Changement climatique, la troisième voie

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Marc Guyot et Radu Vranceanu.
Marc Guyot et Radu Vranceanu. (Crédits : Reuters)
ANALYSE. Face à la nécessité de lutter contre le changement climatique, il y a trois attitudes possibles : celle, militante, des ONG, celle des modèles proposés par les experts, et celle du marché, qui en exerçant une pression concurrentielle favorise les solutions innovantes. Paradoxalement, c'est en Chine et en Inde que cette attitude est la plus suivie. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, professeurs à l'Essec.

Le changement climatique fait l'objet de deux types d'approche, l'approche changement des comportements via les réseaux sociaux et les ONG, qui a eu l'immense mérite d'alerter et de créer une énorme pression sur les dirigeants politiques et économiques mais aussi quelques travers comme l'approche de la honte dont Greta Thunberg est l'emblème. Cependant, la balance de cette approche est globalement positive.

La deuxième approche est  issue de la modélisation qui analyse la situation au moyen de modèles d'évaluations intégrées et qui propose des solutions de politiques économiques à même de limiter le changement climatique au niveau voulu.

La troisième approche repose sur les concepts issus de l'économie managériale basée sur la capacité des marchés, correctement organisés, à fournir la solution à beaucoup de problèmes via une incitation positive en termes de retour sur investissement et négative en termes de pression concurrentielle. Cette approche est basée et fait levier sur la capacité quasi infinie d'innovations des firmes et des entrepreneurs.

A cet égard, l'Inde et la Chine sont des exemples à méditer pour les dirigeants occidentaux dans leur capacité à utiliser la puissance des incitations concurrentielles. On peut être surpris de prime abord que la compréhension de l'efficacité des mécanismes concurrentiels viennent de gouvernements autoritaires et interventionnistes. De fait, il n'y a pas de conversion en cours de l'Inde et de la Chine à l'économie de marché mais une compréhension faite de pragmatisme dans la volonté d'atteindre un objectif précis en un temps record.

L'exemple de la Chine

Spécifiquement, la Chine s'est fixé un objectif ambitieux de passage à l'électrification de ses automobiles et l'a atteint à grand coups de soutien public et de subventions aux voitures électriques. Elle a ainsi réussi à créer une industrie automobile électrique de grande taille. La phase suivante que la Chine a commencé à initier consiste à rendre cette industrie viable et compétitive, et pour cela il n'y a qu'une solution : créer une énorme pression interne à l'innovation. Pour créer cette pression, la Chine a commencé à fortement diminuer toutes les subventions à l'achat de véhicules, ce qui va éliminer les firmes inefficaces et faire émerger les meilleures firmes, c'est-à-dire celle ayant réussi à se réorganiser pour baisser les coûts, et identifier les meilleurs compromis technologiques afin de survivre sans subventions.

De son côté, l'Inde est un exemple intéressant sur la capacité des gouvernants à créer une concurrence organisée et encadrée utilisant leur contexte particulier pour parvenir à un résultat à fort impact climatique. Ce pays a commencé en 2010 à développer le solaire. Certes, il y a une base d'excellentes conditions locales avec des zones désertiques et très chaudes, une main d'œuvre bon marché et un contexte industriel favorable d'effondrement des prix des panneaux solaires (-90% en 10 ans, sachant qu'ils représentent 50% du coût d'une centrale). En 2015, le gouvernement a fixé un objectif de production de 100 gigawatts d'électricité solaire pour 2022 contre 3 gigawatts en 2015, objectif qui est passé à 450 gigawatts en 2030 avec un objectif de 40% de son énergie provenant de sources renouvelables. La part du solaire indien en termes de génération d'électricité est passée de 1% à 9% en 10 ans et devrait passer à 24% en 2024 selon Agence Internationale de l'Énergie. En 2018, et hors subvention, le kWh solaire indien est 14% moins cher que le kWh charbon ce qui est une première mondiale. En 2030, le solaire et l'éolien devraient être en moyenne 17% moins cher que le charbon dans toute l'Asie du Sud-est et 50% moins cher en Inde selon Wood Mackenzie, une firme de conseil en énergie, ce qui est remarquable étant donné que l'essentiel de l'augmentation de la demande mondiale d'électricité va venir d'Asie. En Inde, le coût de construction de capacités solaires a baissé de 84% en 8 ans selon Agence Internationale de l'énergie renouvelable. Les coûts s'effondrent également en Chine et en Australie. La recette indienne pour la baisse des couts est de mettre aux enchères la construction de centrale et d'octroyer la construction au moins disant en kWh. Cela a généré une concurrence agressive entre les entrepreneurs comme Renew Power (soutenu par Goldman Sachs et le fond souverain d'Abu Dhabi), Softbank et divers groupes industriels comme Acmé une firme indienne de télécom. Au fur et à mesure des appels d'offres du gouvernement indien, le prix au kWh proposé par les offreurs depuis 2015 a diminué de moitié. Cette mise en compétition spécifique par le gouvernement pour un bien homogène place les firmes en configuration d'oligopole en concurrence sur les prix (configuration appelée Oligopole à la Bertrand alors que classiquement sur le secteur de l'énergie la concurrence se fait par les quantités) ce qui pousse les prix vers le bas et le profit économique devient de plus en plus faible, pour le plus grand bénéfice des consommateurs, du gouvernement et de la planète.

