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Italie : du « premier fasciste » à la « première post-fasciste »

Denis Lafay

Publié le 24 octobre 2022 à 15:24 - Mis à jour le 26 octobre 2022 à 11:04

Giorgia meloni lors du rassemblement de cloture de la campagne electorale de la coalition de centre-droit

Giorgia Meloni

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Depuis samedi 22 octobre, l'Italie possède un gouvernement de l'union des (extrêmes) droites, administré par Giorgia Meloni, leader du parti post-fasciste Fratelli d'Italia. Ce même week-end, France 5 diffusait un remarquable documentaire consacré à Benito Mussolini, à la mémoire duquel la nouvelle présidente du Conseil des ministres s'était engagée en politique dès l'âge de 15 ans. Entre le « premier fasciste » (titre du documentaire) et la « première post-fasciste » à exercer le pouvoir suprême, les similitudes ne manquent pas. A commencer par une redoutable stratégie d'acceptabilité - en...

... moignent les commentaires de la presse sur la composition du gouvernement - et un sinistre tropisme sur « l'identité », cette identité que Delphine Horvilleur déconstruit avec brio dans son nouvel essai, Il n'y a pas de Ajar, Monologue contre l'identité (Grasset).

Remarquable documentaire, ce dimanche 23 octobre au soir, sur France 5 : deux heures « en compagnie » du Duce, Benito Mussolini, que le téléspectateur suit depuis les prémices de son irrépressible ascension jusqu'à l'exhibition, dans les rues de Milan, de son corps et de celui de sa maîtresse, Claretta Petacci, pendus par les pieds. Mussolini qui bâtit son empire depuis un petit immeuble de la capitale lombarde, d'où, soutenu par le patronat, il créa un journal, commença de rassembler des cohortes de fidèles - en uniformes de chemises noires ornées de têtes de mort -, et de capitaliser sur la déliquescence de l'état de droit. Monarchie affaiblie, Eglise aux multiples (et duplices) visages, économie secouée par la mobilisation de masse du monde ouvrier, idéologie « rouge » et mouvements syndicalistes dominateurs : il laissa les ingrédients mûrir, initia la marche vers Rome de son armée de séides, multiplia les exactions (crimes des opposants syndicalistes et communistes), rétablit l'ordre dans les rues à coups de violentes et mortelles répressions, et ne laissa plus d'autre choix au frêle Victor Emmanuel III que de lui confier les clés du palais Chigi. C'était le 30 octobre 1922. Mussolini devenait le « premier fasciste » à diriger un pays. S'en suivirent quinze années de triomphe personnel, de culte de la personnalité, de conquêtes militaires - en premier lieu celle de l'Ethiopie -, et d'un étranglement des libertés d'expression appliquée avec méthode.

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9.000 juifs exterminés

1937 et sa soumission, jusqu'au dernier souffle, à Adolph Hitler - les deux dictateurs s'étaient encordés à un pacte de partage de l'Europe, l'Allemand lorgnant le nord, l'Italien l'ensemble du pourtour méditerranéen -, précipiteront inéluctablement sa perte. Il multiplia les défaites militaires - en Grèce, en France, et en Espagne lorsqu'il vint au secours de Franco -, et à ce titre avoua un immense regret : avoir échoué à façonner une nation viscéralement belliqueuse, à l'instar de l'armée du IIIe Reich qu'il admirait. Ses défenseurs encore aujourd'hui plaident pour une « différenciation significative » avec le bourreau allemand : jamais leur Duce n'aurait proféré de politique raciste et raciale, en premier lieu d'éradication des Juifs. C'est oublier la réalité, que le documentaire met, heureusement, en lumière. Ainsi ce terrifiant discours à la nation, dans une ville portuaire, lors duquel il engage désormais le pays à le laver de la « race juive ». A partir de 1938, les décrets du « Manifesto della razza » sont instaurés, les Juifs se voient retirer nombre de droits, notamment d'exercer dans la fonction publique ou dans l'enseignement. Confiscation de biens, expropriation, ostracisation : la persécution fait son œuvre. A partir de 1943, lorsque, devenu une simple marionnette de l'Allemagne qui le délivre du bagne où il était incarcéré, il dirige la République sociale italienne (qui couvre les territoires du nord), les vagues d'arrestation et de déportation se mettent en place. Près de 9 000 Juifs italiens périront dans les camps d'extermination nazis. Et c'est bien à la mémoire de ce Mussolini-là que la nouvelle présidente du Conseil italien, Georgia Meloni, s'engagea, alors adolescente, en politique.

