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L'UE à l'heure du choix face au retour du protectionnisme et du chacun pour soi

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Publié le 13 février 2023 à 07:05

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Marc Guyot et Radu Vranceanu.

Reuters

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CHRONIQUE. La pandémie a amplifié la tendance protectionniste à travers le monde qui s'était déjà affichée durant la présidence de Donald Trump. Ce repli sur soi est exacerbé par la concurrence industrielle que se livrent Etats-Unis et Chine à coup de subventions pour accélérer la transition énergétique. Avec le risque que l'Union européenne en fasse les frais, selon les choix qu'elle fera. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l'ESSEC.

1.    Face aux tensions mondiales, le protectionnisme est de retour

Pendant de longues années, les échanges internationaux de biens et services ont augmenté à un rythme supérieur à la croissance du PIB mondial, signe d'une intégration croissante des économies nationales. Le principe de bon sens selon lequel chacun se spécialise dans ce qu'il fait de mieux et l'échange contre ce qu'il ne fait plus a amené l'amélioration de la prospérité de tous les pays et contribué à la baisse considérable de la pauvreté planétaire. Outre la spécialisation, l'accroissement de la pression concurrentielle due à la globalisation a fait fortement baisser les prix, dynamisant l'innovation et augmentant fortement les gains des consommateurs en termes de pouvoir d'achat. Au-delà de l'économie, cette évolution favorable des échanges a habitué les peuples à se regarder comme membre d'une même communauté-monde où il est dans l'intérêt de tous de collaborer, plutôt que de s'affronter.

Le Covid-19 a mis un coup d'arrêt net à cette évolution en mettant en évidence les inconvénients d'être dépendant d'autres pays lorsqu'un choc externe interrompait les échanges. Pendant la crise du Covid-19, des situations extrêmes ont conduit à des non-respects de contrats commerciaux face à la priorité donnée aux intérêts nationaux par les pays producteurs de denrées rares (masques, respirateurs, composants électroniques mais aussi vaccins efficaces).

La guerre en Ukraine a constitué une autre douche froide. Le choix purement économique du gaz le moins cher a généré un manque de diversification des sources d'approvisionnement qui ont posé des difficultés significatives aux entreprises industrielles européennes lorsque la Russie a fermé le robinet.

La guerre en Ukraine et l'émergence de l'impérialisme de la Chine a rappelé qu'il était dangereux de dépendre économiquement de pays à régime politique autocratique. Il est également apparu que la concentration géographique représente un risque majeur, longtemps sous-estimé. Ainsi, la tendance actuelle est plutôt au repli sur soi, la défiance remplace la confiance, et le « consommer national » remplace le « consommer le meilleur ».

2.    Le nouveau protectionnisme américain

Le retour du protectionnisme aux Etats-Unis initié par le président Donald Trump a mis également un coup d'arrêt à la globalisation. En 2018, Donald Trump avait activé divers tarifs douaniers pour donner une bouffée d'oxygène aux industries affaiblies par les importations provenant du reste du monde, tout en ciblant la Chine en priorité.

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L'administration Biden a maintenu ces tarifs élevés et a mis un tour de vis agressif depuis 2022 avec la mise en place d'une politique industrielle à l'ancienne.

L'Inflation Reduction Act (2022) est un méga-programme de subventions et exonérations fiscales, à hauteur de quasi 400 milliards de dollars sur 10 ans, pour les industries engagées dans la transition énergétique. Les subventions peuvent avoir un effet de levier puissant et attirer de nombreux investissements privés américains et internationaux dans ces secteurs. Le décret favorise les entreprises installées sur le territoire américain. Par exemple, l'achat d'une voiture électrique est éligible à une subvention de 7.500 dollars par ménage à condition que le véhicule soit fabriqué dans les pays du NAFTA (Etats-Unis, Canada, Mexique). Indépendamment de la moindre efficacité sur le climat d'une politique de subventions comparée à une taxe carbone, cette politique va réorienter des investissements vers les Etats-Unis au détriment notamment de l'Europe. Si une entreprise internationale souhaite développer une solution de production d'hydrogène vert, le programme américain va rendre le projet plus rentable s'il est lancé aux Etats-Unis comparé à l'Europe. C'est par exemple le cas de la société australienne Fortescue qui constate la perte de l'attractivité de l'Union européenne face aux aides américaines.