Des innovations découlant de la pression concurrentielle

La condition de survie des firmes et le moteur de la baisse des prix sont les innovations découlant de la pression concurrentielle que le gouvernement indien a su créer (comme il avait su le faire sur les télécoms), combiné à la chute des prix des panneaux solaires due à la Chine. Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître mais conformément aux modèles d'économie managériale, la clef de l'accès à une énergie solaire bon marché est, à un moment donné, de supprimer les subventions et de ne laisser d'autre possibilité de survie aux firmes que l'innovation. La poursuite de l'expansion de la production d'électricité solaire en Inde va se heurter rapidement au problème classique du solaire qui est le stockage de l'énergie produite le jour. A ce jour, le problème du stockage est c'est ce qui bloque dans le monde entier le développement du solaire puisque cette énergie n'est produite que lorsqu'il y a du soleil et l'éolien que lorsqu'il y a du vent.

La pression concurrentielle générant le réflexe de survie via l'innovation peut être créée autrement que par des enchères concurrentielles. La voie européenne est plutôt via des normes, comme les normes d'émissions maximales de CO2 pour l'automobile et cela fonctionne aussi bien donc devrait être efficace en termes d'innovations. Il n'est pas sûr cependant que la majorité des décideurs européens sache quel type de tempête concurrentielle ils ont déclenché. On devrait bien avoir les investissements et les innovations et disruptions mais cela va s'accompagner d'une restructuration massive de cette industrie avec des vagues de licenciements sans précédent dans l'histoire industrielle automobiles et la disparition de filières entières liées au moteur thermique. Mais c'est un problème social différent de l'enjeu climatique. Pour l'heure, les firmes comme Tesla focalisent sur la technologie d'amélioration des batteries et GM vient d'annoncer qu'il travaillait avec LG sur une piste de technologie de batterie utilisant moins de cobalt, différente de la technologie lithium-ion actuelle.

Un grand nombre de disruptions sont nécessaires et l'enjeu pour les gouvernements est de créer les conditions qui vont leur permettre d'émerger.

