Dette publique française : bientôt la « potion amère grecque »?
Marc Guyot et Radu Vranceanu

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L'annonce du gouvernement Barnier prévoyant que le déficit public devrait s'élever en 2024 à 6% du PIB, agace la Commission Européenne, inquiète les Français, excite les politiciens de tout bord, sollicite les journalistes, et challenge les économistes pour élaborer des solutions.
Lorsqu'un particulier a des projets, mais pas d'argent dans l'immédiat, il est heureux de trouver un préteur. Plus le taux auquel il emprunte est bas, moins la mise en place du projet lui coûtera. Pour bénéficier d'un taux bas, il faut avoir des revenus futurs et une réputation de personne honnête, qui tient sa parole. Les deux critères sont essentiels. Réputation sans ressources ou ressources sans réputation impliquent un taux élevé, voir le refus de prêt.
Les Etats ont la particularité de « faire rouler » leurs dettes. Lorsqu'une tranche d'obligations d'Etat arrive à échéance, le gouvernement emprunte pour les rembourser, c'est-à-dire qu'il émet une nouvelle tranche d'obligations. Ainsi, avec une maturité moyenne d'environ 8 ans pour les pays avancés, tous les ans environ 12.5% de leurs dettes doivent être refinancées (avec des différences d'un pays à l'autre). Des pays comme la France ou l'Italie, endettés à plus de 100% du PIB, doivent emprunter environ 250 à 300 milliards d'euros tous les ans pour assurer le roulement de la dette publique. Dans les années 2010-2012, des pays développés comme l'Espagne, l'Irlande, la Grèce, le Portugal n'ont plus trouvé de préteurs, et ont dû être portés à bout de bras par l'EU, le FMI et la BCE qui ont octroyé des prêts exceptionnels, le temps qu'ils remettent en bon ordre leurs finances publiques.
Malgré une dette élevée et une gestion des finances publiques assez erratique, pendant de nombreuses années la France a emprunté à un taux proche de l'Allemagne, la référence en matière de rigueur et stabilité financière en Europe. Lorsqu'en mai 2024 l'agence de notation S&P a dégradé la note de la France, le taux d'intérêt a bougé à peine, confortant nos dirigeants dans l'illusion de la France appartenant aux « pays du Nord ». Ce n'est plus le cas : comme nous l'avons anticipé, il y a bien longtemps, à 2.9% (le 27 septembre) l'intérêt sur obligations à 10 ans creuse l'écart avec le Bund (2.1%), et s'aligne sur le taux d'intérêt de l'Espagne. En Italie, les taux sur obligations à 10 ans restent plus élevés, à 3.4%, mais diminuent légèrement depuis un temps.
Le rééquilibrage budgétaire réclame soit la forte baisse des dépenses, soit la forte hausse des impôts, soit une combinaison des deux. Avec un parlement sans majorité aucune des trois voies n'est facilement envisageable. Si les investisseurs ont pris conscience de la probabilité élevée d'une inaction, la dérive de l'endettement est fatale, du fait des taux d'intérêt élevés qui amplifient un déficit primaire non résorbé et accélèrent la croissance de la dette.
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Selon une heuristique commune, tant que le taux de croissance nominale du PIB est supérieur aux taux d'intérêt, il n'y a pas de raison de trop s'inquiéter de la dette publique. Cependant, une arithmétique élémentaire indique que nous avons dépassé la zone de confort. Avec une inflation en baisse - admettons 2% pour les années à venir et une croissance atone à moins de 1%, un taux d'intérêt supérieur à 3% est un motif d'inquiétude.
Les perspectives de croissance sont en bernes que l'on regarde du côté de l'offre ou de la demande. Côté demande, à la morosité des consommateurs venant de la sensation de perte de pouvoir d'achat due à l'inflation prolongée depuis 2022 se combine avec la perte de confiance due à l'imbroglio politique et la situation budgétaire alarmante. Il en est de même côté investissement des entreprises avec l'incertitude sur une future augmentation des impôts. Côté offre, d'une part les entreprises font face à un marché du travail archaïque, miné par une complexité sans nom, et une faible mobilité intersectorielle et géographique de la main d'œuvre. La réorganisation des flux commerciaux et des chaînes d'approvisionnement dans un nouveau contexte géopolitique augmente les coûts de production.
Nos vœux accompagnent le Premier ministre Barnier pour habilement négocier entre réduction de certaines dépenses et hausse de certains impôts. S'il n'y arrive pas, une crise financière est inévitable. Une crise est une solution en soi. En effet, la BCE devra intervenir et financer la dette française, et, en conformité avec son mandat, son soutien sera conditionnel à la mise en œuvre de réformes budgétaires dictées par la BCE et la Commission européenne. Nous serons brillamment mis sous tutelle, à l'image de la Grèce en 2012, pour clore les 20 ans d'incurie gouvernementale française qui ont vu la dette passer de 1.100 à 3.100 milliards, soit 1.000 milliards par décennie. La potion sera aussi amère qu'humiliante : la Grèce a vu venir des coupes dans tous les budgets publics, âge de la retraite repoussé à 67 ans, réduction des aides sociales, réduction des salaires publics, hausse de la TVA, des taxes sur les carburants, et autres impôts. Les décennies 2004-2024 ont vécu sur le dos de la décennie 2024-2034 qui va maintenant payer l'addition.
Marc Guyot et Radu Vranceanu