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En investissant pour sauver le climat, les banquiers sauveront-ils les banques ?

Emmanuel Hache et Déborah Leboullenger

Publié le 26 octobre 2016 à 12:46 - Mis à jour le 26 octobre 2016 à 12:57

Le Quotidien Numérique

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Dans un contexte économique inédit, marqué par les effets de la crise de 2008 et les inquiétudes quant à la bonne santé chinoise, quelle place et quel rôle pour les investissements verts ? Par Emmanuel Hache, IFP Énergies nouvelles et Déborah Leboullenger, Université Paris Ouest Nanterre La Défense – Université Paris Lumières

Les investissements dans les énergies renouvelables (ENR) ont atteint, en 2015, un montant record dans le monde, avec près de 286 milliards de dollars.

Ce montant global - en hausse de 5 % par rapport à 2014 - dissimule toutefois de fortes disparités régionales et laisse apparaître un leadership affirmé de la Chine dans le secteur, avec 103 milliards de dollars d'investissements.

Ce pays représente aujourd'hui près de 36 % des investissements mondiaux, avec un taux de croissance annuel moyen de 38 % depuis 2004 ! L'Inde (10,2 milliards de dollars d'investissements) et le Brésil (7,1 milliards) complètent le panorama des émergents dans les ENR.

En Europe, le constat est bien plus alarmant. Si les investissements ont atteint environ 49 milliards d'euros, ils enregistrent en effet une forte diminution (-21 %) par rapport à 2014. Ces montants restent en outre très éloignés des niveaux records enregistrés en 2011 (123 milliards de dollars).

Ce retournement marqué est largement imputable au contexte macroéconomique observé en Europe et à l'austérité budgétaire qui réduisent de facto les incitations à investir dans les ENR. Seul le Royaume-Uni, avec une véritable dynamique d'investissements dans les éoliennes offshore, se situe à contre-courant de cette tendance européenne.

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Une conjoncture favorable aux ENR

D'un point de vue macroéconomique, la croissance économique mondiale résiste autour de 3,1 % et le « risque Chine », même s'il reste toujours présent, ne focalise plus autant l'attention des investisseurs qu'à la fin 2015. Le secteur des ENR pourrait d'autre part bénéficier de la remontée des prix du pétrole, qui affichaient moins de 30 dollars le baril en décembre 2015 et autour de 50 dollars actuellement.

D'un point de vue monétaire et financier, le contexte est certes déroutant, mais il n'en existe pas moins une conjoncture favorable aux investissements durables. La hausse des taux d'intérêt directeurs décidée par la Réserve fédérale des États-Unis (FED), en décembre 2015, devait annoncer le début d'une remontée graduelle des taux d'intérêt directeurs américains, concluant ainsi un cycle monétaire inédit de près de 7 ans. Or il n'en fut rien !

Il en résulte un environnement macrofinancier inconnu caractérisé par une abondance de ressources financières dans la plupart des économies avancées et beaucoup appellent à relancer les investissements de grande envergure dans les projets d'infrastructure durable pour profiter de ce contexte favorable.

UNEP, Bloomberg Energy Finance, Author provided

À la recherche d'un financement structurel vert

Certains éléments invitent cependant à la prudence. Le ralentissement de la croissance en Chine est à coup sûr précurseur d'une décélération des investissements dans les ENR.

Dans ce contexte, la question qui se pose désormais reste celle d'un financement structurel de la transition énergétique et des investissements dans les ENR. Lors de la COP21, il a été convenu qu'il faudrait y consacrer près de 100 milliards par an. Plus globalement, la problématique financière risque de devenir le véritable nœud de la lutte contre le changement climatique.

De nombreuses initiatives sont en train d'émerger, mais, là encore, les disparités régionales risquent d'être très marquantes. Il convient dans ce contexte de suivre de près les problématiques européennes et chinoises.

Les institutions bancaires européennes souffrent actuellement d'un problème de rentabilité structurel en lien notamment avec la politique monétaire de faibles taux d'intérêt initiée par Mario Draghi, mais également en raison de la faible croissance enregistrée depuis la crise financière de 2007-2008.

En outre, certaines banques allemandes ou italiennes ont enregistré des chocs externes particulièrement marqués et certains analystes pointent du doigt un risque systémique important en Europe à l'heure actuelle. De plus, et face à leur responsabilité dans la crise financière, le système bancaire et financier européen a été soumis à de nouvelles réformes.

