L'inquiétante vague des rachats d’actions sur les bourses américaines

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(Crédits : Eric Gaillard)
IDEE. Sans un durcissement de la réglementation ou un changement de cap des banques centrales, une nouvelle bulle financière risque d'apparaître. Par Roland Pérez, Université de Montpellier

Depuis plusieurs années maintenant, afin de lutter contre la crise financière mondiale déclenchée en 2007-2008, les autorités monétaires des principales zones économiques concernées ont mis en œuvre des politiques monétaires dites « non conventionnelles ». Ces politiques se sont traduites par des baisses des taux directeurs (allant jusqu'au zero interest rate policy, voire des taux négatifs) et par une ouverture quasi sans limites de l'offre de crédits (Quantitative Easing) via les banques centrales.

Les entreprises, notamment les plus grandes, ont largement bénéficié de ces politiques accommodantes. Elles ont pu accéder à l'emprunt encore plus facilement qu'autrefois et plus aisément que les petites entreprises via le crédit bancaire ou le marché obligataire. Par ailleurs, la baisse drastique de coût de l'emprunt a eu pour effet de faire baisser le coût du capital, à due concurrence de la part relative de la dette de l'entreprise par rapport à ses fonds propres.

La tentation est alors grande, non seulement de recourir massivement à l'emprunt pour le financement de leurs activités, mais d'aller au-delà en utilisant une partie de ces facilités d'endettement pour racheter leurs propres actions, ce qui diminuera leurs fonds propres, correspondant à ce que les analystes appellent « un double effet de levier ».

La vertu... en théorie

Effectivement, depuis la mise en place des nouvelles politiques monétaires, l'évolution des structures financières des grandes entreprises cotées reflète bien ces tendances : essor considérable des émissions obligataires et des crédits bancaires, croissance concomitante des programmes de rachats d'actions, avec maintien, à l'actif des bilans, de trésoreries pléthoriques.

Le désinvestissement auquel correspond un rachat d'actions n'est pas négatif en soi. La justification théorique d'une telle opération peut être entendue ; elle en cohérence avec la théorie du free cash flow énoncée par Michael C. Jensen dès 1986. En bref, si les dirigeants d'une société cotée considèrent qu'ils disposent d'un excès de liquidités après avoir effectué les investissements au taux de rentabilité requis (c'est-à-dire couvrant au moins le coût du capital), il est plus sage de rendre cet excédent aux actionnaires plutôt que de l'utiliser d'une manière qui serait sous-optimale.

Le désinvestissement auquel correspondent les rachats d'actions correspond bien à cette logique qui exprime, avec d'autres décisions (choix des investissements, recentrage, externalisation, etc.) une financiarisation croissante des entreprises. En asséchant les trésoreries excédentaires, les rachats d'actions participent ainsi à « discipliner » les dirigeants, au même titre que le service de la dette (et parfois en cumul avec celui-ci lorsque ces opérations de rachats ont été financées par recours à l'emprunt).

Si une telle justification théorique peut être argumentée en faveur des rachats d'action, elle peut toute aussi être critiquée sur divers plans : tout d'abord, rien n'indique que les sommes ainsi rendues aux actionnaires seront ensuite réinvesties dans des investissements intéressants. Les actionnaires qui ont répondu positivement à la proposition de rachats feront ce qu'ils voudront des sommes reçues, y compris de n'effectuer aucun investissement, de le dépenser autrement ou de le thésauriser. Par là, si les opérations de rachats d'actions participent à la fluidité des marchés financiers, elles ne garantissent en rien une allocation optimale des ressources.

Une drogue plus qu'une vitamine

Ensuite, cette vision idéalisée du fonctionnement des marchés fait l'impasse sur le biais qu'introduisent les opérations de rachats dans le fonctionnement de ces marchés, dès lors qu'elles portent sur des montants significatifs. En pesant sur les transactions actuelles via la demande d'actions et en influençant les transactions futures via l'amélioration « mécanique » des performances par action, les opérations de rachats d'actions ont un effet apparemment positif. Cependant, ces effets étant liés ponctuellement à chaque opération, la question se pose de leur maintien sur une plus longue période.