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Commentaires
a écrit le 12/04/2020 à 12:38 :
Votre analyse omet complètement de dire que le mécanisme du subvention en Inde comme dans tous les systèmes d'enchères inversées passe par l'obligation de l'acheteur, qui est une entité étatique ou quasi-étatique, de "prendre" ("take") ou de "payer" (pay) même si le prix du marché au jour le jour est inférieur au prix contracté à long terme avec le producteur d'électricité. Ainsi, le développement des énergies renouvelables en Inde comme dans tous les pays, qui sont nombreux, à avoir adopter le système des enchères inversées (y compris la France !) repose bien sur l'intervention vertueuse de l'Etat, et non sur la main invisible du marché !
a écrit le 10/03/2020 à 12:10 :
Cher Léon, quelques précisions sur les chiffres en termes d'émissions de CO2 par habitant:
La France en 2017 en était à 4.56 t, la Chine 6.68 t cela fait bien 50% de plus...
L'Allemagne en est à 8.70, la Russie 10.54, les US à ... 14.61, soit ... 180% de plus!!
"Ah! Ce Xi jinping c'est un roublard!" nous dites vous, si seulement nous avions en Europe un peu plus de "roublards" et un peu moins "noix molles" ... (-:
Hervé
a écrit le 10/03/2020 à 1:26 :
Qu'on nous cite la Chine comme un ex à méditer en matière de lutte contre le changement climatique, mais de qui se moque t on ??
Ok! La Chine subventionne à fond sa transition vers la voiture électrique et les dizaines de millions de véhicules que ça représente. Mais vous omettez de préciser que le surcroît colossal d'énergie électrique consommée sera produit essentiellement par des ctrales à charbon, énergie fossile ultra polluante dt elle regorge et extrait à faible coût ds d'immenses mines à ciel ouvert.
Ce pays est déjà le ppal pollueur de la planète avec une production de CO2 par hab de 50% supérieure à celle d'un Français pour 1380 millions d'hab !!
La Chine est peu sensible aux sirènes écolos des ONG et réseaux sociaux occidentaux ( du reste interdits) et a surtout une vision géopolitique mondiale stratégique et hégémonique doublée accessoirement d'une vision sociétale intérieure : tt en sachant qu'il faut lutter contre l'atmosphère devenue irrespirable des gdes villes, elle est en train d'acquérir un leadership mondial ds la fabrication des batteries d'automobile associée à la parfaite maîtrise des circuits planétaires d'approvisionnement en terres rares nécessaires à leur fabrication ( par la pharaonique silk belt).
Les transferts de technologie automobile ont eu lieu avec la ruée des ppales firmes automobiles de la planète pour satisfaire ce marché annuel de 20 millions de véhicules.
La Chine est dc en passe de devenir un acteur international majeur ds l'automobile électrique tt en satisfaisant l'essentiel de son marché domestique.
Et de plus, elle réduit drastiquement sa dépendance à l'importation massive d'hydrocarbures fossiles, tt en économisant de précieuses devises.
Pour les dirigeants chinois, la voiture électrique est donc une aubaine en or massif pour conquérir le monde tt en lui donnant une caution écolo très politiquement correct et à la mode en Occident. Ah! Ce Xi jinping c'est un roublard.
Pour l'Inde, la problématique est radicalement différente : son développement est davantage égo centré avec des besoins d'investissement énormes ds les infrastructures ( voirie /assainissement/ réseau autoroutier/ferroviaire à rénover/réseau électrique déficient / lutte contre le stress hydrique...).
D'autre part, ses ressources en énergie fossile sont bien moindre que celles de la Chine et ses importations sont en conséquence relativement plus élevées.
Donc, accroître les capacités énergétiques à peu de frais est la bienvenue avec la captation d'une énergie solaire abondante et gratuite et des installations en panneaux d'origine chinoise à faible coût.
Pour l'heure, la priorité indienne est au développement avec l'immense défi de créer près d'1 million de job par mois pour répondre à la masse des entrants( surtout des jeunes) sur le marché du travail.
Et tant mieux si l'opportunité du solaire a permis de réduire le nbre de projets de ctrales à charbon, car le changement climatique et la pollution ne sont pas encore une priorité pour les Indiens, bien que la sensibilité à l'hygiène publique et au traitement des déchets ménagers augmente fortement chez les nouvelles générations et que le stress hydrique qui enfle avec l'accroissement très sensible des températures hivernales pose de plus en plus question.
a écrit le 09/03/2020 à 20:54 :
Un gros LOL pour cet article. On ne coupera à la prise de consience et à une consommation modérée (pour ne pas dire décroissance puisqu'il faut déjà commencer par se sortir ce concept ideux de nos cerveaux). Là on est à 2 doigts de nous resservir le laïus sur la main invisible du marché. C'est quand même hallucinant. À ce train là autant prier... Il y a plus de probabilité que Jésus redescende pour nous sauver, plutôt que de faire confiance à cette p****n de main invisible qu'on nous ressert à chaque fois. ^^
a écrit le 09/03/2020 à 19:24 :
Tous ceux et celles qui se choisiront, avec leur vrai libre-arbitre, dans des futurs vus sereins, bien anticipés et vus d'abord harmonieux de tous côtés..., en cohérence globale autant que personnelle..., verront, qu'en le maintenant comme objectif créatif de leur conscience, qu'ils finiront par se le retourner. ____Cette société responsable de soi dépend de chacun(e) de nous, à condition de le dire venir facilement et sûr de tous côtés !
Je le souhaite aux pays qui ne savent pas dire mieux leur surpopulation se réduire !
a écrit le 09/03/2020 à 19:21 :
Tout d'abord, ravi de voir que parmi les commentaire, de nombreux lecteurs ont compris que la décroissance et l'adaptation nous attendent. Pour en revenir à votre article, vous citez l'exemple de la Chine qui se lance dans l'électrification de son parc automobile. Avant cela, il aurait été intéressant de nous expliquer en quoi la voiture électrique apporte une solution au problème du réchauffement climatique. Encore avec du nucléaire et beaucoup de km au compteur, je veux bien admettre que ce soit "un peu" moins polluant que l'essence. Mais en Chine, franchement! Notre train de vie (ou plutôt la grande majorité de nos "trains de vie", puisque ça varie un peu d'un endroit à l'autre, quand même) n'est pas soutenable. Il va bien falloir l'admettre.
a écrit le 09/03/2020 à 19:20 :
C'est bien, mais comment ont évolué les conditions de travail, de rémunération et de protection sociale de la main d'oeuvre travaillant à la construction et à l'entretien des centrales solaires et éoliennes de ces pays?
En parallèle, le modèle de développement basé sur la croissance et les autres nuisances écologiques est il revisité?
Je n'ai pas l'impression
a écrit le 09/03/2020 à 17:20 :
Il y a des comparaisons qui sont plus que contestables, en l'occurrence, prendre pour modèles la Chine et l'Inde qui n'ont rien à voir avec l'Europe et encore moins la France qui est en train de se saborder en fermant des réacteurs nucléaires performants, parfait pour négocier le prédit changement climatique! Moulins à vent et panneaux solaires sont des gadgets qui n'auraient jamais dû être subventionnés. La troisième voie, c'est le nucléaire et des voitures performantes, pas forcément électriques. Au travail, les ingénieurs!
a écrit le 09/03/2020 à 16:23 :
Toute autre solution que la décroissance n'aidera pas à régler le problème climatique. Bien au contraire. Cette troisième voie est un accélérateur de la dégradation climatique, écologique. Pour le changement climatique, les solutions sont individuelles. Des millions de petites actions en faveur de la planète feront plus que toutes les théories plus fumeuses les unes que les autres, destinées seulement à faire perdurer un système économique à bout de souffle.
a écrit le 09/03/2020 à 16:21 :
On ne lutte pas contre "le changement climatique", on s'adapte! La voie de l'innovation et concurrence est qu'une excuse pour rester sur le même modèle, celle d'une politique de l'offre et de son indispensable publicité!
a écrit le 09/03/2020 à 13:13 :
"Pour l'heure, les firmes comme Tesla focalisent sur la technologie d'amélioration des batteries"

