La finance, catalyseur de la transition environnementale ?
Pierre Boscher et Paul Badaro

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DR
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Si par le passé seulement une petite partie de l'écosystème financier a fait preuve d'ambition pour la transition verte, la tendance observée ces dernières années tend plutôt à démontrer une évolution positive. Un éventail plus large et diversifié d'acteurs s'est engagé à accompagner le tissu économique français dans cette transition. En effet, les planètes sont alignées, dans un contexte réglementaire favorable face aux attentes croissantes des souscripteurs et à la nécessaire (re)structuration de pans entiers de l'économie.
Tout d'abord, la mise en place d'une taxonomie européenne « verte », à savoir une classification des activités selon leur effet sur l'environnement, fait désormais figure de boussole pour orienter les investissements vers les secteurs prioritaires pour une décarbonation efficiente de l'économie. Ce fléchage balise le terrain de jeu et permet aux investisseurs de concentrer leur attention sur les enjeux les plus prégnants et donc les plus tangibles en matière d'investissements. Une réglementation d'autant plus pertinente que les six objectifs environnementaux de la taxonomie européenne - l'atténuation du changement climatique, l'adaptation, l'eau, l'économie circulaire, la pollution et la biodiversité - ont un impact direct ou indirect sur de nombreux secteurs, notamment dans l'énergie, les services publics, la construction, l'agriculture et la mobilité.
Ensuite, le soutien public, parfois massif, apporté à ces thématiques depuis quelques années - tant au niveau européen (FEI), que français (Bpifrance, ADEME, CDC, etc.) et même régional - sert d'amorceur à la mobilisation de financements privés. La récente levée de fonds du grenoblois Verkor pour 2 milliards d'euros, en grande partie soutenue par des fonds publics, en est un exemple flagrant.
Enfin, les grandes entreprises ont également saisi le virage au-delà de leurs décisions opérationnelles via des poches de capital-investissement d'entreprise (corporate venture) toujours plus significatives et tournées vers les enjeux de transition. À titre d'exemple, CMA-CGM a créé une poche de 1,5 milliard d'euros pour la décarbonation du transport, Stellantis, L'Oréal et CMA-CGM ont investi dans NetZero (séquestration carbone), alors que TotalEnergies, Air Liquide ou encore Vinci sont souscripteurs de Hy24 (fonds dédié à l'hydrogène).
Ainsi, le triptyque lisibilité du secteur, soutien de fonds publics et intérêts Corporates étant réuni, l'écosystème financier a le choix de s'en saisir pour jouer son rôle de moteur aux convictions fortes pour et en faveur de la transition environnementale, et ainsi coupler durabilité et rentabilité.
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Jusqu'à encore très récemment, les sujets environnementaux intéressaient essentiellement (à l'exception de quelques précurseurs) deux typologies d'investisseurs : les fonds de capital-risque (venture capital) et - à l'autre extrémité du spectre de maturité - les fonds d'infrastructure, notamment de par les caractéristiques de leurs projets qui répondent aussi plus naturellement aux critères de durabilité.
Sur les 36 derniers mois, nous avons observé avec attention le développement rapide de l'appétit d'investisseurs d'horizons divers pour les actifs Verts, que ce soit de la part de véhicules impact (structures ad hoc ou nouvelles poches de fonds traditionnels), mais également de la part de véhicules dits généralistes à la fois LBO et Infrastructure.
Preuve de cet engouement, malgré le contexte de marché globalement plus tendu sur les levées de fonds depuis quelques mois, plusieurs véhicules Impact ont annoncé des levées significatives, que cela soit des poches LBO Article 9, Greentech, décarbonation d'activités industrielles voire des thématiques niches (telles que la mobilité marine ou l'agriculture régénératrice). Pour les poches généralistes, l'appétit pour ce segment vient des qualités intrinsèques des actifs, mais également de directives de plus en plus marquées - voire contraignantes - de leurs souscripteurs pour les thématiques ESG.
La structuration de l'écosystème se matérialise également par un certain nombre de pratiques nouvelles, témoignant de la meilleure appréhension des enjeux par les investisseurs : systématisation des audits d'impact (vendeur et acquéreur) sur les opérations small et midcap, définition d'une feuille de route environnementale en début d'investissement pouvant influencer le management package ou encore intégration de ratchets ESG dans les documentations de financement. Certains investisseurs vont même plus loin, en conditionnant une partie de leur rémunération de performance (carried interest) à l'atteinte d'objectifs de décarbonation en ligne avec l'Accord de Paris par leurs participations (trajectoire de -7,5%par an d'émission de CO2 entre l'entrée et la sortie).
Dans cette quête à l'investissement Vert, les investisseurs regardent schématiquement deux typologies d'actifs (parfois perméables) : les sociétés nativement Impact, c'est-à-dire ayant un impact direct positif sur le niveau de carbonation de l'économie (e.g. énergies renouvelables, valorisation de déchets, etc.), et celles issues de secteurs traditionnels carbonés, mais ayant une forte ambition de diminuer leur empreinte. Dans les deux cas, les investisseurs souhaitent s'aligner sur l'Accord de Paris et imposent à leurs participations des objectifs extra-financiers, visant principalement la réduction de CO2.
Au-delà de la volonté de participer à l'effort collectif pour l'environnement, c'est surtout les caractéristiques attractives de ces actifs que viennent chercher les investisseurs. En effet, en allant dans le sens de l'histoire, ces sociétés sont de fait résilientes et bien souvent acycliques. De plus elles présentent un potentiel de croissance élevé, dans un contexte de prise de conscience globale des enjeux environnementaux et sont considérées comme présentant un avantage compétitif vis-à-vis de leur concurrent moins vertueux. Ensuite, les politiques publiques et règlementaires, existantes ou anticipées, qu'elles soient incitatives envers les modèles Verts ou détrimentaires aux modèles trop carbonés, viennent également alimenter la performance de ces actifs. Enfin, la transition environnementale sera longue, ce qui donne un certain confort sur l'attractivité que continueront de susciter ces actifs dans 4 à 6 ans, au moment où les investisseurs chercheront leur liquidité.
La combinaison d'un nombre croissant d'investisseurs aux moyens grandissants et de critères limitant le volant d'actifs éligibles génère une tension concurrentielle importante sur ces opérations. Cela nous amène à constater en 2023 des volumes d'opération en forte croissance sur ce segment et des valorisations qui se maintiennent, voire s'apprécient dans un contexte général de baisse des opérations de M&A de l'ordre de 30% en 2023 sur des valorisations globalement moins favorables.
L'accord final obtenu en décembre 2023 à la COP 28 de Dubaï pour une sortie progressive des énergies fossiles et l'atteinte d'une neutralité carbone en 2050 prouve que les plaques tectoniques bougent. Dans ce contexte, le secteur devrait continuer d'animer le marché du M&A sur 2024 et les années à venir, avec un plus grand nombre d'acteurs du Private Equity enfin prêts à endosser leur rôle de financeurs et acteurs de la transition écologique.
Pierre Boscher et Paul Badaro