Economie du partage ou partage de l’économie ?

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Valeur ajoutée, capital et répartition des profits, éthique économique : l'économie collaborative peut générer des concentrations capitalistiques très fortes
Valeur ajoutée, capital et répartition des profits, éthique économique : l'économie collaborative peut générer des concentrations capitalistiques très fortes (Crédits : Reuters)
La nouvelle économie se développe mais les modèles diffèrent. Attention à ne pas confondre économe sociale et solidaire, économie du partage et économie collaborative, car toutes n'ont pas la même finalité... Par Cyril Kretzschmar, conseiller délégué à la nouvelle économie, aux nouveaux emplois, à l'artisanat et à l'économie sociale et solidaire à la Région Rhône-Alpes. Publié en partenariat avec les Jéco

L'économie collaborative a-t-elle quelque chose à voir avec l'économie du partage, share economy, ou plus précisément encore avec l'économie sociale et solidaire, l'ESS ? Cette économie humanise t-elle ou tue t-elle les marchés ? Air BnB, Uber Pop, Le Bon Coin, Bla Bla Car... Les expériences d'économie collaborative se développent à vitesse grand v aujourd'hui, au Québec comme en France, et parfois à échelle planétaire, amenant certains observateurs à parler de l'avènement de nouveaux modèles économiques, voire d'une nouvelle civilisation.

Epiphénomène ou véritable transformation des modèles économiques ? Quand les limites entre producteur, distributeur et consommateur s'estompent, quelles nouvelles règles de l'échange s'inventent-elle, avec quels valeurs, quelle éthique ? Est-ce l'émergence d'une nouvelle économie, à la fois libérale et sociale, dopée par le numérique et la mondialisation ? Le nouveau visage de l'économie sociale libérée de ses oripeaux historiques ? Ou au contraire la nouvelle conquête du capitalisme sur la sphère privée et bénévole, la marchandisation de l'esprit collectif ?

 Economie Sociale et Solidaire et économie collaborative

Revenons à quelques définitions : l'économie collaborative se base sur la production de biens et (surtout) de services en commun, s'appuyant sur une organisation horizontale, facilitée notamment par l'usage de plates-formes internet. L'économie de partage est une organisation de pair à pair, où les individus s'auto-organisent pour créer un bien commun. L'économie sociale et solidaire est centrée sur l'intérêt général, à travers une organisation démocratique et une éthique de la répartition des revenus de l'activité. Du pareil au même ? Pas tout à fait, si on se penche plus attentivement sur les concepts autant que sur les réalités concrètes.

Services en commun, biens communs, intérêt général : les finalités de chacune de ces économies différent. L'économie collaborative permet de produire des services à plusieurs, mais ces services ne deviennent pas pour autant une propriété collective. La chambre louée via Air BnB ou la voiture du conducteur Uber Pop reste à son propriétaire et une part significative du prix de la location va à la plate-forme centrale de réservation. Pour l'économie du partage, il s'agit de créer ensemble des biens collectifs : le coût d'un trajet en covoiturage est partagé équitablement entre le chauffeur et son ou ses passagers. Les logiciels libres élaborés par ses communautés d'usage appartiennent à tous. Pour l'ESS les biens et les services produits ne servent pas qu'une catégorie d'usagers mais tous ; un part significative de l'ESS s'intéressent même plus spécifiquement aux usagers les plus empêchés dans l'accès à ces services : petite enfance, personnes âgées et handicapées, personnes fragiles socialement ou financièrement.

L'horizontal, le pair à pair, le démocratique : les formes d'organisation humaine conditionnées par chacun de ces modèles économiques sont là aussi de nature différente. L'économie collaborative repose sur une structure très pyramidale avec un gestionnaire d'information unique qui accrédite les collaborateurs, et une multitude de collaborateurs sans lien particulier les uns avec les autres, au statut totalement précaire et sans lien salarial notamment. L'économie du partage s'appuie sur des communautés de coproduction à égalité, théorique, de pouvoir. L'ESS se construit avec des salariés coopérateurs ou sociétaires, qui ont chacun la même voix au chapitre, dans un ensemble de conventions sociales protectrices pour les individus, mais créatrices de rigidité pour le développement des activités.


Mêmes principes, mais des règles du jeu différente

Valeur ajoutée, capital et répartition des profits, éthique économique : l'économie collaborative peut générer des concentrations capitalistiques très fortes (introduction en bourse de Air BnB pour 8 milliards de dollars, levée de fonds de plus de 200 millions d'euros pour Bla Bla Car). Moyens financiers essentiels pour assurer le développement des systèmes d'information et des données, mais absence totale de partage du capital et faible partage des profits avec les collaborateurs. A contrario, l'économie du partage comme l'ESS ne génère que très peu de capitaux, et ceux-ci sont le plus souvent portés par tous, qu'ils soient impartageables ou non spéculatifs. Un modèle très éthique, mais difficile à mobiliser dans une stratégie de forte croissance et donc de besoins en capitaux.