L'amélioration des batteries commence à devenir un véritable marronnier, alors que l'on nous dit que des milliards sont investis dans la voiture électrique on se demande bien ce qu'ils y mettent puisque rien n'avance, toujours mauvais signe quand le bla bla commercial s'éternise.

"l'enjeu pour les gouvernements est de créer les conditions qui vont leur permettre d'émerger."

Forcer les entreprises au lieu de les subventionner est une excellente initiative qu'un pays puissant politiquement peut se permettre de faire car à la stratégie à très long terme prioritaire mais en UE c'est forcément faire fuir les capitaux européens pour les planquer toujours plus dans les places d'évasions fiscales européennes.

Le problème n'étant au final pas les entreprises, ni même les innovations mais ce qu'en font leurs prioritaires qui soient se sentent concernés et agissent en conséquence soient ne sont plus que motivés par leur pathologique cupidité, parce que c'est bel et bien une pathologie oui, qui détruit tout dont leurs outils de production, ils s'en tapent en plus vu que l'argent public viendra une nouvelle fois compenser si y gagner.
a écrit le 09/03/2020 à 12:22 :
Cette troisième voie correspond à ce qui a été fait et n'aboutit pas aux objectifs fixés , il faut des messures draconiennes qui sont perceptibles maintenant si l 'on veut limité cet impact climatique . Comme arrêt des émissions de gaz de fumée et de chaleur comme les centrales atomique et les barrages sur les fleuves ralentissant considérablement leurs cours . Il y a du boulot à faire et on n'est pas du tout dans la bonne direction ( limitation des naissances dans le monde, recréer des grands espaces de forêts , de zones humides arrêter de bétonner à tout va .

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