La grande équation du petit débat

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(Crédits : Reuters)
OPINION. L’État qui a renoncé aux principaux outils de sa politique économique, notamment industrielle, ouvre donc un Grand débat. Qu’en sortira-t-il ? Des signaux divergents attisent l’intérêt : le cap sera maintenu annonce l’exécutif, mais des voix autorisées espèrent pourtant faire bouger les lignes. Farce ou force ? Pour ce qui est de l’industrie et plus généralement de l’activité productive, le moment peut être opportun pour revisiter l’histoire et espérer une bifurcation fondamentale. Par Pierre Agha, membre de l'association du Manifeste pour l’industrie et intervenant à l'université Toulouse I Capitole.

La grande particularité de notre modèle républicain et social est de (re) chercher des termes acceptables à l'équation entre capital, travail et intérêt commun global. Passant d'une société rurale, proto-industrielle à une société industrielle, puis aujourd'hui « post-industrielle » selon l'expression usuelle, notre modèle a su s'adapter aux différentes phases de l'Histoire, nationale et mondiale, faut-il le rappeler.

Des vogues et des récits ont sous-tendu les différents modes de production, depuis le taylorisme jusqu'au lean management, largement adopté en ces temps de généralisation de la sous-traitance et de l'individualisation des objectifs, en passant par le fordisme qui a, pour beaucoup, pu faire advenir une société de la circulation généralisée des produits, bénéfices, revenus et de la consommation. Les sociétés se sont transformées : à chaque mode de production son organisation sociale.

Le "village planétaire" s'est transformé en un monde fractionné

Le tambour de la grande machine se détraque et se fissure pourtant. Après l'âge des stratégies "stop and go", nous voici rentrés en pleine conscience d'une ennuyeuse stagnation séculaire : marchés saturés, concurrence des pays à bas coûts, digitalisation de l'économie, internationalisation croissante des facteurs de production. Les réponses récentes à cette situation du doucereux « village planétaire » combinent trois puissances froides : la puissance géopolitique des États, la puissance d'empire des multinationales, la puissance de la « main invisible » qui presse et comprime les salaires, les prélèvements et la redistribution.

Le village s'est transformé en un monde fractionné. Trump réindustrialise en revenant 30 ans en arrière, la Chine continue son grand bond en avant, l'Allemagne reste chevillée à ses fondamentaux pendant qu'en France, on prône l'innovation et la digitalisation après avoir neutralisé le prometteur « redressement productif ».

Notre cher président affirme qu'on ne travaille pas assez et nous pousse à faire corps avec la valeur travail. Des économistes disent au contraire que notre productivité est la plus forte au monde et que les gains de productivité sont absorbés par des « non-productifs » (notamment les cadres du management) et de larges dividendes. Des psychologues du travail disent que nous sommes traités tels des sportifs de haut niveau capables de renter en mêlée, de prendre les impacts et de transformer nos faiblesses en marges de progrès ! Des penseurs du développement nous invitent à bien voir que la croissance n'est pas le développement, que nous n'avons pas besoin de jeter nos habits, nos ordinateurs, nos frigidaires, nos chaussures, nos vélos et nos parapluies pour faire tourner le tambour de la grande machine.

L'industrie n'est pas une chose mais une réalisation humaine

Revenons un instant sur le sens du mot "industrie" et voyons comment il peut nous ouvrir de nouveaux horizons. De sa longue histoire, le mot industrie révèle et traduit un sens porteur : "Habileté à réaliser un travail, à exécuter, à faire quelque chose", "Savoir-faire, ingéniosité, esprit d'invention" (c'est une faculté).

"Ensemble des activités économiques - caractérisées par la mécanisation et l'automatisation des moyens de travail, la centralisation des moyens de production et la concentration de la propriété des moyens de production" (depuis la dite Révolution industrielle). Nous devons donc considérer que la dimension sociale (groupes sociaux, institutions, sujets...) doit être amenée au débat à travers les trois mots suivants :

  • La création, d'un prototype, d'un objet nouveau est un acte inaugural très particulier ;
  • La réplication, duplication, copie est un acte répété, qui peut être dévolu à un mécanisme ou imposé à des opérateurs dont on organise la production avec des exigences normatives et évaluatives ;
  • La reconstitution, c'est la régénération des capacités de création ou de production.

Variations autour des trois mots : on peut être artisan et être dans la réplication sans régénération de ses capacités. On peut être ouvrier, participer à la création d'un prototype qui sera dupliqué en grande série par des opérateurs de réplication mécanisés ou asservis. On peut être ouvrier duplicateur de gestes, bien reconnu socialement et financièrement pour l'utilité que l'on réalise... bien intégré dans un collectif qui nous porte et soutient.

La question de fond qui doit inspirer notre industrie est comment prendre part ou avoir la possibilité pratique de prendre part à ces trois moments : créer, répéter, se reconstituer dignement de son travail ? L'industrie n'est pas une chose mais une réalisation humaine et les modalités sociales de cette réalisation devraient être prises en compte dans la nécessité, non seulement de définir le concept, mais de le rendre opérationnel dans le monde du travail.

Précisons à présent les termes de la grande équation du petit débat : allons-nous encore vers une baisse des protections et des régulations qui permettent à notre modèle de fonctionner ou prendrons-nous un autre chemin, vers un renouveau de notre pacte productif, social et politique ?

Un haut cadre exécutif avait un jour eu ce mot d'esprit : « L'intelligence d'un décideur se mesure à sa capacité à soulever les grandes questions, à bien les peser puis les reposer en attendant son successeur ! ». Lavilliers aurait pu lui répondre : « Je voudrais travailler encore, travailler encore, forger l'acier lourd avec mes mains d'or ».

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Commentaires
a écrit le 22/01/2019 à 14:07 :
"puis aujourd'hui « post-industrielle »"

Les financiers ont tellement peur qu'on les voit qu'ils n'osent même pas mettre leur dénomination puisque nous sommes bien évidemment au sein d'une société financière dans laquelle les mégas milliardaires des marchés financiers anéantissent le monde sous les applaudissements de leurs médias et de leurs politiciens.

Mais chut, "tout est bruit pour celui qui a peur." Sophocle

LA logique financière éradique l’industrie et le travail dans son ensemble, logique puisque la finance n'est que le moyen de faire énormément d'argent en très peu de temps à savoir en ne travaillant donc que peu ou pas du tout. Sans parler des nombreuses subventions étatiques bien entendu et autres fléaux qui lui collent à la peau.

ALors que produire en chine coute bien plus cher en pollution et en dégâts humains et environnementaux que produire sur place dont la survie de la planète devrait dépendante mais bon les riches ont validé le fait de ne régner plus que sur un milliard d'habitants, ce sera bien plus facile qu'avant hein ! Ça fera moins de gilets jaunes déjà ! Na !
a écrit le 22/01/2019 à 13:33 :
Ce n'est pas un fake news de dire que Mr Macron est un européiste convaincue, qu'il bradera tout ce qui est français pour construire un nationalisme européen! Qu'il ne reviendra jamais sur les décisions de Bruxelles mais les anticipera si possible pour montrer son allégeance! Essayera de nous convaincre que cela est la décision des français par des fake news si nécessaire! Dans ce cas là, il débat avec qui?

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