Les banques peuvent-elles sauver le climat ?

Certaines propositions de réformes laissent entendre qu'un système d'incitations pourrait être mis en place. Un système de bonus-malus pourrait notamment être envisagé. Le schéma pourrait être le suivant : le financement d'un projet accompagnant une transition énergétique bas-carbone (projet d'infrastructures durables, d'efficacité énergétique, d'adaptation aux risques climatiques, etc.) ne serait pas soumis aux mêmes contraintes de liquidités et/ou de solvabilité qu'un projet dans une énergie carbonée.

Dès lors, l'effet de levier de financement des projets durables s'en trouverait rehaussé, contribuant ainsi à une réorientation des actifs bancaires. Cela pourrait notamment alimenter les demandes de crédits pour les investissements dits « compatibles » à une transition énergétique bas-carbone mondiale.

Les banquiers pourraient ainsi contribuer à sauver le climat ! Mais pourraient-ils par le même schéma résoudre les problèmes structurels auxquels leurs banques font face ? En œuvrant pour une meilleure transition énergétique, elles se prémunissent contre un risque climatique. Mais leur capacité de résilience face à une crise financière de l'ampleur de celle que nous venons de subir s'en trouvera-t-elle améliorée ?

Certains économistes, comme Larry Summers et Robert Gordon, ont ainsi mis en exergue la lenteur de la reprise observée dans certains pays développés, remettant au goût du jour la théorie de la « stagnation séculaire » développée par Alvin Hansen en 1938.

Financer la transition énergétique permettrait sûrement relancer l'activité bancaire, mais ce mouvement se heurterait à deux écueils : les rendements des projets ENR, par exemple, restent toujours inférieurs à ceux des projets énergétiques carbonés et une réallocation excessive des crédits bancaires en faveur des projets durables pourrait déséquilibrer leurs actifs.

Ce second aspect est essentiel : une réallocation massive pourrait en effet contribuer à exposer les banques à une dévalorisation de leurs actifs en cas, par exemple, d'éclatement d'une bulle sur les énergies renouvelables ou au sein du secteur immobilier, à la fois porteur de risque systémique financier et climatique.

Quels acteurs complémentaires, dès lors, pour financer la transition énergétique ? Comment favoriser une politique plus globale d'investissements dans les projets durables ?

Pourquoi pas une banque européenne spécialisée ?

La Chine fournit un exemple intéressant d'intégration de la question financière dans sa propre transition énergétique. Les investissements nécessaires à la réalisation du 13e plan dans le domaine environnemental vont demander près de 350 milliards de dollars.

Dès 2014, le gouvernement chinois a mis en place une commission (Green Finance Task Force) chargée de faire des recommandations en matière d'incitations dans les projets ENR. Ces dernières intègrent un système de bonus-malus permettant d'augmenter la rentabilité des projets durables et de diminuer celle des projets polluants.

Plus globalement, la Chine va proposer une infrastructure globale favorable à l'investissement vert : la création d'institutions financières spécialisées dans les projets ENR, une politique fiscale et financière incitative (prêts subventionnés, création de taxes créant de la distorsion en faveur des projets durables...), le développement des marchés de CO2 et la création d'un système de rating vert (indice boursier environnemental) ainsi qu'un système d'assurance obligatoire pour mettre en exergue les potentiels dommages des projets polluants.

Cet arsenal a le mérite d'intégrer différents outils économiques et cherche à intégrer la spécificité des projets de décarbonation à travers la création d'une institution spécialisée.

L'Europe devrait peut-être s'en inspirer. La création d'une banque européenne spécialisée constituerait un projet sur lequel l'Europe pourrait capitaliser pour relancer sa construction. Cette institution centralisatrice pourrait agir en chef d'orchestre de la massification des investissements durables gérés par des banques locales, tout en les protégeant de l'éclatement d'une nouvelle bulle liée.

Un tel projet pourrait, en outre, permettre à l'Europe de concurrencer le leadership présent et futur de la Chine sur ces questions.

The Conversation
The Conversation (Crédits : Photo DR)

Par Emmanuel Hache, Économiste et prospectiviste, IFP Énergies nouvelles et Déborah Leboullenger, Doctorante en économie, Université Paris Ouest Nanterre La Défense - Université Paris Lumières.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Emmanuel Hache et Déborah Leboullenger

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