Et si la crise environnementale était l'occasion de réaffirmer la possibilité d'un leadership européen ?
Philippe Naccache et Julien Pillot

Photo d'illustration
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Philippe Naccache et Julien Pillot

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Dans la droite ligne du « rapport Letta », le « rapport Draghi » - qui vient d'être rendu public - pointe le déficit de compétitivité de l'économie européenne au regard des Etats-Unis et de la Chine. La teneur de ce rapport, ainsi que ses conclusions et préconisations ne surprendront guère tant elles font écho à d'autres analyses qui ont été produites ces derniers mois, qu'il s'agisse du policy brief de l'OFCE de mai 2024, du livre de Patrick Artus et Marie-Paul Virard « Quelle France en 2050 ? » paru le même mois, ou d'un article de Julien Pillot dans The Conversation édité en juillet. Le décrochage est d'autant plus inquiétant qu'il est inexorable.
Il est pourtant une dimension que l'ensemble de ces analyses peine à prendre en compte : la relation entre le changement climatique et la croissance économique. Et pour cause : les impacts potentiels sont si incertains, et si nombreux et imbriqués, qu'effectuer des projections et estimations est tout sauf aisé. C'est pourtant ce que proposent certaines lectures récentes qui invitent à reconsidérer l'écart de croissance entre les économies européenne, américaine et chinoise. Pensons, par exemple, à l'article récemment publié par Bilal et Känzig dans le NBER (National Bureau of Economic Research) dans lequel les auteurs estiment que les chocs de température au niveau global pourraient certes coûter sept points de PIB à l'UE, mais dix aux Etats-Unis ! Dans le même esprit, nous pourrions nous intéresser à l'étude dirigée par Sun parue dans Nature cette année également, laquelle nous apprend qu'à l'horizon 2060, la transmission des effets climatiques le long des chaînes de valeur portera davantage préjudice aux économies chinoises et américaines relativement à celle du Vieux Continent.
Aussi exploratoires puissent-elles paraître, ces études nous éclairent sur des niveaux d'exposition hétérogènes des économies au changement climatique et ses aléas. Bien qu'il ne soit nullement question de s'en réjouir en raison de l'horizon funeste qu'elles esquissent, ces études laissent à penser que, toutes choses égales par ailleurs, le décrochage de l'UE pourrait ne pas être aussi durable que ce que présente le rapport Draghi. Toutes choses égales par ailleurs car, toutes utiles qu'elles soient pour souligner des niveaux d'exposition différenciés aux risques environnementaux, ces études ne sauraient présumer des réactions américaine et chinoise pour s'adapter à ces risques. Imaginons-nous sérieusement ces super-puissances - qui se disputent le leadership économique, diplomatique et militaire mondial - rester passives face au risque environnemental qui menace leur prospérité ? Le scénario le plus probable reste celui d'une multiplication d'initiatives stratégiques de la part de ces deux pays visant à étendre, par tous les moyens à leur disposition, leur domination ou influence vers les zones identifiées comme les moins exposées aux problèmes environnementaux, au premier rang desquelles l'Europe. Ce que certains experts dénoncent comme une vassalisation avancée de l'UE par les Etats-Unis, sur les plans économique, militaire ou numérique participerait-elle d'une telle stratégie qu'il ne faudrait guère s'en étonner...
Il n'en demeure pas moins que la prise en considération de ces études renforce paradoxalement certaines des préconisations du rapport Draghi. La réindustrialisation dans des domaines participant de notre autonomie stratégique (par exemple les semi-conducteurs) couplée au déploiement d'énergies décarbonées en fait partie. L'amélioration du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, ou le développement de l'économie circulaire pour les matières premières, en sont d'autres exemples pertinents. Enfin, nous ne pourrons prétendre à l'autonomie stratégique sans repenser, dans certains secteurs clés, nos stratégies de sourcing et de production sur une base locale ou régionale.
Mais au-delà de ces mesures spécifiques, c'est bien la philosophie qui a présidé à la construction Européenne qu'il serait temps de questionner. L'UE saurait-elle demeurer le seul herbivore dans un monde de carnivores ? Résister aux sirènes du protectionnisme quand les autres super-puissances se montrent toujours plus agressives dans la défense de leurs intérêts stratégiques ? Rester aveuglement fidèle au principe du libre marché et du multilatéralisme quand tant de signes semblent esquisser la fin, si tant est qu'elle existât, de la « mondialisation heureuse ». Il ne tient qu'à nous d'affirmer notre stratégie pour nous voir comme une zone-puissance pouvant prétendre au leadership dans un monde que les conséquences du changement climatique auront passablement remodelé. S'il est vrai que, comme l'affirmait Denis Rougemont, « toute politique est autorisation de l'avenir », donnons-nous les moyens de l'envisager comme des leaders plutôt que dans le costume désigné de sparring partners, voire de victimes expiatoires.
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Philippe Naccache et Julien Pillot