Faire de la question environnementale le pilier de la politique industrielle européenne, et de l’affirmation de sa souveraineté
Julien Pillot et Philippe Naccache

Photo d'illustration
Johanna Geron
Julien Pillot et Philippe Naccache

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Johanna Geron
Au centre des critiques figurent l'empilement de normes, qui étoufferaient l'économie (souvenons-nous de la pause réglementaire appelée de ses souhaits par le Président Macron), mais aussi le spectre de la décroissance que feraient planer les objectifs ambitieux de décarbonation ou des dispositifs tels que « De la ferme à la table ». Impossible de ne pas voir dans ce revirement d'attitude aussi soudain que brutal la volonté de satisfaire les passions populistes qui, en cette période électorale, se font particulièrement ardentes. Il nous apparaît cependant qu'un tel calcul électoral de court-terme, qui surferait allègrement sur le concept finalement assez branlant d'écologie punitive, aurait tous les atours de la compromission coupable, voire de la faute politique majeure, tant il obère nos perspectives de souveraineté et de prospérité à long-terme.
Nous attendons en effet des dirigeants politiques, et de nos institutions, qu'ils soient les garants de l'intérêt général. Or, la question environnementale, parce qu'elle participe pleinement de l'autonomie stratégique du Continent, est une composante majeure de notre capacité à exercer une pression sur le plan géostratégique, et à assurer la bonne marche de l'économie sur longue période. La transition ne doit pas être perçue comme un coût, mais comme un investissement qui, outre d'améliorer la qualité de vie des populations européennes, est porteur de compétitivité, d'emplois et de rentes de situation dont l'Europe pourra bénéficier pendant des décennies. Une perspective d'autant plus intéressante que la croissance de la zone UE est en berne (0,5% en 2023, 0,9% prévu en 2024) et que le décrochage vis-à-vis de la Chine (5,2% en 2023) et des EUA (2,5%) est de plus en plus manifeste.
Chacun a fait de la question environnementale, et/ou du soutien indéfectible aux industries et innovations qui la supportent, une puissante arme pour stimuler l'économie, flécher les investissements, attirer les capitaux et les talents étrangers, et renforcer leur autonomie stratégique. Que l'administration Biden ait fait de la transition énergétique et industrielle un des principaux piliers de son Inflation Reducation Act ne doit rien au hasard. Quant à la Chine, elle a massivement investi les secteurs clés de la transition - panneaux photovoltaïques, batteries électriques, énergie éolienne... - ce qui concourt non seulement à sa propre autonomie stratégique, mais aussi à l'extension de son influence et de son pouvoir économique. L'UE, quant à elle, accuse un retard coupable et ne s'épargne pas de bien curieux paradoxes, comme lorsqu'il s'agit, en mettant un coup de canif à la stratégie «de la ferme à la fourchette », de permettre aux agriculteurs de doper les rendements au moyen de gaz naturel et d'engrais de synthèse, l'un comme l'autre provenant essentiellement d'une Russie que nous combattons par ailleurs.
Nous plaidons pour que l'UE érige les politiques environnementales comme un des fondements d'une Europe puissance géopolitique. Nous appelons de nos souhaits un réveil pragmatique qui conduirait l'UE, à l'instar des EUA, à (re)construire une politique industrielle ambitieuse qui flècherait les investissements et l'épargne vers la transition environnementale, et opposerait aux mesures de dumping, d'où qu'elles viennent, un protectionnisme de bon aloi.
Il faut se rappeler les mots du général de Gaule dans Le fil de l'épée : « sans doute, la force disparaitra d'un monde immobile. Sinon rien ne fera qu'elle ne demeure indispensable ». Notre monde étant propice à une instabilité chronique, il est plus que nécessaire que l'UE façonne sa propre voie, à travers des politiques et une règlementation qui œuvrent à l'intérêt des populations européennes et qui s'appuient sur l'acceptation de la confrontation géopolitique. Dans le cas contraire, nous n'obtiendrons qu'appauvrissement et mépris. Dans un monde multipolaire, où alliés de circonstances côtoient des adversaires systémiques potentiels ou déclarés, la naïveté n'est plus de mise.
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Julien Pillot et Philippe Naccache