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L’innovation, jusqu’où ?

Alain Conrard

Publié le 11 octobre 2023 à 07:31 - Mis à jour le 11 octobre 2023 à 07:36

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Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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CHRONIQUE. Faut-il mettre des limites à l’innovation ? Au regard de sa fonction centrale dans la modélisation de l’avenir, l’innovation doit-elle elle-même être encadrée par des limites qui réguleraient son développement ? Ou, pour jouer pleinement son rôle, doit-elle au contraire être libérée de toute contrainte ? Une grande partie des réponses à ces questions réside dans le rôle social de plus en plus complexe joué par l’entreprise, principal lieu d’émergence de l’innovation. Ainsi que dans la capacité des dirigeants à faire cohabiter des exigences souvent contradictoires. Par Alain...

... CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI)​

Jusqu'où doit aller l'innovation ? Si elle repousse sans cesse des frontières et semble ne pas connaitre de limites, doit-elle elle-même être encadrée par des limites qui réguleraient son développement ? Ou, pour jouer pleinement son rôle, doit-elle au contraire être libérée de toute contrainte ? Telles sont les questions de fond qui habitent cette démarche.

L'innovation fait partie de ces pratiques humaines configurées pour ne connaitre aucun principe interne de modération. En effet, elle est généralement envisagée comme potentiellement infinie, apportant en théorie un progrès à chacun de ses stades et de ses niveaux. Nombreux sont celles et ceux pour qui cette vision d'une progression infiniment vertueuse se confond pleinement avec le concept même d'innovation. Si elle n'allait pas vers le bien - un bien toujours potentiellement supérieur : un « mieux » -, elle ne serait pas l'innovation.

Pourtant, en raison de la rapidité toujours plus grande de son développement et de ses impacts chaque jour plus profonds sur l'ensemble de la société, l'innovation est aujourd'hui forcée de rencontrer frontalement la question des limites. Et selon plusieurs modalités. Notamment les limites des ressources de la planète en substances rares nécessaires à la progression des technologies numériques. Mais aussi, les limites de l'impact écologique des serveurs ou des supercalculateurs et, de manière générale, de l'écosystème digital dans son ensemble : installé au Flatiron Institute de New York, le supercalculateur Henri, pourtant crédité d'être « énergétiquement sobre », émet quotidiennement des dizaines de tonnes de CO2, par exemple. Sans oublier les limites sociales et politiques sur la finalité et le partage des bénéfices de l'innovation...

Vers le mieux

« Aller vers le mieux » est une formulation aux multiples sens. Mais l'un des plus justes reste que ce « mieux » devrait profiter au plus grand nombre, de façon indiscriminée. Pourtant, si l'innovation ouvre sans cesse des champs de possibles, si elle est donc porteuse de progrès, celui-ci s'est fractionné, oubliant au passage une grande partie de l'idée qu'il doit profiter à tous, sans quoi il perdrait en réalité toute consistance. L'extrême concentration des bénéfices de l'innovation fait en partie obstacle au progrès. Car le progrès social repose aussi en partie sur une meilleure répartition sociale des bénéfices du progrès apporté par la technologie. Une société tout entière tendue pour favoriser un progrès ne profitant financièrement qu'à une minorité de ses membres ne saurait en effet revendiquer longtemps le statut de société.

On peut convoquer ici une partie de la doctrine à la fois socio-économique et politique de Saint-Simon qui, à cheval sur les 18e et 19e siècles, avait posé les bases d'une société fondée sur la confiance dans le progrès technique. Dans cette aristocratie des talents (en rupture avec l'idée traditionnelle d'une aristocratie de naissance), l'émancipation, le bonheur et la liberté reposent sur une industrie encadrée par une morale, et par un mode opératoire privilégié : l'association. Saint-Simon a exercé une grande influence en France pendant tout le développement de la société industrielle. Mais la dimension fraternelle - donc collective - liée au progrès technique chère aux saint-simoniens semble aujourd'hui s'être estompée au profit d'une approche plus individualisée. Insensiblement, « le progrès devrait profiter à tous » a été supplanté par « le progrès doit profiter à chacun ».

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En tant qu'innovateur, on doit à l'évidence s'interroger plus que d'autres sur les conséquences de ce que l'on fait. À grand pouvoir, grandes responsabilités. La réponse à cette question aux multiples aspects engage celle des conditions pour une société du progrès où se joue la question des limites à donner à une innovation particulière ou à l'innovation en tant que base d'une logique générale de développement.

Pourtant, l'une des limites avec laquelle il faut composer, peut-être la vraie limite, l'ultime point de butée, c'est la condition humaine, mélange complexe d'altruisme et d'égoïsme. Dès que la question du « profit » personnel est engagée, l'intérêt individuel prime presque toujours sur celui du collectif. Bien sûr, certains vont jouer le jeu, mais on n'empêchera pas d'autres de détourner à d'autres fins, généralement vénales, le bien-fondé d'une innovation, ou de dévoyer, voire de pervertir, son projet initialement généreux.

Il est donc nécessaire d'abandonner un point de vue naïf ou trop idéaliste au profit d'une attitude plus pragmatique - une posture qui prend en compte le monde tel qu'il est plutôt que tel qu'il devrait être. Si elle est indiscutablement juste en théorie, une telle nécessité est très complexe à mettre en œuvre concrètement. Elle se heurte à un mur d'éléments contradictoires, voire inconciliables, dans la réalité qui concernent en grande partie le rôle censé jouer par l'entreprise.

Concilier l'inconciliable ?

