Des villes toujours plus inégales

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Les trois phases d'évolutions des villes depuis cinquante ans. Par Jacques Donzelot, historien du social et sociologue de l'urbain. Publié en partenariat avec le Printemps de l'Economie

Parler de ville inégale dans une société totalement urbanisée et dont les inégalités persistent, voire ont tendance à s'amplifier, peut paraître un truisme... Sauf si l'on considère comment, au départ, lorsqu'elle constituait un espace à part, soustrait au territoire environnant par l'épaisseur de ses murailles, la ville avait rendu possible l'émergence d'une première forme d'égalité entre ceux qui y vivaient, l'égalité civile, laquelle servit de matrice pour la constitution de la citoyenneté démocratique...

Alors, maintenant que la ville a contaminé tout le territoire, on pourrait penser qu'elle y a diffusé ce sens de l'égalité dont elle était porteuse. Mais on sait bien que l'espace, en s'urbanisant, est plutôt devenu un lieu où se manifestent les inégalités à travers les ségrégations, plus ou moins discrètes, qui l'affectent.

Une ville non pas dilatée, mais défaite

Cela signifie que la ville ne s'est pas tant dilatée qu'elle ne s'est défaite, décomposée... sous l'emprise de plusieurs mouvements qui se sont succédé et ajoutés les uns aux autres pour produire chacun un art de l'urbain bien différent, fait pour capter une population spécifique à raison du degré d'urbanité qui lui correspond. De sorte que la ville inégale apparait principalement comme le fait d'une ville inégalement urbaine.

1. Il y a d'abord le mouvement le plus ancien, celui qui va du village à la ville. Soit un processus de déterritorialisation qui libère les migrants des contraintes de leur lieu d'origine mais les entasse dans la ville en mettant en péril leur santé mais aussi l'ordre de celle-ci. C'est, pour le coup, la ville qui apparait dangereuse.

A ces méfaits de la ville ainsi révélés, les architectes du  Congrès International de l'Architecture Moderne (CIAM) apportent pour réponse un art anti-urbain de la construction sociale qui fait primer les lieux sur les flux pour éviter l'effet dévastateur de ceux-ci et qui détache la cité de la ville pour conjurer « l'attraction néfaste » de celle-ci sur leurs habitants.

L'effet Molenbek

Par sa visibilité et sa mise à distance de la ville, ces cités seront de plus associées à une stigmatisation sociale. Plus un cadre urbain est ostentatoire, plus il est propice à un marquage social... et plus sa population s'appauvrit, avec la localisation des migrants venus d'autres pays, plus ce marquage devient négatif. Au lieu de servir de « quartiers tremplin », selon la formule de Doug Saunders, ils deviennent des quartiers de relégation où les habitants ne font plus « village dans la ville » mais « village contre la ville ». Disons l'effet Molenbeek.

De la ville au village

Il y a ensuite, à partir des années soixante, et d'une manière qui s'intensifie et s'élargit de plus en plus, le mouvement qui va de la ville au village. Soit un processus de reterritorialisation porté par tout ce qui nécessite une emprise foncière devenue trop chère en ville, les entreprises de fabrication et de commerce, les ouvriers, les classes moyennes, tous soucieux de disposer d'une maison individuelle, des aménités campagnardes sans les contraintes associées à la terre autrefois.

Ce mouvement donne lieu à ce que l'on pourrait appeler un art hypo-urbain de la construction individuelle dominé par l'esprit de l'informel: l'illimitation de fait du droit de construire, de bricoler sa maison, un rapport au collectif qui revient à transporter à la campagne les libertés de la ville moins les effets de frottement, les nuisances liées à celle-ci, la possibilité donc de vivre dans un village urbain.

L'effet social de ce village urbain parait libérateur à raison des latitudes qu'il offre par rapport à la ville... tant que l'emploi et la vie familiale sont assez assurés pour porter les individus. Mais lorsque l'un et l'autre se fragilisent, comme c'est de plus en plus le cas, on voit ce retrait résidentiel devenir le facteur aggravant d'un isolement producteur de désespoir comme le montre la série desperate housewifes. Soit ce qu'on peut appeler le malaise des périphéries.

De la ville à la ville

Il y a enfin le mouvement qui va de la ville à la ville qui se développe depuis le début des années 80 avec le TGV, le développement des aéroports de masse. Soit un processus d'extra-territorialisation correspondant à la montée de la fameuse classe créative qui investit les centres des grandes villes à proportion des services de prestige dont elles disposent.

Pour encourager ce mouvement, on a vu se déployer un art hyperurbain de la ville-vitrine. Soit la capacité à faire venir (par la multiplication des structures et d'accueil), à donner à voir (par la muséification du centre et l'édification de bâtiments de prestige) envie d'acheter (par la requalification des quartiers péricentraux).

L'effet social de ce mouvement peut se résumer par la formule de la ville-village : cette aptitude d'un quartier ancien à fournir le cadre de vie d'une jeunesse internationale, festive et mélangée, faisant village dans ces quartiers où ils se vivent, se rencontrent, se marient (cf. Edward Glaeser) et forment les réseaux qui les porteront pendant toute leur existence. Soit ce qu'on appellera l'effet Bataclan.

Jacques Donzelot, né en 1943, est historien du social et sociologue de l'urbain.

Assistant puis maître de conférences à l'université de Nanterre depuis 1970, il a été de 1990 à 1993 évaluateur de la politique de la ville. Conseiller scientifique du « Plan Urbanisme Construction Architecture » depuis 1999, il dirige aux PUF une collection intitulée « La ville en débat » depuis janvier 2008.

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