L’indulgence des voisins du Venezuela a précipité le pays dans la crise

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(Crédits : Juan Medina)
IDEE. La plupart des voisins latino-américains du Venezuela ont toléré depuis dix ans la lente dégradation de la démocratie et de l’économie de marché dans ce pays. Par Tom Long, University of Warwick

Le Venezuela se trouve aujourd'hui au cœur des tensions qui ont cours sur le continent latino-américain entre les forces libérales et illibérales. Si ces forces trouvent l'origine au sein même du pays, elles bénéficient aussi d'un puissant soutien à l'étranger. D'un côté, les États-Unis, plusieurs pays de l'Union européenne et un grand nombre de gouvernements latino-américains ont reconnu le leader de l'opposition, Juan Guaido, comme le nouveau président légitime du Venezuela. De l'autre, Nicolas Maduro s'accroche au pouvoir avec l'appui de la Russie et de Cuba.

L'illibéralisme au Venezuela a ouvert la voie à un désastre humanitaire sans précédent dans le pays, suscitant la contestation d'une partie de la population vis-à-vis de la légitimité de Maduro. Au-delà du soutien croissant dont bénéficie aujourd'hui Juan Guaido, la plupart des voisins latino-américains ont toléré depuis dix ans la lente dégradation de la démocratie et de l'économie de marché au Venezuela.

Au lendemain la Guerre froide, l'Amérique latine avait résolument embrassé les principes de l'ordre libéral international, peut-être plus que nulle part ailleurs dans le monde. Mais une tendance favorable à l'illibéralisme a depuis gagné un large spectre au niveau régional. Sa légitimité a même été parfois consacrée dans les urnes. Le populiste Jair Bolsonaro a ainsi accédé à la présidence au Brésil malgré - ou peut-être grâce à - son désintérêt pour les droits humains et l'État de droit.

Le Président mexicain Andres Manuel Lopez Obrador a, pour sa part, recours à des « consultations populaires » contestables pour justifier des décisions qui suscitent une opposition non négligeable. Au Honduras, un Président de droite a étendu ses pouvoirs et toléré l'usage de la violence contre les mouvements sociaux. Au Nicaragua, un ancien leader guérillero de gauche a pris un virage autoritaire, et réprime violemment des manifestations pacifiques.

Une lutte à l'échelle mondiale

L'Amérique latine était censée en avoir fini avec cette période. Mais une forte défiance vis-à-vis de l'ordre libéral a pris de l'ampleur sur la scène internationale, comme le montrent l'élection de Donald Trump aux États-Unis ou le Brexit au Royaume-Uni. Cet ordre semble également menacé de l'extérieur par les attaques russes à l'encontre de la démocratie - illustré ces temps-ci par le soutien explicite de Moscou à Nicolas Maduro. La Chine, l'un des créanciers traditionnels du Venezuela, s'en prend de façon plus subtile mais croissante à l'ordre juridique international.

Les débats autour de la crise de confiance qui frappe les idées libérales sur le plan international ont souvent occulté ce qui se passait en Amérique latine. Des parallèles ont certes été tracés récemment entre Trump et Bolsonaro, mais la régression démocratique en Amérique latine est loin de se limiter à la montée en puissance de la droite populiste et n'a pas grand-chose à voir, en vérité, avec la victoire de Donald Trump. Comme le montre le cas du Venezuela, l'Amérique latine a connu, durant ces dernières décennies, des mouvements contradictoires entre des périodes d'illibéralisme et d'autres marquées par une forte mobilisation en faveur de la démocratie et des droits humains. Ces mouvements de balancier s'expliquent par la relation complexe qu'entretient l'Amérique latine avec l'ordre libéral mondial.

Depuis pratiquement leur indépendance, au début des XIXe siècle, les États latino-américains n'ont été que partiellement intégrés à l'ordre mondial libéral. Ses règles n'ont été appliquées que sporadiquement sur le continent du fait de l'ingérence de certaines grandes puissances, tels les États-Unis, qui n'ont pas hésité à les enfreindre afin de protéger leurs propres intérêts dans la région. Les élites latino-américaines, qui demandaient leur pleine intégration dans le processus de développement du droit international et au sein de la diplomatie mondiale, en ont souvent été écartées. Et quand les pays latino-américains se sont impliqués au sein des institutions internationales et dans la mondialisation, ce fut souvent pour le plus grand bénéfice d'élites mettant en œuvre des politiques illibérales et pratiquant un capitalisme de connivence.

