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Cet épargnant si imprévisible

Photo de Ivan Best

André Babeau

Publié le 01 juin 2016 à 10:25

Le Quotidien Numérique

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Les variations -fortes- de l'épargne ménage n'ont jamais trouvé d'explication vraiment assurée. Le recours plus ou moins élevé au crédit en est peut-être une, mais ce facteur a été peu étudié. Par André Babeau, professeur honoraire à l'Université de Paris-Dauphine*.

Les différences de comportements d'épargne des particuliers d'un pays à l'autre restent encore trop souvent mal expliquées. Mais les difficultés sont encore plus grandes en matière de prévision. Jamais en effet, nulle part, les retournements des taux d'épargne, à la hausse ou à la baisse, n'ont fait l'objet de prévisions correctes. En France, par exemple, pas plus la baisse des années 1980 que la remontée de la fin de la décennie; aux États-Unis et au Royaume-Uni, pas plus la baisse au cours de la période précédant la crise de 2008 que la remontée dans les années qui sont suivi.

Des évolutions difficilement explicables

Cette prévision, comme d'ailleurs les comparaisons entre pays, est, il est vrai, une des tâches les plus ardues auxquelles sont confrontés les économistes. Le nombre de facteurs susceptibles d'avoir une influence sur les comportements d'épargne, et donc sur la consommation, est en effet très élevé. Peut-être plusieurs dizaines, si l'on associe facteurs de court terme (par exemple, les anticipations d'inflation qui poussent à la consommation) et facteurs de moyen et long terme (par exemple, la faiblesse de la protection sociale qui encourage l'épargne). Et si l'on est bien conscient aussi de leur très grande diversité : facteurs économiques, financiers, psychologiques, sociologiques, philosophiques et religieux. L'incapacité des prévisionnistes ne doit donc pas surprendre. A posteriori, les évolutions elles-mêmes ont d'ailleurs, souvent, bien du mal à être expliquées ; alors, de là à les prévoir...

Les théories ont eu chacune leur heure de gloire

Partout, au cours du demi-siècle passé, la modélisation macro-économique a pourtant fait preuve de beaucoup d'ingéniosité, tellement qu'il ne saurait question ici d'être exhaustif. Mais quelques exemples peuvent servir d'illustrations. On a en fait butiné, au gré des circonstances et des effets de mode. Dans les années 1970, dans de nombreux pays avancés, l'inflation était très élevée et était supposée jouer un grand rôle dans les comportements : la reconstitution du pouvoir d'achat des encaisses liquides devait ainsi gonfler l'épargne et peser sur la consommation.

Plus tard, les déséquilibres budgétaires des États laissaient attendre un accroissement ultérieur des impôts ; il a alors paru logique de penser que les ménages se couvraient contre ces futurs prélèvements en augmentant leur épargne pour constituer des réserves. Il est ensuite apparu des périodes où marchés boursiers et immobiliers connaissaient des périodes fastes : les patrimoines croissaient alors plus vite que les revenus ; on a estimé que ces « effets de richesse » devaient contribuer à réduire le taux d'épargne des particuliers. Plusieurs autres variables ont encore été privilégiées, qui ont eu successivement leur heure de gloire.

Pas de progrès décisif

Ni en matière d'explication et encore moins en ce qui concerne la prévision, ces différentes « innovations » n'ont cependant constitué des progrès décisifs. La modélisation et la prévision ont continué en ce domaine de se contenter de peu : une accélération de la hausse des revenus est de nature à accroître le taux d'épargne ; une augmentation du rapport patrimoine/revenu agit plutôt en sens contraire.

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Dans les très nombreux travaux qui ont été menés, il faut tout de même noter, jusqu'à récemment, un surprenant oubli : le recours aux différentes formes de crédit avec deux influences bien distinctes. Dans un premier temps, les nouveaux crédits apparaissent comme des substituts de l'épargne (je peux réduire mon apport personnel si mon banquier me prête assez pour acheter un logement) : les taux d'épargne baissent. Pendant toute la période de remboursement au contraire, les ménages sont contraints à une épargne régulière (au détriment de la consommation qu'ils peuvent souhaiter) : les remboursements gonflent l'épargne des comptes nationaux.

Flux de remboursement de crédit et épargne

En France, l'endettement des ménages reste raisonnable ; pourtant, un ménage sur deux rembourse une forme ou une autre de crédit et, pour d'assez nombreux foyers, ces remboursements constituent la seule épargne. Globalement, au cours des années récentes, dans le flux annuel d'épargne des Français de quelque 200 milliards d'euros , près des deux cinquièmes pourraient correspondre à des remboursements d'emprunts. Des changements dans les comportements de remboursement (accélération ou ralentissement, par exemple) sont donc de nature à exercer une influence notable sur ce flux.

Pourtant, à l'occasion de la crise des « subprimes » et de la remontée des taux d'épargne dans les pays anglo-saxons dans les années qui ont suivi, une nouvelle mode est apparue : ce rebond serait dû à la constitution d' « encaisses de précaution », elle même liée à des craintes en matière de chômage. Balayées toutes les autres causes possibles. La forte diminution du recours au crédit ? Point du tout. L'alourdissement des remboursements résultant d'un niveau très élevé d'endettement ? Vous n'y êtes pas, « encaisses de précaution » vous dis-je.

A l'expérience, le recours au crédit se révèle toutefois être parmi les meilleures explications des évolutions de taux d'épargne restées trop longtemps mystérieuses. En France, la baisse du taux d'épargne de 19% en 1980 à 11% en 1987 a correspondu à un spectaculaire développement des crédits aux particuliers. La remontée à près de 15% à la fin de la décennie pourrait bien être due, au moins en partie, à l'alourdissement du poids des remboursements résultant de la progression des passifs. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, on semble bien s'orienter vers une explication de la baisse des taux d'épargne, dans la période précédant la « Grande récession », qui s'appuie sur une croissance débridée du crédit, cependant que la remontée à partir de 2009 serait due à la fois au reflux des nouveaux crédits et au poids des remboursements dans une situation de surendettement.

Manque de données macro-économiques

Des circonstances atténuantes aux hésitations des économistes et à leur sensibilité aux diverses modes ? Peut-être une excuse absolutoire : nulle part, les nouveaux crédits aux particuliers ni les remboursements qui y correspondent ne sont encore séparément disponibles, auprès des banques centrales, sous une forme que puissent exploiter les économètres. On ne dispose, au mieux, que de leur solde, ce qui rend impossible la distinction entre l'influence du recours au crédit d'un côté, celle des remboursements de l'autre. Dans certains domaines dits « macro-économiques », le progrès consisterait tout de même à reconnaître, avec Socrate, que nous savons de mieux en mieux que nous ne savons rien, ou encore trop peu. Plus généralement, dans le « savoir » économique d'aujourd'hui, le tri entre le bon grain et l'ivraie prendra des lustres.

_____

* Professeur honoraire à l'Université de Paris-Dauphine. Ouvrage à paraître aux PUF en 2016, en collaboration avec Jacques Barraux : Épargne et crédit, de mystérieuses relations

André Babeau

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