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L'"artisanat de tranchée" comme témoignage de la Grande Guerre

Quentin Baril

Publié le 11 novembre 2018 à 06:42 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:19

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Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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La guerre de position enterrée offrait de longues phases d'attente entre les combats, propice au développement de l'artisanat de tranchée. Par Quentin Baril, Archéologue et chercheur associé à l’Institut Ausonius, Université Bordeaux Montaigne

Apparue durant la Première Guerre mondiale, l'expression « artisanat de tranchée » (trench art en anglais) désigne le fait de transformer des matériaux liés à un conflit armé, en objets usuels, symboliques ou artistiques. Elle englobe la simple individualisation de l'équipement réglementaire du soldat à la confection de véritables objets d'art.

Dès la fin du XVIIIe siècle, des exemples de souvenirs fabriqués par des soldats en guerre existent. Cependant, c'est au cours de la Grande Guerre que l'artisanat de tranchée se développe massivement. Ce phénomène s'explique par le recours à la guerre de position enterrée, qui offre de longues phases d'attente entre les combats. D'où le terme artisanat « de tranchée » adopté dès les premiers mois du conflit. L'abandon de cette technique de combat dans les guerres postérieures raréfie la confection de ces objets.

Le métal omniprésent

La Première Guerre mondiale est une guerre industrialisée, où l'artillerie occupe une place importante. Ainsi, la majeure partie des matériaux récupérés sur le champ de bataille sont faits de métal : douilles, fragments et ceinture d'obus, balles, grenades, etc. Les productions artisanales de soldats s'en composent massivement, à travers un large registre d'objets comme des vases, des coupe-papiers, des encriers, et autres briquets et miniatures en tout genre. Les matériaux périssables ou naturels, comme le bois, l'os ou encore la pierre, sont plus rares. Ils donnent lieu à des tabatières, des vases ou des gravures.

Les objets d'artisanat de tranchée sont, à l'origine, issus d'un phénomène d'occupation artistique du temps libre du soldat au front. Dès que le conflit s'enterre, le temps libre au front sert à décorer, graver et, ainsi, individualiser son équipement réglementaire ou à confectionner de nombreux petits objets utilitaires. Ils s'insèrent, au fur et à mesure, dans le quotidien du soldat et remplacent parfois cet équipement. Ce n'est qu'ensuite qu'ils acquièrent un statut de souvenir d'une expérience personnelle. On imagine difficilement un soldat désireux de marquer l'instant au sein du conflit dans lequel il est engagé à l'été et l'automne 1914.

Lorsque la guerre s'installe dans la durée, l'artisanat de tranchée se répand plus largement au sein des armées. Les productions individuelles des soldats deviennent plus fréquentes, au point que certains, sans talent naturel pour la confection d'objets, s'y essaient spontanément, par influence collective. C'est alors que ces objets prennent une signification plus symbolique lorsque la guerre devient pour les soldats un événement effroyable et inhumain. Ils marquent l'expérience de guerre des hommes après plusieurs mois de conflits écoulés et de nombreuses batailles marquantes.

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Art de guerre

C'est à ce moment que les autorités militaires décident de mettre en place des concours et des expositions « d'art de guerre ». Le but est de valoriser les « glorieux » soldats auprès de la population tout en encadrant la représentation des idéaux de guerre. L'une de ces expositions, intitulée « l'Art de guerre », se déroula du 22 décembre 1915 au 22 février 1916 dans les salles du Jeu de Paume aux Tuileries. Elle regroupa près de 2 800 œuvres.

Les premiers artisans de guerre sont les soldats ; qu'ils soient au front, prisonniers de guerre, blessés et en convalescence pendant le conflit. Néanmoins, des civils, appauvris par la guerre, peuvent réaliser des objets inspirés des productions faites aux fronts, notamment pour améliorer leur vie quotidienne en les vendant ou les échangeant ; c'est le cas par exemple des populations belges. Ces productions résultent du ramassage massif des munitions dans les zones bombardées, à proximité du front.