Les États les plus puissants du monde libéral ont volontairement ignoré cette réalité, se concentrant sur leurs propres priorités économiques et politiques plutôt que sur la question de savoir si les pratiques et les principes libéraux étaient réellement respectés en Amérique latine. Au Brésil, l'exemple de Bolsonaro montre ainsi qu'on peut se vanter d'être illibéral tout en courtisant les marchés internationaux et le monde des affaires. À gauche, les largesses du Venezuela envers ses voisins ont longtemps freiné la mobilisation de la région face au déclin de la démoratie à Caracas, du moins jusqu'à ce que ses finances soient à sec et que la crise commence à déborder des frontières.

Détourner le regard

Le fait d'évoluer à la lisière de l'ordre libéral mondial s'est traduit, dans de nombreux cas en Amérique latine, par la redistribution des fruits de la libéralisation des marchés en faveur d'une toute petite minorité et par un engagement des plus limités en faveur de la démocratie et des droits de l'homme. Cet état de fait a contribué à l'ascension de l'ancien président Hugo Chavez il y a vingt ans, tout en préparant le terrain à la crise actuelle. Des dynamiques similaires se trouvent au cœur des problèmes que connaît aujourd'hui l'ordre libéral mondial.

Les défenseurs de ces principes libéraux en Amérique latine devraient conjuguer leurs propres traditions libérales, très riches, avec le renforcement de la coopération entre États pour élaborer des règles internationales applicables dans leur mode de gouvernement. Les multiples organisations régionales créées dans les années 2000 n'ont absolument pas reflétées cette vieille tradition libérale locale. Bien au contraire, elles ont très largement servi à protéger et à légitimer les dirigeants en place, y compris Nicolas Maduro. Les leaders de la région devraient aider à raviver la flamme des idéaux de la démocratie, en se concentrant notamment sur la prévention. Ces idéaux sont bien présents dans les doctrines Tobar (2007) Larreta (1945), qui prônent une mobilisation multilatérale en cas de violations des droits humains dans un pays de la région ou en cas de coups de force constitutionnels.

Elles incitent les dirigeants locaux à se mobiliser et à riposter collectivement en cas de violations des pratiques démocratiques. Ce type de réponses doit être appliqué très tôt et avec fermeté pour empêcher une nouvelle poussée illibérale sur le continent, qu'elle émane des forces de gauche ou de droite.

Dans le cas du Venezuela, l'actuelle mobilisation diplomatique et mise en quarantaine du régime de Maduro marque une nette rupture avec des années de complaisance. Maduro a pu ainsi consolider son pouvoir, tout en réduisant d'autant les perspectives de sortie de crise pacifique. Une pression régionale exercée préventivement face à une évolution de type illibéral serait beaucoup plus efficace, à l'avenir, que l'adoption de sanctions une fois que le pays a sombré dans le désastre, comme c'est le cas au Venezuela où des millions de personnes souffrent de la situation.

Pour permettre aux idées libérales de retrouver leur vitalité sur le continent latino-américain et ailleurs, il faut s'assurer que l'ordre international bénéficie à tous, dans la durée, sur les plans social, économique et politique. Les peuples latino-américains n'ont pas besoin d'aller chercher ailleurs les solutions à la crise de l'ordre libéral mondial. Il leur suffit d'aller puiser dans leur propre héritage.

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Cet article a été traduit par Nolwenn Jaumouillé et Thomas Hofnung

The Conversation ________

 Par Tom LongAssistant Professor in New Rising World Powers, University of Warwick

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 06/02/2019 à 11:29 :
S'il y a véritablement deux mots auxquels il faut faire terriblement attention sémantiquement c'est "libéral" et "démocratie".

L'union européenne par exemple n'est pas libérale puisque les dirigeants politique et économiques ont des intérêts liés leur faisant vampiriser les caisses publiques.

Ou quand les mégas riches se font subventionner par les prolos.

Et en ce qui concerne la démocratie: "Il n' y a pas d'alternative démocratique aux traités européens" JUncker.

Donc avant de précipiter un article au sein d'une pensée plus ou moins binaire, à savoir le mal d'un côté et le bien libéral démocrate de l'autre, il serait pertinent d'en définir les termes.

Parce que si vous pensez, affirmez que l'UE est démocrate libérale alors en effet tout votre raisonnement est erroné.

Beaucoup d'infos importantes dans cet article pourtant orienté:

"Pour sortir de l’impasse au Venezuela" https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/PORRAS_PONCELEON/59240

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