivité.
  • Peu importe que des dimensions entières de l'activité échappent à la mesure : tout le versant gratuit ou co-produit qui se développe considérablement, mais surtout tous les attributs nouveaux que le numérique confère aux produits et que nos systèmes comptables prennent très mal en compte. Nous continuons à raisonner comme si nos mesures de la croissance et de la productivité n'étaient pas sujettes à caution.
  • Peu importe que nos grandes entreprises se déploient de plus en plus à échelle mondiale, par implantation ou externalisation, et ne soient plus limitées par les ressources mobilisables au sein d'un territoire, et que les frontières des firmes soient de plus en plus poreuses. Nous continuons à aborder l'économie résidente comme un espace fini.
  • Peu importe que des indices convergents signalent une sous-utilisation de la main d'œuvre, qui dépasse de loin le périmètre des chômeurs. Là encore, il faut faire comme s'il n'existait que deux situations sur le marché du travail, chômeur ou actif en emploi. Et comme si les entreprises étaient donc contingentées.
  • Peu importe que l'investissement ait un contenu de plus en plus immatériel. Les biens d'équipements demeurent la variable pivot de nos analyses.
  • Peu importe que l'inflation ait déserté nos économies, et qu'elle soit de surcroît très probablement surestimée. Nous l'attendons comme Godot.
  • Peu importe que nous ne sachions plus définir les contours de la monnaie. Nous continuons nos amalgames entre quantité de monnaie et liquidité, notions qui n'ont plus rien à voir.

Cet inventaire à la Prévert ne résout rien, certes. Mais il nous invite à l'induction et, tant que faire se peut, à une mise à jour de nos logiciels.

>> Plus de vidéos sur le site Xerfi Canal, le médiateur du monde économique

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Commentaires
a écrit le 14/02/2018 à 8:12 :
Et l'énergie? Ca sert à quoi l'énergie? Il faut appliquer la note n°6 du CAE. Mais qui est capable de le comprendre!
a écrit le 13/02/2018 à 18:08 :
"et une concurrence trop molle pour activer un processus de destruction créatrice salvateur."

Quand les multinationales en sont à se faire aider ou subventionner car "too big to fail" par les états avouez que cela n'inspire pas vraiment au dynamisme et à la compétition concurrentielle.

Regardez VW, ils fraudent, ils polluent, ils gazent et ne sont toujours pas sanctionnés pour leurs nombreuses dérives que vont ils en conclure ? Qu'au final l’approximatif, la médiocrité, l'argent suffisent largement à faire tourner la machine pourquoi aller chercher plus loin quand peu suffit ?

Regardez BAYER, 65 milliards dettes ? Bah des broutilles ! On valide à fond ! Vive la première entreprise de produits chimiques au monde ! Qui vaut - 65 milliards... Ils sont même arrivés à nous refourguer le boulet ces américains.

Sans le soutien des états la plupart de nos multinationales seraient beaucoup moins puissantes ou bien n'existeraient plus depuis longtemps, ce que vous dites sur la concurrence est un point crucial nos investisseurs ne veulent plus de concurrence et ce manque de concurrence les rend beaucoup moins dynamiques forcément.

Parce que les américains eux, même subventionnés, ils l'ont dans la peau la concurrence.

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