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Iran : le « poison mortel » de négociations avec Washington

Nader Nouri

Publié le 06 novembre 2019 à 16:02 - Mis à jour le 19 novembre 2019 à 12:29

Le guide suprême l'Ayatollah Ali Khamenei.

Le guide suprême l'Ayatollah Ali Khamenei.

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OPINION. Alors que le régime de Téhéran est secoué dans son ensemble par une forte résistance à l'intérieur et des révoltes populaires grandissantes contre ses ingérences en Irak et au Liban, le guide suprême Ali Khamenei s'en prend aux efforts de médiation du président français. Par Nader Nouri, ancien diplomate iranien basé à Paris, secrétaire général de la Fondation d'Etudes pour le Moyen-Orient (FEMO).

A l'occasion du 40e anniversaire de la prise d'otages à l'ambassade américaine à Téhéran, célébrée le 3 novembre de chaque année par le régime théocratique comme la «  journée de la lutte contre l'arrogance mondiale », le « guide suprême » Ali Khamenei a fait un nombre de déclarations sur les grandes orientations de sa politique ainsi que sur l'actualité les plus récente.

Explication d'un refus

Evoquant les demandes de certains responsables du régime pour que l'Iran adhère aux conventions internationales contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme (exigée par le Groupe (intergouvernemental) d'action financière/GAFI) afin d'ouvrir la voie à la reprise de transactions financières entre l'Iran et le monde extérieur, le numéro un de la République islamique a ainsi expliqué son refus : «Interdiction faite [par lui-même] à toute négociation avec (les Etats-Unis) est l'un des moyens et des instruments nécessaires pour empêcher l'ingérence américaine dans les affaires [du pays]. Il ne s'agit pas d'une démarche motivée par l'émotion ou de simples sentiments d'hostilité, mais d'une politique déterminée basée sur une logique solide ! Celle-ci barre la route à la percée et à l'influence de l'ennemi», et d'ajouter : « Certains dans ce pays pensent que pour résoudre nos problèmes, il faut négocier avec l'Amérique. Ils se trompent à cent pour cent ».

Dans le prolongement de son argumentation, il évoque les tentatives du président Emmanuel Macron en vue d'une médiation entre Téhéran et Washington et affirme :

« Le président français a dit qu'il suffisait d'une rencontre pour régler tous [vos] problèmes. Soit il est trop naïf, soit il est, lui-même, complice [des Etats-Unis]»

Tout un système et quarante ans d'histoire

Lors de son voyage à New York pour participer à l'Assemblée générale de l'Onu en septembre dernier, le président Emmanuel Macron avait remarqué que « Donald Trump décide vite et seul. Il a des logiques très transactionnelles et il n'est pas très difficile à convaincre. Hassan Rohani, lui, a besoin pour négocier de se caler avec tout un système et quarante ans d'histoire ». Là, à travers ce constat juste et clairvoyant, Emmanuel Macron attire l'attention sur des politiques, des méthodes, bref les turpitudes de 40 ans d'une théocratie brutale, qui marquent aujourd'hui même le comportement d'un pouvoir affaibli et sclérosé, c'est vrai, mais toujours aussi violent. Le président français souligne, à juste titre, la difficulté d'organiser une rencontre entre les autorités iraniennes et le président américain, parce qu'il faut d'abord « se caler avec tout un système...»

Un bref regard sur ces « quarante ans d'histoire » montre que dès ses débuts, la République islamique, un système de gouvernement unique au monde, à savoir une dictature religieuse aux apparences démocratiques, a cherché sa survie face à une forte opposition intérieure en recourant aux slogans comme « mort à l'Amérique », « mort à Israël » désignant ces deux pays comme « les ennemis » opposés à la révolution khomeyniste. La prise de l'ambassade américaine à Téhéran neuf mois seulement après la chute du régime monarchique a permis au régime islamiste de non seulement réprimer voire anéantir les opposants intérieurs, la plupart étant des forces démocratiques et progressistes réclamant des libertés publiques et un système démocratique, mais aussi de rallier les couches défavorisées, xénophobes et rétrogrades en Iran et ailleurs au Moyen-Orient à sa bannière d'un islam intégriste et fascisant. Ces couches fourniront les groupes de milices à la solde de la théocratie et protégées par celle-ci.

