L'évaluation financière à l'épreuve du coronavirus

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(Crédits : Reuters)
OPINION. La crise que nous traversons nous enjoint à repenser notre organisation sociale, nos chaînes de valeurs économiques, nos façons de travailler, de consommer, de nous déplacer, etc. Si elle constitue une occasion sans précédent de questionner nos modes de vie et d'imaginer le monde de demain, elle nous invite également à réfléchir sur notre capacité même à nous représenter l'avenir, à l'anticiper et à le prévoir. Par Olivier Salustro, Président de la Compagnie Régionale des Commissaires aux Comptes de Paris

La situation actuelle, totalement inédite et par bien des aspects impensable, met en évidence sinon les limites de notre raison, du moins celles de notre faculté à comprendre la nouveauté et à nous projeter dans un avenir qui n'est pas, qui ne peut pas être la reproduction sous une autre forme d'un présent déjà connu et advenu. D'âge en âge, les humains ont été sidérés face à des événements inimaginables et pourtant bien réels : le Titanic réputé insubmersible fait naufrage dès sa première traversée, la Première Guerre mondiale éclate suite à un enchaînement fatal et hors de contrôle de faits politiques et diplomatiques, le 11 septembre 2001, etc.

On connaît la thèse de Nissim Taleb sur le « cygne noir ». Il me semble intéressant d'aborder cette problématique de l'imprévisibilité à partir d'une discipline que je pratique depuis très longtemps, l'évaluation financière. Cette dernière a pour objet de mesurer la valeur d'une entreprise en s'appuyant sur des paramètres intrinsèques et de marché - cash-flow, chiffre d'affaire, cours de bourse ... - mais aussi sur la dimension du temps pour pouvoir apprécier le devenir de l'entreprise considérée.

Or, les méthodes de l'évaluation financière ne permettent pas de prendre véritablement en compte la catégorie de l'imprévu, ni par conséquent de faire face à un événement ne relevant pas d'une série statistique et d'éléments connus. En d'autres termes, l'appréciation du potentiel et des performances futures de l'entité évaluée s'appuie toujours sur un existant ; et la valeur qu'on lui attribue n'est en fait qu'une convention.

L'évaluation financière ne sait pas gérer le concept d'imprévisibilité à sa juste mesure, qui est celle de la survenance de la nouveauté absolue, extrêmement difficile à appréhender et à anticiper malgré tous les signaux (faibles ou forts) qui l'annoncent et la précèdent.

« Contre cette idée de l'originalité et de l'imprévisibilité absolues, toute notre intelligence s'insurge. Notre intelligence a pour fonction essentielle d'éclairer notre conduite, de préparer notre action sur les choses, de prévoir, pour une situation donnée, les événements favorables ou défavorables qui pourront s'ensuivre. Elle isole donc instinctivement, dans une situation, ce qui ressemble au déjà connu ; elle cherche le même, afin de pouvoir appliquer son principe que le même produit le même », explique Bergson dans L'évolution créatrice. Ce qui est vrai pour la vie de tous les jours ou pour la science, qui opère sur ce qui est censé se répéter, l'est aussi dans le domaine de l'évaluation financière.

Il est donc hautement compliqué d'évaluer une entreprise dans la période que nous vivons, où rien n'est « comme d'habitude », où les scénarios courants buttent contre la puissance d'innovation radicale des événements et le hasard triomphant.  Dans les temps de grande turbulence économique et financière comme en 2008, on réalise à quel point l'application des règles d'évaluation sont tributaires du passé, de précédents, de scénarios déjà connus. Tout ce qui relève de l'inattendu, de l'exceptionnel, est comme mis de côté, alors même que c'est ce qui permettrait de mieux appréhender une situation inédite, mouvante et irréductible à des choses déjà vécues.

Mais peut-il en aller autrement ? Sans doute pas, tant la réalité, faite de surprises et « d'inédits », résiste à sa représentation par l'intelligence et déjoue si souvent prévisions, pronostics et autres anticipations rationnelles. Comme si l'avenir avait ses raisons que la raison ignore, à cause des biais cognitifs et des automatismes de notre cerveau, infiniment plus à l'aise dans le royaume de l'habituel que dans le règne du neuf !

Quelles leçons en tirer ? A mon avis, entre autres, une invitation à la plus grande humilité. Et à la lucidité. En matière d'analyse financière, nous devons prendre acte du fait que toutes nos approches comportent une part de supposition, d'imagination, voire de fictions et d'illusions.

L'anticipation des retournements de marché, des bulles spéculatives, ou plus simplement de l'évolution d'une entreprise, est un art compliqué qui jongle avec les aléas et ne peut se contenter de projeter le passé sur l'avenir.

Visiter le futur, c'est-à-dire l'inconnu, demande d'inventer, d'improviser, de se remettre en question et de faire preuve d'esprit critique. Eloge de l'intelligence et de ses facultés créatrices mais aussi rappel de ses limites irréductibles et de la primauté du principe de réalité sur nos constructions intellectuelles et sur notre volonté de tout maîtriser !

Dans les ténèbres actuelles mais sans doute passagères, ne paraît-il pas sage de marquer une pause avant d'évaluer nos entreprises à moins de verser dans une science-fiction que la plus fertile des imaginations n'osait envisager ?

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