L'inopérance des sondages ou le mauvais rêve de la démocratie directe numérique

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(Crédits : DR)
Le décalage entre les sondages et le résultat des votes assombrit le rêve de certains d'établir une démocratie directe et permanente grâce aux outils numériques. Plutôt que de « disrupter » le politique en supprimant les corps intermédiaires, le numérique doit déjà s'atteler à créer de nouveaux espaces de distanciation et de rationalité. Par Charles-Antoine Schwerer, économiste chez Asterès.

Le premier tour de la primaire de la droite et du centre a consacré la tendance politico-médiatique du moment : être donné gagnant par les sondages ne signifie en rien sortir vainqueur des urnes. Quand Alain Juppé a caracolé pendant des mois en tête des enquêtes d'opinion et que Nicolas Sarkozy était quasiment assuré d'être au deuxième tour, c'est bien François Fillon qui les a coiffé sur le poteau. Vu l'agressivité d'Alain Juppé depuis qu'il n'est plus le futur Président assuré on peut se réjouir qu'il n'ait pas été mené plus tôt dans les urnes virtuelles. Cela a probablement permis d'éviter des mois de pugilat et ainsi de réduire à une semaine la campagne des petites phrases et des demi-polémiques.

Un choix au dernier moment

Pour expliquer la victoire surprise de François Fillon au premier tour, les uns évoquent les limites de l'échantillonnage des sondages, les autres l'apparition d'un vote utile anti-Sarkozy qui n'avait pas été anticipé, certains la nouveauté des primaires qui ne facilitait pas le travail des instituts. Par-delà ces explications, un phénomène est rarement évoqué : le fait que les électeurs choisissent au dernier moment. Dans une élection présidentielle classique ce sont 20% des votants qui se décideraient dans les derniers jours selon Jérôme Jaffré du Cevipof. Dans une primaire où les candidats sont idéologiquement proches (quoiqu'ils en disent), la volatilité des électeurs est logiquement élevée. Si les sondages ont pu apparaître si éloignés de la réalité des votes c'est surtout parce que les électeurs se sont décidés dans les derniers instants de la campagne, quand il n'y avait plus de sondages.

Limiter l'effet préjugé

Sonder une population c'est lui demander son avis sur un sujet qui ne la concerne pas encore. Quand François Hollande se lance dans le projet de déchéance de nationalité parce que « l'opinion » y semble favorable, il échoue car « l'opinion » collectée était un préjugé. Dès que le débat émerge et que quelque analyse éclaire la situation, « les gens » peuvent changer d'avis. Quand on sonde dès le mois de juin dernier les intentions de vote pour la primaire de droite alors que les sondés n'ont pas regardé les débats ni lu les programmes, on collecte simplement une somme des préjugés sur les candidats. Lever ces préjugés constitue ainsi l'un des objectifs (théoriques) majeurs des institutions démocratiques. Pour passer de l'opinion au vote, les institutions tentent de créer des espaces de réflexion et de prise de recul. C'est pourquoi les programmes des candidats sont envoyés chez les électeurs pour qu'ils les feuillettent avant de se rendre aux urnes. C'est pourquoi les meetings et les sondages sont interdits dans les derniers jours avant le vote.

Ces menues mesures ne suffisent évidemment pas à rationaliser les votes (et une trop grande rationalité pourrait aussi poser problème) mais tentent de limiter l'effet préjugé et le vote pulsion. Le décalage entre le sondage des opinions et le résultat des votes assombrit le rêve de certains d'établir une démocratie directe et permanente (parfois nommée « liquide ») grâce aux outils numériques. Si le système de vote actuel pose de nombreux enjeux (notamment de participation), la consultation numérique, permanente et directe des citoyens pour choisir les politiques à mener serait équivalente à un gouvernement des sondages. Un système de référendum numérique permanent (qui remplacerait par exemple l'Assemblée) risquerait de collecter des préjugés plus que des avis étayés.

Plutôt que de « disrupter » le politique et supprimant les corps intermédiaires (qui méritent cependant de sacrés réformes), le numérique doit déjà s'atteler à créer de nouveaux espaces de prise de recul et de rationalité. C'est moins excitant pour les entrepreneurs de la « civic tech » mais c'est beaucoup plus utile pour la démocratie.

L'inopérance des sondages ou le mauvais rêve de la démocratie directe numérique

Le premier tour de la primaire de la droite et du centre a consacré la tendance politico-médiatique du moment : être donné gagnant par les sondages ne signifie en rien sortir vainqueur des urnes. Quand Alain Juppé a caracolé pendant des mois en tête des enquêtes d'opinion et que Nicolas Sarkozy était quasiment assuré d'être au deuxième tour, c'est bien François Fillon qui les a coiffé sur le poteau. Vu l'agressivité d'Alain Juppé depuis qu'il n'est plus le futur Président assuré on peut se réjouir qu'il n'ait pas été mené plus tôt dans les urnes virtuelles. Cela a probablement permis d'éviter des mois de pugilat et ainsi de réduire à une semaine la campagne des petites phrases et des demi-polémiques.

Pour expliquer la victoire surprise de François Fillon au premier tour, les uns évoquent les limites de l'échantillonnage des sondages, les autres l'apparition d'un vote utile anti-Sarkozy qui n'avait pas été anticipé, certains la nouveauté des primaires qui ne facilitait pas le travail des instituts. Par-delà ces explications, un phénomène est rarement évoqué : le fait que les électeurs choisissent au dernier moment. Dans une élection Présidentielle classique ce sont 20% des votants qui se décideraient dans les derniers jours selon Jérôme Jaffré du Cevipof. Dans une primaire où les candidats sont idéologiquement proches (quoiqu'ils en disent), la volatilité des électeurs est logiquement élevée. Si les sondages ont pu apparaître si éloignés de la réalité des votes c'est surtout parce que les électeurs se sont décidés dans les derniers instants de la campagne, quand il n'y avait plus de sondages.