Giorgetti, le « meilleur choix pour Bruxelles et les marchés financiers »

La diffusion de ce percutant documentaire (en deux actes : Le verbe et la matraque, puis La chute) le jour-même où la présidente de Fratelli d'Italia réunissait pour la première fois son gouvernement, présenté la veille, était davantage qu'une coïncidence. Elle en est que plus vertigineuse. Car nonobstant les prises de distance qu'elle et (une partie de) ses troupes ont exprimées ces derniers mois à l'égard de cet héritage hier auréolé aujourd'hui encombrant, la rhétorique diffusée dans la presse française ce lundi est explicite. Georgia Meloni a déjà réussi son pari : normaliser, banaliser, respectabiliser sa doctrine. Ainsi, qu'est-il retenu en priorité ? Que cet aréopage de vingt-quatre membres (dont seulement six femmes, toutes à des responsabilités subalternes) va « rassurer les partenaires européens et les marchés financiers », qu'il « maintient l'équilibre au sein de la droite italienne », qu'il assure une « promesse de normalité institutionnelle » et la « continuité des engagements européens et transatlantiques associés au premier ministre sortant, Mario Draghi ».

Symbole de cette stratégie apathie ? La nomination de Giancarlo Giorgetti au ministère de l'Economie et des finances. Titulaire du portefeuille du Développement économique dans le gouvernement précédent, ce membre de la redoutable Ligue de Matteo Salvini est présenté sous les meilleurs auspices, il apparaît même comme le « meilleur choix pour rassurer Bruxelles et les marchés financiers ». Tout comme le ministre des Affaires étrangères (Antonio Tajani) et celui en charge des Affaires européennes (Raffaele Fitto), exposés comme les « plus pro-européens »... de formations politiques (respectivement Forza Italia et Fratelli d'Italia) endémiquement contemptrices de l'organisation, du fonctionnement et de la souveraineté de l'Union européenne - Forza Italia de Silvio Berlusconi, qui, tout en pesant significativement sur la composition du gouvernement, louait l'œuvre de son « ami Poutine ». Ainsi présenté, l'indicible est effacé, le moins pire devient tolérable, et surtout inscrit dans les consciences l'acceptabilité de l'inacceptable. Benito Mussolini, dans le contexte de son époque, n'avait pas fait mieux.

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Sémantique identitaire

Une autre facette de la stratégie de Giorgia Meloni devrait alerter sur les desseins véritables de son projet politique et civilisationnel. Viscéralement hostile à l'avortement ou à la juste considération des minorités LGBT+, viscéralement engagée à restaurer la grandeur et la splendeur de l'Italie, si viscéralement « patriote » que la distinction avec le nationalisme de son modèle est confuse, Giorgia Meloni a rebaptisé certains ministères d'une identité qui dit beaucoup de son tropisme... identitaire, fondé sur le réveil des « valeurs » traditionnelles, ultraconservatrices, catholiques, et d'origine ethnique. Ainsi, le ministère de l'Education nationale devient aussi celui du mérite, le ministère de l'Agriculture celui de la souveraineté alimentaire, le ministère de la Famille celui de la natalité, et le ministère de l'Industrie celui du Made in Italy. Made in Italy : imagine-t-on plus grand délire nationaliste que circonscrire à son identité domestique l'activité industrielle d'un pays acteur de l'Union européenne et de la mondialisation ? Le documentaire sur le Duce est explicite : c'est sur ce socle identitaire, réunissant des items pour partie communs (famille, travail, patriotisme exacerbé, priorité nationale, ordre, discipline, mérite), que Benito Mussolini était devenu le « premier fasciste » aux commandes d'un Etat, onze ans avant Hitler.

« Merde à l'identité »

Pour mieux comprendre ce que le fantasme de l'identité possède d'inconsistant et de délétère, il faut se plonger dans le « monologue contre l'identité », Il n'y a pas de Ajar (Grasset), que vient de publier Delphine Horvilleur. Ou dans le prisme que lui inspirent les deux identités - Gary et Ajar - qui valurent à son auteur d'être doublement lauréat du Prix Goncourt (Les racines du ciel, 1956, puis La vie devant soi, 1975), elle met en lumière les inepties et les dangers que suscite le tropisme identitaire, et réussit à déconstruire la nature et le principe mêmes de l'identité.