Le CHIPS and Science Act (2022) est un programme de plus de 280 milliards de dollars, dont un peu plus de 50 milliards de dollars ciblent la construction d'une industrie de production de microprocesseurs avancés aux États-Unis. A ce jour, les composants avancés (circuits inférieurs à 10 nm) sont exclusivement produits en Asie (90% à Taiwan et 10% en Corée du Sud), alors que les Etats-Unis et l'Europe sont bien positionnés dans le design de ces composants. La relocalisation de la production sur le territoire national répond à trois objectifs : indépendance dans les industries clefs du futur qui s'appuient sur ces composants, indépendance dans la production d'armement, freiner la montée en régime de la Chine dans ces secteurs.

En complément, en octobre 2022, les États-Unis ont imposé un contrôle strict des exportations de microcomposants vers la Chine, pour ralentir leur apprentissage industriel dans l'intelligence artificielle et les super-ordinateurs, et, par ricochet, dans la mise au point de systèmes d'armes avancés.

3.    Que peut faire l'UE ?

Ce « coming out » assumé de l'interventionnisme économique américain, en réponse au protectionnisme notoire et de longue date de la Chine, interroge sur le possible affranchissement de l'Union européenne (UE) par rapport à ses idéaux de libre-échange. L'UE n'est pas complètement naïve en la matière. En 2013, l'UE a pris des mesures anti-dumping contre les panneaux solaires fabriqués en Chine. En 2020, l'UE a adopté un cadre légal qui permet aux pays membres d'évaluer et éventuellement de bloquer un investissement étranger hostile dans une industrie stratégique. Dans ce contexte, en novembre 2022, en s'appuyant sur la loi nationale, le gouvernement allemand a bloqué le rachat de Elmos, producteur de composants, par une entreprise chinoise. En revanche, en 2016, le groupe chinois Midea a pu acheter Kuka, un fleuron de la robotique allemande, ce qui, avec le recul, apparait comme une erreur.

En 2023, l'heure est au calibrage de la réplique européenne face aux tensions entre les Etats-Unis et la Chine sur le secteur de la haute technologie, de l'interventionnisme américain dans les industries vertes et de l'interventionnisme opaque chinois dans nombre de secteurs.

Pour réagir au programme de subventions américaines des industrie vertes, l'UE envisage d'affecter des fonds européens aux technologies propres et permettre l'empilage de plusieurs types d'abattements fiscaux pour compenser le niveau des incitations fiscales américaines. A court terme, si l'UE choisit de ne pas répondre à l'agression économique américaine, elle se trouvera dépouillée de capitaux dans ces secteurs, et prendra du retard. Si elle choisit de répondre en s'alignant et en menant une politique similaire, elle conservera ses capitaux et ses firmes mais les ressources de l'UE seront réorientées vers cette politique au détriment d'autres choix, sans garantie d'efficacité dans la poursuite de l'objectif zéro-carbone.

L'heure est également à la réflexion face au succès de la politique interventionniste chinoise dans l'industrie solaire, dans les voitures électriques et dans les batteries au lithium. Les solutions à adopter ne sont pas évidentes, en raison des divergences d'intérêt entre les pays. Pour l'Allemagne, la Chine est un client essentiel pour son industrie de machines à haute valeur ajoutée qu'il ne faut pas trop froisser, alors que pour d'autre pays comme la France, la Chine est plutôt un fournisseur dont il faudrait être moins dépendant. En revanche, la France désindustrialisée offre moins de cibles stratégiques comparée à l'Allemagne.

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A plus long terme, il y a un risque d'escalade et de retour généralisé de tous les pays au protectionnisme basique et à la politique industrielle menée à coups de subventions, au détriment de l'ouverture des échanges, de la coopération, et de l'efficacité productive. La globalisation libérale comme celle que la planète a connu ces 50 dernières années a assuré la prospérité collective mais n'a pas conduit tous les pays devenus plus prospères vers la démocratie. En revanche, le retour du protectionnisme non seulement va fortement éroder la prospérité collective, mais surtout aura pour effet de consolider les pays autocratiques et la mainmise de leurs dirigeants sur leurs peuples, avec des perspectives très inquiétantes pour l'avenir de l'humanité.

Marc Guyot et Radu Vranceanu

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