Economie collaborative, économie du partage et ESS s'appuient toutes les trois sur l'agir collectif, mais les ambitions et règles de ce collectif sont ainsi bien différentes pour chacune. Gardons nous de nier ces différences et travaillons à des fertilisations croisées : la dynamique économique et la puissance d'innovation de l'économie collaborative doit inspirer cette vieille dame qu'est l'ESS. L'éthique et la qualité sociale de l'ESS et de l'économie du partage doivent encourager l'économie collaborative à se doter d'un supplément d'âme.

Cyril Kretzschmar est conseiller délégué à la nouvelle économie, aux nouveaux emplois, à l'artisanat et à l'économie sociale et solidaire à la Région Rhône-Alpes. Il exerce le métier de consultant depuis 25 ans, successivement en grand cabinet international, en cabinet national, en association et aujourd'hui en coopérative d'activités (OXALIS). Il intervient lors des Jéco (Journées de l'Economie) à Lyon le 14 octobre 2015 sur la conférence : Economie du partage.

Organisées par la Fondation pour l'Université de Lyon, les Journées de l'Economie (Jéco) proposent, à travers une cinquantaine de conférences, des clés pour appréhender les mécanismes économiques et ainsi mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Les 13, 14 et 15 octobre à Lyon, plus de 200 personnalités seront ainsi réunies pour échanger et partager leurs analyses autour du thème : « qu'attendons-nous... pour agir ? ».

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a écrit le 16/10/2015 à 22:36 :
Une économie basée sur le développement du numérique paraît nécessaire, voire incontournable dans la recherche innovante. Cependant elle n'est qu'un outil au service de l'homme, et doit en conséquence être adaptée par la politique. L'ESS doit prendre le pas dans tous les secteurs que l'imagination humaine développera. Mais nous ne pouvons pas éviter la créations de plateformes utilisant le numérique comme nouvel ordre d'un capitalisme débridé. Il faut dans ce cas trouver des réponses par l'impôt, capable de rééquilibrer les structures sociales ; voire de les optimiser grâce à l'effet de masse.
a écrit le 15/10/2015 à 9:54 :
C'est bien de préciser, mais nous relèverons la contradiction :

"l'économie collaborative se base sur la production de biens et (surtout) de services en commun, s'appuyant sur une ORGANISATION HORIZONTALE, facilitée notamment par l'usage de plates-formes internet. L'économie de partage est une ORGANISATION DE PAIR A PAIR, où LES INDIVIDUS S'AUTO-ORGANISENT pour créer un bien commun."

A mettre en opposition avec :

"l'économie collaborative peut générer des concentrations capitalistiques très fortes (introduction en bourse de Air BnB pour 8 milliards de dollars, levée de fonds de plus de 200 millions d'euros pour Bla Bla Car)"

En réalité, cet article est un argument pour démontrer que Über, Blablacar, Airbnb, etc... NE SONT PAS ni des entreprises de l'économie collaborative, ni de l'économie de partage et encore moins de l'ESS, évidemment.

Il n'y a AUCUNE auto-organisation là-dedans, aucune horizontalité, aucun partage. Ce sont juste des entreprises hyper-capitalistes ultra-néolibérales qui vendent ce que personne n'aurait jamais osé vendre dans "l'ancienne économie", grâce au "collabwashing" : les biens des autres!

Le summum du capitalisme : on investit pas, on embauche pas, on vend ce qui appartient aux autres et on encaisse.

Si ces entreprises avaient relevé de l'économie collaborative ou du partage, elles n'auraient pas été fondées par des entrepreneurs pour leur profit exclusif, mais bien par les groupes d'individus souhaitant exploiter leur bien à leur avantage. Ils seraient les détenteurs du capital et percevraient les dividendes de la société organisatrice qu'ils dirigeraient au travers des assemblées générales.

On voit bien avec l'épisode d'Über récent qui est le patron et qu'est-ce que le participant peut dire. Über décide de baisser la prise en charge de 8€ à 5€, point barre, les patrons, c'est eux, les autres sont les esclaves, soumis et disponibles, qui non contents de fournir leur force de travail sans contrepartie fournissent même l'outil de travail.

Pour donner un contre-exemple, imaginons une usine où les ouvriers possèdent les machines-outils et travaillent à leur compte. Un jour ils arrivent à l'usine, la porte est fermée à clé, ils ne peuvent pas faire leur travail et le soir venu on leur dit : "ah, désolé, vous n'avez pas travaillé aujourd'hui, pas de salaire"...

C'est bien le summum du capitalisme...

http://thierrycurty.fr/economie-partagee-pas-encore-positive/

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