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L'inopérance des sondages ou le mauvais rêve de la démocratie directe numérique

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Charles-Antoine Schwerer

Publié le 27 novembre 2016 à 07:38

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Le décalage entre les sondages et le résultat des votes assombrit le rêve de certains d'établir une démocratie directe et permanente grâce aux outils numériques. Plutôt que de « disrupter » le politique en supprimant les corps intermédiaires, le numérique doit déjà s'atteler à créer de nouveaux espaces de distanciation et de rationalité. Par Charles-Antoine Schwerer, économiste chez Asterès.

Le premier tour de la primaire de la droite et du centre a consacré la tendance politico-médiatique du moment : être donné gagnant par les sondages ne signifie en rien sortir vainqueur des urnes. Quand Alain Juppé a caracolé pendant des mois en tête des enquêtes d'opinion et que Nicolas Sarkozy était quasiment assuré d'être au deuxième tour, c'est bien François Fillon qui les a coiffé sur le poteau. Vu l'agressivité d'Alain Juppé depuis qu'il n'est plus le futur Président assuré on peut se réjouir qu'il n'ait pas été mené plus tôt dans les urnes virtuelles. Cela a probablement permis d'éviter des mois de pugilat et ainsi de réduire à une semaine la campagne des petites phrases et des demi-polémiques.

Un choix au dernier moment

Pour expliquer la victoire surprise de François Fillon au premier tour, les uns évoquent les limites de l'échantillonnage des sondages, les autres l'apparition d'un vote utile anti-Sarkozy qui n'avait pas été anticipé, certains la nouveauté des primaires qui ne facilitait pas le travail des instituts. Par-delà ces explications, un phénomène est rarement évoqué : le fait que les électeurs choisissent au dernier moment. Dans une élection présidentielle classique ce sont 20% des votants qui se décideraient dans les derniers jours selon Jérôme Jaffré du Cevipof. Dans une primaire où les candidats sont idéologiquement proches (quoiqu'ils en disent), la volatilité des électeurs est logiquement élevée. Si les sondages ont pu apparaître si éloignés de la réalité des votes c'est surtout parce que les électeurs se sont décidés dans les derniers instants de la campagne, quand il n'y avait plus de sondages.

Limiter l'effet préjugé

Sonder une population c'est lui demander son avis sur un sujet qui ne la concerne pas encore. Quand François Hollande se lance dans le projet de déchéance de nationalité parce que « l'opinion » y semble favorable, il échoue car « l'opinion » collectée était un préjugé. Dès que le débat émerge et que quelque analyse éclaire la situation, « les gens » peuvent changer d'avis. Quand on sonde dès le mois de juin dernier les intentions de vote pour la primaire de droite alors que les sondés n'ont pas regardé les débats ni lu les programmes, on collecte simplement une somme des préjugés sur les candidats. Lever ces préjugés constitue ainsi l'un des objectifs (théoriques) majeurs des institutions démocratiques. Pour passer de l'opinion au vote, les institutions tentent de créer des espaces de réflexion et de prise de recul. C'est pourquoi les programmes des candidats sont envoyés chez les électeurs pour qu'ils les feuillettent avant de se rendre aux urnes. C'est pourquoi les meetings et les sondages sont interdits dans les derniers jours avant le vote.

Ces menues mesures ne suffisent évidemment pas à rationaliser les votes (et une trop grande rationalité pourrait aussi poser problème) mais tentent de limiter l'effet préjugé et le vote pulsion. Le décalage entre le sondage des opinions et le résultat des votes assombrit le rêve de certains d'établir une démocratie directe et permanente (parfois nommée « liquide ») grâce aux outils numériques. Si le système de vote actuel pose de nombreux enjeux (notamment de participation), la consultation numérique, permanente et directe des citoyens pour choisir les politiques à mener serait équivalente à un gouvernement des sondages. Un système de référendum numérique permanent (qui remplacerait par exemple l'Assemblée) risquerait de collecter des préjugés plus que des avis étayés.

Plutôt que de « disrupter » le politique et supprimant les corps intermédiaires (qui méritent cependant de sacrés réformes), le numérique doit déjà s'atteler à créer de nouveaux espaces de prise de recul et de rationalité. C'est moins excitant pour les entrepreneurs de la « civic tech » mais c'est beaucoup plus utile pour la démocratie.

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L'inopérance des sondages ou le mauvais rêve de la démocratie directe numérique

Pour expliquer la victoire surprise de François Fillon au premier tour, les uns évoquent les limites de l'échantillonnage des sondages, les autres l'apparition d'un vote utile anti-Sarkozy qui n'avait pas été anticipé, certains la nouveauté des primaires qui ne facilitait pas le travail des instituts. Par-delà ces explications, un phénomène est rarement évoqué : le fait que les électeurs choisissent au dernier moment. Dans une élection Présidentielle classique ce sont 20% des votants qui se décideraient dans les derniers jours selon Jérôme Jaffré du Cevipof. Dans une primaire où les candidats sont idéologiquement proches (quoiqu'ils en disent), la volatilité des électeurs est logiquement élevée. Si les sondages ont pu apparaître si éloignés de la réalité des votes c'est surtout parce que les électeurs se sont décidés dans les derniers instants de la campagne, quand il n'y avait plus de sondages.

Que le numérique créé de nouveaux espaces de prise de recul

Ces menues mesures ne suffisent évidemment pas à rationnaliser les votes (et une trop grande rationalité pourrait aussi poser problème) mais tentent de limiter l'effet préjugé et le vote pulsion. Le décalage entre le sondage des opinions et le résultat des votes assombrit le rêve de certains d'établir une démocratie directe et permanente (parfois nommée « liquide ») grâce aux outils numériques. Si le système de vote actuel pose de nombreux enjeux (notamment de participation), la consultation numérique, permanente et directe des citoyens pour choisir les politiques à mener serait équivalente à un gouvernement des sondages. Un système de référendum numérique permanent (qui remplacerait par exemple l'Assemblée) risquerait de collecter des préjugés plus que des avis étayés.

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Plutôt que de « disrupter » le politique et supprimant les corps intermédiaires (qui méritent cependant de sacrées réformes), le numérique doit déjà s'atteler à créer de nouveaux espaces de prise de recul et de rationalité. C'est moins excitant pour les entrepreneurs de la « civic tech » mais c'est beaucoup plus utile pour la démocratie.

Charles-Antoine Schwerer

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