La question des limites de l'innovation recoupe en grande partie celle du rôle social qu'il faut assigner à l'entreprise. En effet, l'entreprise est, combinée à la recherche, le principal point d'émergence de l'innovation. Si le rôle de l'entreprise est d'innover sans cesse pour rester compétitive sur son ou ses marchés, ce rôle doit aujourd'hui se moduler pour prendre un sens plus complexe et plus inclusif.

« L'unique responsabilité sociale de l'entreprise est d'accroître ses profits ». En 1970, Milton Friedman, futur prix Nobel d'économie, faisait cette déclaration provocatrice dans un article du New York Times resté célèbre. Ce résumé d'idéologie qui a été le ferment de la politique ultralibérale initiée par le reaganisme et le thatchérisme dans les années 80, reflète une position aujourd'hui de plus en plus remise en cause. C'est ainsi, par exemple, que s'est formé le concept d'entreprise à mission par lequel une compagnie affiche et revendique sa raison d'être, ainsi que les objectifs sociaux et environnementaux qu'elle se donne pour mission de poursuivre à travers son activité. Poussés par le législateur, les fonds (equity) doivent investir certains quotas dans de telles entreprises, ce qui, à terme, peut constituer un véritable projet de société (civile) servi par la société (privée).

Si la responsabilité de l'entreprise ne peut plus se réduire simplement à la définition de Milton Friedman, c'est parce qu'il est désormais évident qu'elle est un lieu où cohabitent de façon de plus en plus antagoniste des notions contradictoires : individuel et collectif, court terme et long terme. Cette cohabitation permet sans doute de comprendre les difficultés des PDG à orchestrer concrètement ces temporalités et ces intérêts divergeant pour en faire une réalité harmonieuse, source de développement.

L'équilibre à trouver est très délicat. D'un patron qui se bat pour son entreprise, on dira qu'il adopte une perspective individualiste puisque, pour lui, son entreprise prime sur toutes les autres. Pourtant, son action revêt aussi une dimension collective. En effet, l'entreprise est à la fois une personne morale et un collectif. Si l'entreprise peut apparaître comme un élément unique, elle est néanmoins composée de multiples personnes physiques. En tant que telle, elle est donc aussi un collectif. Ainsi, le PDG qui défend son entreprise défend aussi un collectif, même si, de l'extérieur, l'entreprise apparaît comme un acteur unique.

Il y a une pression globale, et notamment sociale, qui ne permet pas aujourd'hui d'envisager les choses à moyen ou long terme, parce que la gestion du court terme fait sans cesse écran. On demande désormais aux chefs d'entreprise d'être vertueux et RSE, d'être soucieux du bien commun autant que des équilibres écologiques. Pourtant, ils doivent en même temps affronter quotidiennement une multitude de concurrents dont il s'agit de triompher pour rassurer les investisseurs et assurer la survie de leur entreprise. Plongés à la fois dans le court et le long terme, ils sont écartelés entre deux injonctions contradictoires. Car les deux notions ne font pas bon ménage, voire s'excluent mutuellement. Et, par ailleurs, la notion de long terme n'a jamais eu très bonne réputation en économie : on se souvient du « à long terme, nous sommes tous morts » de Keynes dans les années 20. Ainsi, le chef d'entreprise est-il placé dans une position où il doit sans cesse concilier l'inconciliable. Une mission impossible qu'il lui faut pourtant remplir.

Temporalités entrecroisées

Cette question de l'entrecroisement de temporalités différentes est le cœur du problème. Elle concerne les dirigeants d'entreprises aussi bien que le personnel politique. Il y a le court terme du day-to-day qui suppose d'avoir à gérer son business et de faire des profits, de générer de la croissance pour que l'entreprise non seulement ne disparaisse pas mais progresse. Cette immersion quotidienne dans le court terme rejoint la problématique des hommes et des femmes politiques qui, eux aussi, affrontent un manque de temps chronique.

Et, de la même façon que les politiques sont souvent prisonniers du court terme par la gestion des affaires courantes et les enjeux de la réélection, mais prennent des décisions qui engagent le long, voire le très long, terme, les chefs d'entreprise croisent l'urgence quotidienne avec les projections vers l'avenir exigées par les business plans et les stratégies de développement.

L'innovation dont l'entreprise est le principal point d'émergence joue également un rôle dans ce rapport complexe à la temporalité. La logique de l'innovation croise l'ultra court terme et le très long terme. Quasiment instantanée et évoluant toujours plus rapidement, elle agit sur le très court terme, mais en raison de la modélisation sociale qu'elle opère de plus en plus en profondeur, elle engage également des conséquences à très long terme. Parce qu'elle est la matrice à la fois du quotidien et du futur, l'innovation conduit sans cesse à poser la question de ses limites et de ses frontières.

Pour établir une limite à l'innovation, on prétend la plupart du temps qu'il faut faire appel au législateur. C'est méconnaître un élément de base : la différence de rythme. En effet, l'innovation n'a pas de freins, elle avance de plus en plus vite, là où la « digestion » sociale d'une invention et son encadrement législatif sont infiniment plus longs. Ainsi, parce qu'elle est plupart du temps réactive, la législation a toujours par définition un temps de retard sur l'innovation.

La vraie question, à laquelle on a jusqu'à ce jour pas complètement répondu, c'est : est-ce que les deux temporalités peuvent coexister et sont réconciliables ? Cette contradiction à résoudre forme une nouvelle frontière qu'il est urgent de dépasser pour que progrès théorique et progrès pratique puissent de nouveau se rencontrer.

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  • Transformation numérique : l’art de dépasser les certitudes
  • Innovation et intelligence artificielle : le devoir de vigilance

Par Alain Conrard, auteur de l'ouvrage "Osons ! Un autre regard sur l'innovation", un essai publié aux éditions Cent Mille Milliards, en septembre 2020, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI) (LinkedIn).

Alain Conrard

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