Enfin, on ne peut également faire l'impasse sur la relation entre ces opérations qui tendent à soutenir - parfois artificiellement - les cours boursiers et les rémunérations des dirigeants, lesquelles sont, pour une part souvent majeure (bonus et primes), liées au niveau de ces cours.

Les interactions des risques exposés ci-dessus dessinent un tableau de la réalité des marchés financiers assez éloignée des vertus que la théorie leur prête. Dans leur fonctionnement concret, ces marchés sont souvent sous-optimaux et soumis à des actions relevant d'opérations menées dans l'intérêt d'acteurs particuliers. Dans ce contexte, l'effet euphorisant des rachats d'actions n'est peut-être pas à ranger dans les catégories de fortifiant tonique, mais plutôt d'analeptique ; en bref, plus une drogue qu'une vitamine...

Une situation américaine préoccupante

Le nombre et l'importance des rachats d'actions sur les places boursières américaines, ont connu, ces dernières années, une croissance exceptionnelle. En 2018, le montant des 1 000 milliards de dollars a été atteint pour les sociétés du SP 500 ; il devrait en être de même pour l'année en cours, sauf mise en place d'un dispositif approprié.

Les cercles d'opinion concernés aux États-Unis ont commencé à s'inquiéter de cette dérive. Les analystes financiers craignent que la situation actuelle, très favorable aux actions - correspondant à un « alignement des planètes » - ne soit que provisoire. « Les marchés boursiers établissent des records, mais les bénéfices, les réductions d'impôt, les emprunts bon marché, les rachats et la patience de la Fed ne devrait pas durer », écrivait ainsi le journal Markets Insider fin avril. Pour l'agence Bloomberg, seuls les rachats d'actions empêchent le marché boursier de se retourner. Certains analystes vont plus loin et demandent même l'interdiction de ces opérations.

Les autorités de régulation - la Securities and Exchange Commission (SEC) - deviennent sourcilleuses et sortent de leur habituelle réserve. Le commissaire de la SEC, Robert Jackson a ainsi déclaré que cette vague de rachats d'actions profitait aux dirigeants plus qu'aux actionnaires. Les partis politiques également prennent position. Le parti démocrate avait été le premier à s'inquiéter de l'importance croissante des rachats d'actions, en demandant une plus stricte réglementation en début d'année.

À ce stade, il ne paraît pas possible de prévoir comment la situation va évoluer, compte tenu des incertitudes qui caractérisent les politiques économiques et monétaires, notamment aux États-Unis. On peut simplement esquisser quelques scénarios selon diverses hypothèses possibles :

  • Une réglementation moins laxiste - comparable à celle en vigueur dans l'Union européenne - obligerait les acteurs concernés à s'y conformer. Les conséquences sur les marchés financiers risqueraient d'être négatives à court terme, mais une stabilisation avec des structures moins déséquilibrées paraît possible.

  • Une modification des politiques monétaires - via un relèvement des taux directeurs et la fin du quantitative easing aurait probablement des effets comparables ; a fortiori si ces mesures globales étaient combinées avec une réglementation a minima comme évoquée ci-dessus.

En revanche, si aucune des deux politiques précédentes n'était mise en œuvre, donc en absence de réglementation des rachats d'actions et avec le maintien des politiques monétaires accommodantes (ZIRP et QE), on peut craindre que la vague actuelle des rachats d'actions continue et s'amplifie pour devenir un vrai tsunami dépassant largement la barre du trillion de dollars atteinte en 2018 pour le SP 500. On risque alors de voir s'accentuer la déconnexion relative entre la sphère de l'économie réelle et sa représentation financière via les marchés. Les conditions d'apparition d'une nouvelle bulle financière seraient alors réunies... Les historiens futurs pourraient alors parler d'autophagie de la finance de marché.

The Conversation __________

Par Roland PérezProfesseur des universités (e.r.), Montpellier Research in Management, Université de Montpellier.

 La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 02/06/2019 à 6:47 :
C’est encore une tare du libéralisme à tout crin, on maquille les cours de bourse en rachetant ses actions pour mieux rentabiliser et faire plaisir au marché! Vivement le krach!
a écrit le 01/06/2019 à 9:44 :
C'est toujours mieux de racheter ses actions consolidant ainsi financièrement ses entreprises or au sein d'une économie financiarisé ça se justifie complètement en plus que de planquer son pognon dans les paradis fiscaux comme le fait la finance européenne ne faisant que se tirer une balle dans le pied.

