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Est-on déjà dans l’après-Merkel ?

Jérôme Vaillant

Publié le 28 novembre 2017 à 11:58 - Mis à jour le 28 novembre 2017 à 11:58

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18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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L’Allemagne entre dans une période accrue de turbulences alors qu’Angela Merkel estime que le pays a besoin de continuité face à la crise migratoire et à la montée des populismes en Europe. Par Jérôme Vaillant, Université Lille 3 – Université de Lille

En mettant un terme aux pourparlers entre Chrétiens-démocrates (CDU-CSU), Libéraux (FDP) et Verts, le FDP conduit par son nouveau président Christian Lindner plonge l'Allemagne dans une crise politique grave et contredit l'usage jusqu'alors respecté par les partis démocratiques représentés au Bundestag de tout faire pour trouver entre eux une solution aux problèmes du pays en le dotant d'un gouvernement stable.

Certes Christian Lindner argumente, à sa décharge, qu'« il vaut mieux ne pas gouverner que de mal gouverner » et qu'il a manqué à une coalition aux couleurs de la Jamaïque (noir pour la CDU-CSU, jaune pour les Libéraux) la confiance nécessaire à la négociation en bonne et due forme d'un contrat de gouvernement avec lequel chaque partie prenante aurait pu s'identifier. Les différences entre Libéraux et Verts sur les questions de la politique migratoire, de la politique climatique et de la politique budgétaire et fiscale étaient trop grandes et la méfiance entre Verts et CSU bavaroise trop forte pour que le projet aboutisse.

Mais Christian Lindner est soupçonné aujourd'hui d'avoir préparé de longue date l'échec de pourparlers auxquels il n'aurait jamais vraiment cru. Le procédé apparaît pour le moins brutal et inélégant de la part d'un « up-starter » ambitieux qui voudrait, avec une politique autant nationale que libérale, égaler Sebastian Kurz en Autriche. On peut se demander ce qui a réellement motivé la sortie du FDP qui a donné au ministre-président H. Seehofer (CSU), très hostile à la politique migratoire de la chancelière ces deux dernières années, le sentiment de vouloir le doubler sur sa droite.

Le FDP cherche-t-il à provoquer des élections anticipées qui lui permettraient d'améliorer encore son score du scrutin du 24 septembre dernier (10,7 % des voix, soit un accroissement de 5,9 points par rapport à 2013) en récupérant des électeurs non seulement de la CDU-CSU mais encore de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) que son résultat de 12,6 % avait alors placée en troisième position derrière la CDU/CSU et le SPD ? Le calcul serait passablement risqué vu qu'à imiter le programme d'un autre parti, on risque toujours de favoriser l'original que l'on prétend combattre.

La rupture des pourparlers confirme l'affaiblissement de la chancelière, mais...

Quoi qu'il en soit, la décision du FDP de se retirer de la négociation met un terme à un projet jamais tenté jusqu'à maintenant au niveau fédéral (la coalition Jamaïque) et affaiblit la chancelière encore plus qu'elle ne l'était déjà après l'échec historique de son parti aux élections fédérales du 24 septembre dernier : 32,9 % des voix, soit une perte de 8,6 points, son plus mauvais score depuis 1949. Angela Merkel a ainsi confirmé la perte considérable de son autorité sur la scène politique allemande et prête le flanc à la critique de ceux qui, au sein de son propre parti, lui reproche de l'avoir trop conduit vers le centre-gauche en le « social-démocratisant », libérant ainsi une place à occuper sur sa droite.

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Celle qui à la veille des élections passait encore pour « inébranlable » doit désormais redouter d'être comptée KO aux points !

Deux hommes politiques nouveaux de la CDU avaient, dès le mois d'août 2017, rappelé qu'« il y aurait un après-Merkel » et que leur parti ne manquait pas de têtes politiques talentueuses pour envisager sa succession. Il s'agissait du ministre-président du Schleswig-Holstein, Daniel Günther, qui venait d'être élu à Kiel à la tête d'une coalition noire-jaune-verte, et de Jens Spahn, secrétaire d'État parlementaire auprès du ministère fédéral des Finances, un bouillonnant jeune membre du présidium de la CDU dont il souhaitait alors déjà la droitisation. C'était en soi une évidence, mais également une façon de réfléchir par avance à la succession de la chancelière.

L'appel du Président fédéral aux partis démocratiques

Il reste pourtant une marge de manœuvre à la chancelière, à vrai dire plus institutionnelle que politique. Conformément à l'usage constitutionnel rappelé plus haut qui veut que les partis cherchent entre eux la solution pour former un gouvernement, le président fédéral, Frank Walter Steinmeier, issu du SPD, ce qui n'est pas sans importance dans les enjeux du moment, a rappelé, après s'être entretenu avec la chancelière lundi matin, que « les partis qui pendant les élections briguent la responsabilité politique, ne peuvent se dérober une fois qu'ils en sont investis. » Il les appelle à rester ouverts à des pourparlers entre eux, ce qui peut aussi bien signifier - quelle qu'en soit la plausibilité ou la faisabilité immédiate - la reprise des négociations en vue d'une coalition aux couleurs de la Jamaïque qu'une ouverture vers les sociaux-démocrates ou même la possibilité pour les différents partis de tolérer un gouvernement chrétien-démocrate minoritaire.