Ainsi le fils imaginé de Romain Gary s'accomplit depuis qu'il « n'existe pas tout à fait, mais presque. Il me manque toujours un truc pour être vraiment moi. Et grâce à ça, je n'ai aucun problème d'identité. Je me suis débarrassé de cette idée morbide qu'il y aurait une possibilité d'être vraiment soi ».

Plus loin : « (...) C'est là qu'elle attaque et qu'elle s'accroche, cette saloperie. Tu sais : « l'identité » comme ils l'appellent tous. C'est fou comme elle les obsède aujourd'hui. Tu as remarqué ? Elle est partout. Elle bouffe toute la place : elle fait se sentir « bien chez soi ». Et c'est comme ça qu'on devient muet, con, antisémite, et parfois les trois à la fois ».

Plus loin encore : « Merde à l'identité, merde à tout ce qui fait croire que t'es rien d'autre que ce que tu es ». Merde aux mouvements qui exhortent « chacun à se trouver une communauté à défendre, un folklore à protéger, une origine à revendiquer, qui vous empêche de devenir autre chose que vous-même ». (...) T'as un problème d'antisémitisme ? Tu te connectes à un réseau juif. On te fait une réflexion misogyne ? Organise une réunion non mixte. T'es victime de racisme ? Rejoins vite le club racisé le plus proche de chez toi. Tu veux traduire un livre ? Assure-toi que tu partages scrupuleusement le traumatisme de son auteur, sinon tu t'abstiens. Et voilà comment plein de gens affirment qu'ils sont complètement eux-mêmes quand ils ne sont qu'un bout d'eux-mêmes (...). Avant, on rencontrait des gens qui étaient plein de choses à la fois : pied-noir, fils d'immigrés et homosexuel, communiste et gymnaste, ou alors juif-athée-jouer d'échecs et goyophile. Et ben là c'est fini. Chacun n'est plus qu'un truc, catho, gay, vegan, qu'importe, mais exclusivement l'un ou l'autre ».

Une invitation à mourir

Le culte de l'identité fractionne, compartimente, cloisonne, hiérarchise ce qui - un qui si pluriel, si vaste, si inconnu, si aventurier, si excitant - « nous » constitue ou plutôt pave le chemin que nous empruntons pour nous construire. L'identité serait une entrave à la liberté. Et cette femme rabbin membre de Judaïsme en mouvement d'appeler à polluer « toutes les identités » car elles contreviennent à une règle : « oui à l'entre-soi, mais à condition qu'on sache toujours qu'on est plusieurs chez soi ». Et de citer cette singularité de la langue hébreu : le verbe être n'existe pas au présent. On ne peut pas dire je suis ceci ou je ne suis pas cela. Le verbe se conjugue seulement au passé et au futur, on peut avoir été et être en train de devenir, mais on ne peut absolument pas être. On a été et on deviendra, mais on est forcément « en plein dans sa mutation ». En plein, c'est-à-dire perpétuellement, car c'est cette dynamique ininterrompue de mutation qui nous fait. Ainsi, « l'origine ne compte jamais autant que ce qui nous construit ».

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Le culte de ou l'aveuglement pour l'identité est bel et bien une invitation à se figer, à se statufier, à se scléroser. Il est une invitation à l'endogamie, à l'entre-soi qui exclut la possibilité « d'être plusieurs chez soi ». Il est une invitation à mourir. La France n'a pas de leçon à exhiber. Le Président de la République Nicolas Sarkozy n'avait-il pas créé en 2007 le ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire ? Et le Made in France, louable lorsqu'il ne punit pas l'origine étrangère, n'est-il pas devenu une arme de glorification nationaliste ? N'est-il pas devenu un appât a priori respectable - puisqu'il porte sur des productions et des emplois -, en réalité qui induit sournoisement que tout, y compris ce qui est vivant, donc Homme, doit consolider l'identité nationale ? La France n'est pas (encore) dirigée par un(e) nostalgique des plus indicibles moments de l'Europe du XXe siècle. Mais jusqu'à quand ? Tiendra-t-elle face à la stratégie de normalisation et d'institutionnalisation initiée triomphalement par le Duce, perpétuée avec malice par Giorgia Meloni, déployée - pour l'heure avec succès - par sa voisine du Rassemblement national ?

Denis Lafay

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