Vous partez d'un constat faux à savoir que la finance serait vertueuse or elle ne l'a jamais prouvé elle a toujours prouvé le contraire générant catastrophes sur fléaux qui sont en train d'anéantir la planète.

Prenant donc ce contexte, à savoir le vrai, que l'argent revienne dans les entreprises est une très bonne nouvelle car dans les paradis fiscaux non seulement il ne sert à rien mais pire il est nuisible pour tout le monde.

C'est une nouvelle sorte de course aux armements, financière, que vous n'êtes même pas en mesure de constater car trop cantonné sur une croyance économique imaginaire donc.
a écrit le 31/05/2019 à 16:28 :
Et si l'on parlait d'un piège après que le Supra hacker Greenspan ait laissé le virus des subprimes gangrener tout le système capitaliste et qui a enfanté le surendettement pour cause de crédits trop faciles, ce qui finira par provoquer un crash boursier tellement le prix de l'action ne correspond pas à sa valeur réelle!
A la place du QE, les banques centrales de chaque pays pourraient émettre de la monnaie pour des montants équivalents à ceux des entreprises étrangères qui investissent dans leur pays, afin de créer des joint-ventures dans les secteurs où leur pays est importateur, exemple l'énergie à récupérer ou à produire soi-même...
A la place, nous avons une stratégie similaire à celle du Belt and Road qui pousse les états à se surendetter, et dès qu'ils ne peuvent plus rembourser, ils sont obligés de laisser leurs infrastructures à la Chine.
Quelle sont les possibilités de rachats par la Chine des bourses européennes, suite à un crash mondial venu de Wall Street?
Les supra banquiers keynésiens et spartakistes sont la 5e colonne pas du tout capitaliste!
a écrit le 31/05/2019 à 16:02 :
Autophagie rendu possible par la monnaie "printed out of thin air", c'est de l'aérophagie !
Ça va péter !!
a écrit le 31/05/2019 à 13:56 :
cf. article CBS News d'il y a 2 jours : suite aux baisses d'impôts votées en décembre 2017, les entreprises US ont dépensé 246 fois plus pour les rachats d'actions que pour des bonus aux salariés (Bonuses from 2017 tax cuts amounted to $28 per worker, Congressional researchers say, CBS, 29/05/2019).
a écrit le 31/05/2019 à 13:14 :
L'effet de levier lié à l'endettement permet aux entreprise très performantes d'afficher des bénéfices par action très élevés. Mais il permet aussi aux entreprises start up, dont la rentabilité est faible ou négative de se développer. Dans tous les cas le niveau de risque financier grevant les revenus du capital augmente. La raison des investisseurs est là pour limiter les cours mais la volatilité par rapport à la publication de l'informations financière est forte. Les investisseurs adossent leurs investissements dans l'innovation à des blue chips hyper rentables. La politique des taux bas crée une trésorerie abondante très favorable à l'innovation.Ce n'est pas quelques faillites aléatoires qui vont l'assécher. Par contre le relèvement des taux d'intérêt lancerait des séries de faillites qui réduiraient brutalement la quantité de monnaie comme en 1929. L'équilibre du marché réside plus que jamais dans la qualité de l'information: le principal danger viendrait des informations mensongères qui résultent de réglementations inappropriées comme en 2008.
a écrit le 31/05/2019 à 13:08 :
Ce phénomène existe depuis au moins 20 ans, en fait depuis que les taux d'emprunt sont inférieurs au taux de rentabilité recherché des capitaux propres.
Mais il est vrai qu'avec des taux quasi négatifs les rachats d'actions deviennent énormes et contribuent à la hausse nominale des PER, donc des bourses.
Une normalisation des politiques monétaire, se traduisant par une hausse des taux se transformera en bain de sang! Tous les marchés, actions, obligations et immobiliers seront affectés.
Réponse de le 31/05/2019 à 13:32 :
Exactement. La grande question est donc : où mettre son argent ? L'or évidemment mais cela ne m'enchante guère.

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