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Présidentielle : "Grand débat"... et petit théâtre de marionnettes

Patrick Charaudeau

Publié le 04 avril 2017 à 06:48

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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Avant le prochain grand débat télévisé à onze candidats le 4 avril, retour sur le premier débat à 5 du lundi 20 mars, et ses enseignements. Par Patrick Charaudeau, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

« Le grand débat de la présidentielle », ainsi dénommé par les programmes de télévision, devrait plutôt s'appeler « Le théâtre de marionnettes de la présidentielle ».

D'abord, par l'apparition physique des personnages dont on ne voit que des troncs derrière leur pupitre-castelet, faisant de l'écran de télévision le supercastelet qui les encadre. Il est vrai que cette fois, contrairement aux primaires de droite et de gauche, quelques plans d'ensemble, en plongée, nous indiquaient que ces marionnettes étaient pourvues de jambes, ce qui a dû rassurer le téléspectateur inquiet quant à la possibilité pour ces marionnettes de prendre leurs jambes à leur cou si survenait quelque alerte d'incendie.

Un casting presque parfait

Théâtre, ensuite, de par la distribution des rôles (le casting dirait-on maintenant). Il y a un personnage rappelant Guignol : caractère facétieux, naturel enjoué, représentant ledit petit peuple révolutionnaire, insoumis, n'hésitant pas à donner de la baston sous forme de traits d'esprit.

C'est évidemment lui qui, maniant l'ironie, attire les rires et détend l'atmosphère : « il faut bien que le PS débatte », « j'ai admiré vos pudeurs de gazelle », et, à propos des affaires, « il n'est pas interdit aux électeurs de récompenser les vertueux et de châtier ceux qui leur paraissent ne pas l'être ». Il y a son ancien ami, Gnafron, avec lequel il s'est fâché, beaucoup moins bon vivant que son acolyte, mais tout aussi frondeur, et dont le projet de vie n'est pas si éloigné de son faux compère. Mais les rapports d'amour-haine entre ces deux-là rendent impossible tout espoir de réconciliation.

On trouve aussi, positionnée à l'extrême droite de l'écran par le fait de la caméra, Madame Quiquenet, la concierge, elle, tout près du peuple, disposée à faire que l'on rétablisse en France toutes les loges de concierge, qui seraient tenues par les bons patriotes qui n'ont pas collaboré pendant la guerre. De temps en temps apparaît aussi le gendarme, représentant de l'ordre, et donc voulant le rétablir, en proposant à chacun de rentrer chez soi, pour qu'il évite de tomber malade et sollicite moins la Sécurité sociale, et pour qu'il consomme moins afin de faire faire des économies au pays ; sauf que, c'est bien connu, parmi ces représentants de l'ordre, il y a des ripoux.

Et puis, comme toujours dans ces histoires guignolesques et vaudevillesques, apparaît un personnage-mystère, difficile à déterminer, à la fois ici (à gauche) et là (à droite), bien propre sur lui, enjôleur mais en même temps sérieux, voire cassant (il s'agit de ne pas être pris pour un jeunot sans expérience), qui veut parler vrai (pas pour tout le monde, certains n'arrivant pas à résumer ses propos), et dont on ne sait quel peuple il représente. Il est vrai que le peuple étant composite, divisé et fluctuant - n'en déplaise à ces différents protagonistes dont chacun prétend le représenter en totalité -, une partie de celui-ci se sent attiré par la nouveauté, une autre par l'absence de clivage, à moins qu'il attende de « voir », comme on dit au poker.

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Voilà donc une représentation qui peut faire concurrence aux théâtres de marionnettes du Luxembourg, du parc Montsouris, du jardin d'Acclimatation ou du vieux Lyon. Ah, j'oubliais, il y a aussi les coscénaristes (c'est très à la mode dans les séries télévisées), censés orienter le scénario, par une batterie de questions tirées des textes des différents acteurs, et auxquelles il est rarement répondu, mais jouant plutôt le rôle de sabliers comptables du temps qui passe.

Un peu de polémique mais guère de controverses

Les Journaux du lendemain de cette manifestation cathodique ont tenté de tirer les leçons d'un débat, tous commençant par reconnaître « qu'on attendait beaucoup du premier débat télévisé entre les cinq plus "gros" candidats à l'élection présidentielle ».

Mes leçons à moi qui ai travaillé sur les débats publics ? Quelques impressions, à chaud.

La marque d'un pouvoir médiatique qui a réussi à imposer ce genre de spectacle, pour son propre bénéfice, sous couvert d'information citoyenne. Qui a imposé un dispositif de monstration figé, avec des protagonistes dont la parole était cadrée par une prolifération thématique empêchant que chacune des questions soit traitée au fond. C'est là le rôle des montreurs de marionnettes. Mais cela pose un problème au regard de ce que devrait être le débat démocratique, celui qui permet au citoyen de délibérer en son for intérieur. Le média, joue-t-il son rôle d'information, sert-il vraiment de contre-pouvoir, ou est-il au service de sa propre promotion par spectacle interposé ?

Le débat, dans ces conditions, ne peut être de controverse. Il est souvent polémique comme on le voit dans d'autres talk-shows du genre. Ici, la polémique fut tempérée, avec cependant quelques attaques ad hominem :

Benoît Hamon reprochant à Marine Le Pen d'être « droguée aux faits divers » ; Emmanuel Macron tançant la candidate, qui lui reprochait d'être pour le « burkini », par un : « Je n'ai pas besoin d'un ventriloque » ; celle-ci s'élevant contre la pratique du « pantouflage », en visant celui-là, pantouflage qui fait « qu'on est formé dans les grandes écoles de la République pour devenir fonctionnaire, on devient banquier puis on redevient politique », à quoi l'intéressé répondit : « Je ne vous laisserai pas diffamer » ; Marine Le Pen encore traitant Jean-Luc Mélenchon de « Robespierre », celui-ci rétorquant qu'il ne veut pas, comme elle, « établir [à propos du voile] une police du vêtement » ; Benoît Hamon lançant à François Fillon : « Vous êtes très fort en soustraction [à propos de la suppression de 500 000 fonctionnaires], un peu moins en addition quand il s'agit de votre propre argent ».