La Constitution place la possibilité de provoquer des élections anticipées à la fin d'un parcours qui peut être long - au total plusieurs semaines. Le Bundestag ne dispose pas du droit de se dissoudre lui-même, le Président fédéral ne peut le dissoudre que dans deux cas de figure bien précis :

Si le Bundestag a refusé la confiance à un chancelier en exercice - ce qu'Angela Merkel n'est plus depuis la Constitution du nouveau Bundestag le 24 octobre dernier : n'ayant pas été élue par celui-ci, elle n'exerce aujourd'hui la fonction de chancelière qu'à titre intérimaire, à la demande du président fédéral ;

Si un chancelier est élu au troisième tour seulement à la majorité simple : le Président fédéral peut alors nommer le ou la candidate ainsi élue ou - au contraire - s'il le juge préférable, provoquer dans les soixante jours des élections anticipées. En rappelant les règles et les usages chers à la République fédérale, F.-W. Steinmeier appelle on ne peut plus clairement tous les partis démocratiques à se ressaisir pour sortir de la crise. Il n'envisagera des élections anticipées que s'il lui faut constater l'échec de nouvelles négociations pour constituer le gouvernement.

Entre désir et sens des réalités : le SPD bouge !

Pour l'instant, on voit mal le FDP revenir sur sa décision de quitter les pourparlers sur une coalition aux couleurs de la Jamaïque. On voit mal également la chancelière s'accommoder d'un gouvernement minoritaire qui la ferait dépendre de majorités changeantes, alors qu'elle n'a cessé de plaider en faveur de la mise en place d'un gouvernement stable, capable de travailler dans la durée. Et on ne voit pas non plus le SPD revenir sur son choix, formulé dès le soir des élections, de se retirer dans l'opposition. Ce choix a été réaffirmé ces derniers jours en particulier par son président, Martin Schultz, mais contesté par quelques-uns des ténors du SPD qui ont œuvré au sein de la grande coalition sortante, tel Thomas Oppermann, président du groupe SPD au Bundestag jusqu'en 2017, Sigmar Gabriel soufflant pour sa part le froid et le chaud.

Un observateur chevronné de la scène politique allemande, Heribert Prantl, de la Süddeutsche Zeitung, appelle ouvertement à la formation d'une nouvelle grande coalition, seule façon - selon lui - de sortir d'une crise provoquée par le manque de responsabilité politique du FDP. Ce dernier a répondu à un tel reproche en faisant porter par avance le chapeau d'élections anticipées au SPD.

Suite à l'appel du Président fédéral aux partis, Andrea Nahles, qui a succédé à Thomas Oppermann à la tête du groupe parlementaire SPD au Bundestag et était jusqu'alors opposée à la formation d'une nouvelle grande coalition, a fait, lundi 20 novembre, un pas dans le sens d'une plus grande souplesse : le SPD est disposé à parler avec les autres partis, mais ne craint pas davantage des élections anticipées. Ce n'est donc plus une fin de non-recevoir que le Parti social-démocrate oppose, par sa voix, à la chancelière. Il ouvre une porte à des pourparlersqui déboucheront ou non sur la négociation d'un contrat de gouvernement.

Pas question pour Angela Merkel de se dérober

Pour le cas où des élections anticipées seraient inéluctables, Angela Merkel a déjà fait savoirqu'elle ne se déroberait pas à ses responsabilités et serait à nouveau candidate à la chancellerie, quand bien même les électeurs allemands se prononceraient actuellement majoritairement contre une nouvelle candidature de sa part.

Quand l'Allemagne semble être dans une impasse politique, l'espoir du Président fédéral comme de la chancelière est que le temps peut faire évoluer les esprits et ouvrir la voie à des solutions que ceux-ci refusent pour l'instant. C'est ce que semble promettre le nouveau positionnement du SPD, et cela est prometteur de nouveaux débats sans doute turbulents entre partis, et plus encore au sein des partis eux-mêmes.

Il reste que l'Allemagne entre dans une période accrue de turbulences là où Angela Merkel, quand elle annonçait, il y a un an, sa candidature à un nouveau mandat, estimait que le pays avait besoin de continuité face à la crise migratoire et à la montée des populismes que celle-ci provoquait en Europe, face au populisme également du nouveau Président américain et face encore aux risques induits par le Brexit. Peut-être faut-il se rappeler, dans ce contexte, ce que la chancelière dit régulièrement d'elle-même : elle prend son temps pour négocier, mais une fois la négociation aboutie, elle se tient à ses résultats !

The Conversation ______

Par Jérôme Vaillant, Professeur émérite de civilisation allemande, Université Lille 3 - Université de Lille

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Jérôme Vaillant

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