Changement drastique du contexte

Si Khamenei a donné son accord aux négociations secrètes avec les Américains pour conclure l'accord de juillet 2015 sur le programme nucléaire iranien, les conditions politiques et le contexte régional et international ne sont plus ce qu'ils étaient il y a cinq ans. A l'époque, une politique de complaisance vieille de presque trois décennies dominait les rapports entre l'Occident et les mollahs au pouvoir en Iran. Aujourd'hui, nous assistons à un changement de fond, une politique de fermeté qui résulte d'une prise de conscience sur l'incapacité de la république islamique à se réformer, encore moins à changer de comportement à l'extérieur. La stratégie de « la pression maximale » adoptée par Washington et ses alliés vise à contraindre le régime du guide suprême à limiter son programme de missiles balistiques et mettre fin à ses ingérences dans les pays arabes de la région, source principale d'une situation chaotique extrêmement dangereuse pour l'avenir des peuples dans cette partie sensible du monde. Ces deux exigences sont aussi celles contenues dans le plan du président Macron pour une désescalade au Moyen-Orient, et auxquelles Téhéran s'oppose avec véhémence.

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Cette intransigeance n'est pas sans raison : pour masquer son incapacité inhérente à répondre aux revendications légitimes économiques, politiques et socioculturelles de la population et pour assurer sa survie, la théocratie s'appuie sur deux piliers principaux, à savoir le recours permanent à la création de crises diverses des prises d'otages et attentats terroristes à la poursuite d'une politique expansionniste et belliciste, en passant par la violation aggravée des droits de l'homme à l'intérieur du pays. L'effondrement de chacun de ces piliers provoquerait, à coup sûr, la chute du régime construit sur la suprématie absolue du guide suprême religieux.

Exigences interminables et unités de résistance

Lors de son dernier discours, Ali Khamenei confirme le bien-fondé de cette analyse avec des mots à peine voilés : «[les Occidentaux] ont de nouvelles exigences en nous disant : ne soyez plus actif dans la région ; n'aidez plus [l'axe de] la résistance, mettez fin à votre présence dans tel ou tel pays, jetez vos missiles, et ainsi de suite... Petit à petit, ils iront plus loin, demandant par exemple que l'on n'insiste plus sur le voile [islamique]. Ce sera interminable. »

Ainsi il exprime la crainte, réelle, de devoir répondre aux revendications populaires après quarante ans de répression comme une conséquence inévitable de l'arrêt de ses ingérences dans les pays de la région et du développement de son programme balistique, ce que lui demande la communauté internationale depuis des années. Cependant, aussi importants qu'ils soient, la sauvegarde de deux piliers en question n'explique pas à elle seule tout le dilemme auquel est confronté le pouvoir théocratique.

Que Khamenei prenne le risque de l'ouverture de négociations avec Washington dans les circonstances actuelles, à savoir dans le contexte du mécontentement populaire grandissant et au moment où les unités et cellules de résistance se développent partout en Iran, semble peu probable. Inspirée par Maryam Radjavi, leader historique de l'opposition démocratique en exil, de l'aveu même de certains dirigeants du régime, le guide suprême compris, ces unités attirent de plus en plus une jeunesse défavorisée et des femmes en colère qui voient en elle une femme politique musulmane qui prend au défi une dictature islamiste misogyne depuis trois décennies, seule capable de conduire une armée de chômeurs et des citoyens ayant perdu toute illusion de réforme de l'intérieur vers un changement du régime. D'autant que les bras longs du guide suprême en Irak et au Liban risquent d'être coupés à terme suite aux révoltes populaires actuellement en cours et dirigées, elles aussi, contre la domination du régime de Téhéran.

Nader Nouri

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