Sonder une population c'est lui demander son avis sur un sujet qui ne la concerne pas encore. Quand François Hollande se lance dans le projet de déchéance de nationalité parce que « l'opinion » y semble favorable, il échoue car « l'opinion » collectée était un préjugé. Dès que le débat émerge et que quelque analyse éclaire la situation, « les gens » peuvent changer d'avis. Quand on sonde dès le mois de juin dernier les intentions de vote pour la primaire de droite alors que les sondés n'ont pas regardé les débats ni lu les programmes, on collecte simplement une somme des préjugés sur les candidats. Lever ces préjugés constitue ainsi l'un des objectifs (théoriques) majeurs des institutions démocratiques. Pour passer de l'opinion au vote, les institutions tentent de créer des espaces de réflexion et de prise de recul. C'est pourquoi les programmes des candidats sont envoyés chez les électeurs pour qu'ils les feuillettent avant de se rendre aux urnes. C'est pourquoi les meetings et les sondages sont interdits dans les derniers jours avant le vote.

Que le numérique créé de nouveaux espaces de prise de recul

Ces menues mesures ne suffisent évidemment pas à rationnaliser les votes (et une trop grande rationalité pourrait aussi poser problème) mais tentent de limiter l'effet préjugé et le vote pulsion. Le décalage entre le sondage des opinions et le résultat des votes assombrit le rêve de certains d'établir une démocratie directe et permanente (parfois nommée « liquide ») grâce aux outils numériques. Si le système de vote actuel pose de nombreux enjeux (notamment de participation), la consultation numérique, permanente et directe des citoyens pour choisir les politiques à mener serait équivalente à un gouvernement des sondages. Un système de référendum numérique permanent (qui remplacerait par exemple l'Assemblée) risquerait de collecter des préjugés plus que des avis étayés.

Plutôt que de « disrupter » le politique et supprimant les corps intermédiaires (qui méritent cependant de sacrées réformes), le numérique doit déjà s'atteler à créer de nouveaux espaces de prise de recul et de rationalité. C'est moins excitant pour les entrepreneurs de la « civic tech » mais c'est beaucoup plus utile pour la démocratie.

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Commentaires
a écrit le 28/11/2016 à 11:05 :
Un autre phénomène surprenant s'est déroulé aux USA, celui des femmes blanches qui ont voté en majorité pour Trump. Comment les sondeurs ont pu passer à coté d'un électorat aussi important ? En effet si une majorité de cet électorat avait refusé de répondre cela aurait du mettre la puce à l'oreille des sondeurs, or il n'en ai rien été. Cela veut donc dire que cet électorat a répondu mais en mentant. On peut se demander si il s'agit d'une forme de honte pour les électeurs de dire pour qui ils vont voter ou si il s'agit d'une volonté de fausser les sondages. Si tel est le cas, les sondeurs doivent impérativement se demander pourquoi, et d'agir en conséquence.
a écrit le 27/11/2016 à 19:15 :
C'est un excellent article doté d'une analyse impeccable, bravo.
a écrit le 27/11/2016 à 19:05 :
Un des problèmes crée par les sondages est son effet auto-réalisateur.

Un sondage initial peut dissuader des électeurs de porter leur vote sur un candidat mal noté, par un effet de vote utile.
Inversement un sondage favorable peut doper un candidat en ballotage et le faire passer devant dans les urnes
Pour faire court, les sondages donnent une prime au gagnant... du sondage.

On a observé les deux effets dans la campagne des primaires de la droite.

Tant que Juppé semblait être le seul candidat, selon les sondages, susceptible de faire battre Sarkozy il a caracolé loin en tête.
Quand les sondages ont pu faire penser que Fillon pouvait aussi avoir sa chance, il est remonté en flèche et quand les sondages l'ont donné gagnant potentiel au second tour , il a eu le soutien pas désintéressé des ténors du parti qui ont voulu assurer leur avenir au gouvernement.

En l'absence totale de sondage publié, je pense que le résultat final aurait pu être sensiblement différent. Chacun se serait déterminé au premier tour en fonction de ses convictions et non en fonction des votes supposés des autres et les reports de voie auraient été basés sur les résultats validés du premier tour.
a écrit le 27/11/2016 à 11:17 :
le pb il est surtout qu'on fait des sondages sans se poser de questions...... de mon temps, avant de savoir si l'echantillon etait representatif ( ' representatif de quoi? comme disait un de mes profs), on reflechissait au pb qu'on souhaitait resoudre
la reflexion est devenu inutile, car on a du big data, du hadoop, mapreduce, deeplearning, reseau de neurones..... l'ordinatuer sait ce que l'homme ne sait pas, comme on dit ( quand on ne connait pas bien sa theorie)
je veux pas etre mechant, mais debut de siecle dernier, on a deja eu des pbs similaires aux etats unis, et dont on ne s'est rendu compte qu'apres ( je ne dis rien , je vous laisse chercher un peu....)
c'est la meme chose en entreprise, pour se rassurer
les erp ont evacue toute necessite de reflechir...........
Réponse de le 27/11/2016 à 18:32 :
@Churchill : je crois surtout que vous ne savez pas de quoi vous parlez...
En data science, il y a une grosse partie préliminaire de travail sur les données ( feature engineering) qui est de loin la partie la plus importante du processus et demande une grosse réflexion.
D'ailleurs le principe du sondage est un peu à l'opposé de celui du bigdata/data science car les échantillons sont bien trop faibles et biaisés pour être valides. Au mieux on pourrait s'en servir comme postulat d'une approche bayésienne du problème.

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