Dans l'après-guerre, cet objectif lucratif prend plus d'ampleur avec le ramassage massif d'objets de guerre pour nettoyer les champs dévastés et les remettre en culture. Ce matériel de guerre donne lieu à une importante création de souvenirs entre 1918 et 1939, qui surpasse très largement en nombre les productions précédentes tant leur production est semi-industrialisée. Cette commercialisation se maintient grâce au phénomène des pèlerinages sur les champs de bataille. L'éventail de ces réalisations est toutefois plus réduit et plus standardisé que l'artisanat fait durant le conflit ; le but est de fabriquer des objets de souvenir qui s'intègrent dans le foyer. Ce qui se manifeste par des gobelets, des horloges ou encore des crucifix portant généralement la mention « Souvenir de la Grande Guerre » ou les dates « 1914-1918 ».

Un artisanat éphémère

Les lieux précis de fabrications de ces objets restent encore à définir. Les sources photographiques et écrites peuvent servir d'appui pour identifier les conditions de réalisation de cet artisanat. L'archéologie, qui explore depuis quelques dizaines d'années les vestiges de la Grande Guerre, apporte également des renseignements. De toute évidence, l'artisanat de guerre s'effectuait lorsque le soldat était en repos, en deuxième ligne (appelée aussi ligne intermédiaire) ou en arrière front, à quelques kilomètres du front. Les fouilles archéologiques de la ZAC Actiparc d'Arras (Pas-de-Calais) réalisées en 2000, suivies par celles menées à Marcilly-sur-Tille (Côte-d'Or) en 2011 ou dans le camp du Borrieswalde (Argonne) en 2015 le confirment. Mais nous ignorons encore beaucoup de paramètres en ce qui concerne l'environnement de cet artisanat, notamment à cause de son caractère éphémère.

Les étapes de la transformation des matériaux sont nombreuses : découpe, déformation plastique par martelage à chaud ou à froid, fonte de métaux, soudure et gravure (qui peut se faire également hors de la zone d'« atelier »). Ces activités se font essentiellement dans des ateliers éphémères, installés parfois dans les baraques de soldats où ils dorment. Les traces archéologiques se matérialisent par des rebuts de découpes d'objets récupérés sur le front, majoritairement des douilles et des ceintures d'obus, ou des objets semi-finis, découverts dans des fosses dépotoirs ou dans les coins des baraques de soldats. La présence d'outils (marteaux, burins, pinces) peut également constituer un indice d'artisanat, même s'ils ne sont pas spécifiques à la fabrication d'objets. De même, associé à ces éléments, un foyer doit être considéré comme un indice important. Il peut témoigner de la volonté de procéder à la déformation plastique ou à la fonte de matériaux, parfois effectuées à de très fortes températures (jusqu'à 1 500 ° C), ainsi qu'à des soudures réalisées à basse température. Ces opérations impliquent la maîtrise d'un important savoir-faire chez les soldats qui les accomplissent.

À l'évidence, l'artisanat de tranchée apparaît comme un support d'investissement personnel et affectif important pour occuper l'esprit du soldat et entretenir leur créativité, alors même qu'il se trouve dans un environnement hostile et inhabituel. Ces artefacts reflètent le besoin de revenir à un geste familier pour le soldat, qui accentue la « fuite de l'esprit » pendant ce moment particulier, sans doute pour le rassurer. Ce réconfort se retrouve également dans les choix des formes et des représentations de l'objet confectionné : images d'animaux, de nature, religieux, caricatures, etc.

Paradoxalement, lorsque ces souvenirs intègrent le foyer des soldats, après la guerre, leur fonction s'inverse. Destinés à rappeler le cocon domestique lors de leur confection pendant la guerre, ces objets, fabriqués avec des engins de mort, s'intègrent dans le foyer comme souvenir de celle-ci. Aujourd'hui, ces productions artistiques des tranchées nous arrivent dénuées d'attachement particulier de la part des individus qui les ont manipulées. Leur place dans les musées ou les greniers de nos grands-parents en font des objets à la fois « kitsch » et patrimoniaux.

The Conversation _______

Par Quentin Baril, Archéologue et chercheur associé à l'Institut Ausonius, Université Bordeaux Montaigne

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Quentin Baril

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