Mais il est vrai que sur la question dite des « affaires », les candidats n'avaient pas intérêt à donner l'impression qu'ils se substituaient aux tribunaux.

Un peu de polémique donc, pour le spectacle, mais guère de controverses, c'est-à-dire de moments de confrontation qui auraient permis que fût développée sur chaque thème une argumentation autour d'un questionnement bien déterminé.

Pour que l'on ait affaire à une controverse, il faut trois conditions : un thème déterminé centré sur un questionnement ; des positionnements opposés autour du questionnement ; une argumentation justifiant ces positionnements et réfutant le positionnement adverse. Il y eut une amorce de controverse sur la réduction ou l'augmentation du temps de travail, mais celle-ci vira à la cacophonie, les arguments ne se rencontrant pas.

Des arguments qui se croisent

L'un des candidats, François Fillon, justifiait l'augmentation du temps de travail au nom de ce qui se fait dans les autres pays européens ; d'autres, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, proposaient d'en diminuer la durée au nom du partage nécessaire de la valeur travail en raison de sa raréfaction ; un autre, Emmanuel Macron, renvoyait le temps de travail à la négociation dans les entreprises ; une autre enfin, Marine Le Pen, déplaçait la problématique vers l'immigration qui serait seule cause du chômage.

À propos de l'âge légal de la retraite, on aurait pu espérer une discussion sérieuse, mais les arguments de justification venaient se superposer les uns aux autres sans vraiment se contredire. Fillon, se disait partisan d'une augmentation de l'âge légal à 65 ans parce que « la vie s'allonge » ; d'autres veulent le maintient à 62 ans, avec, pour Hamon, un système de compensation d'échange des droits entre les conjoints, et, pour Macron, un « système universel » de répartition équitable pour chaque euro cotisé ; quand d'autres proposent d'abaisser l'âge légal à 60 ans, mesure financée, pour Marine Le Pen, par la recréation d'emplois, et, pour Mélenchon, par une égalité de paiement entre hommes et femmes ; et cela sans que la question de la pénibilité au travail soit vraiment traitée.

Sur l'éducation, est apparu un consensus autour du retour aux « fondamentaux » et à « l'autorité », mais, à part quelques échanges sur la « revalorisation de l'enseignement professionnel », sans que l'on sache si celui-ci favorise l'insertion professionnelle, il n'y eut guère d'oppositions.

Quant à la question de la laïcité, à part un échange aigre-doux à propos du « burkini » entre Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, elle fut réduite à la portion congrue. Il ne fut pratiquement pas question de l'Europe, hors le leitmotiv de Marine Le Pen voulant la sortie de la zone euro, disposition qui fut légèrement contredite par François Fillon, lequel a estimé que ce serait « entraîner le pays vers le chaos économique et social ». Il ne fut pas davantage question de la dette, du financement des mesures économiques et du cadrage budgétaire, à propos de quoi on n'entendit qu'un concert de milliards sans que l'on sache d'où pourrait provenir cette manne.

Placer des slogans

On voit bien que dans un tel dispositif chacun cherche à placer ses phrases slogans : « le patriotisme contre le mondialisme », « le seul candidat de l'alternative », « pour une république verte bienveillante » ; « un projet d'alternance profonde » ; « le dernier président de la V° République », et évite les sujets délicats ou qui fâchent, comme l'Europe, la dette, les affaires.

Mais cela n'a rien d'étonnant car un débat entre des candidats à une élection présidentielle, dont on sait qu'il est essentiellement tourné vers les électeurs pour s'en attirer les faveurs, ne peut être que stratégique : produire un catalogue de promesses (c'est le propre du discours de conquête de pouvoir), et se doter d'une image crédible de présidentiable.

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Par exemple, image de celle « qui rendra la parole au peuple » contre « les technocrates de Bruxelles », qui veut « arrêter l'immigration » et « retrouver nos frontières » ; image de sérieux et d'expérience d'un « président du redressement national (...) le seul à rendre l'alternance possible » ; image de jeunesse et de renouveau pour celui dont le projet politique « a confiance dans le pays », et se fait « avec de nouveaux visages, de nouveaux usages » ; image de rupture pour celui qui, « président de la France insoumise », instituera une « VIe République » ; image de « président honnête et juste » (écho à celle de « président normal ») de celui qui propose à la gauche « de voter utile » pour « un futur désirable ».

Qu'aura-t-on appris de nouveau ? Pas grand-chose pour qui aura suivi les déclarations et programmes des candidats. Mais, ne soyons pas chiches, ce débat aura permis à certains de mieux sentir, en deçà des propos convenus, la personnalité de chaque candidat, ce qui explique peut-être que, d'après le dernier sondage Elabe, Macron soit passé en tête (26 %), devant Marine Le Pen (24,5 %), et que Mélenchon (13,5 %) se trouve maintenant devant Hamon (11,5 %). Il ne faut donc pas espérer d'un tel débat plus que ce qu'il peut donner, et les médias ne devraient pas nous en faire accroire.

The Conversation
The Conversation (Crédits : Photo DR)

Par Patrick Charaudeau, Professeur Émérite en "Sciences du langage" Paris 13, chercheur au Laboratoire de Communication Politique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Patrick Charaudeau

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