La théorie systémique, qu’est-ce que c’est ?

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IDEE. « C’est systémique ! », entend-on chroniquement lorsque quelqu’un veut couper court à une discussion sur laquelle personne ne parvient à formuler ni une explication ni une solution satisfaisante. Par Cécile Dutriaux, IAE Paris – Sorbonne Business School

« C'est systémique ! », entend-on chroniquement lorsque quelqu'un veut couper court à une discussion sur laquelle personne ne parvient à formuler ni une explication ni une solution satisfaisante. Mais, qu'englobe réellement ce mot presque systématiquement employé ? Dans La Théorie générale des systèmes, paru en 1968, Ludwig von Bertallanfy nous expose - de manière très structurée - la quintessence de ses travaux scientifiques, ceux-là même qui l'ont conduit à la formulation de la théorie systémique. Et, dans une période de volonté politique de grandes transformations, justement dans une perspective dite systémique, il nous offre de précieuses clés de compréhension.

Partout autour de nous, des systèmes !

La théorie des systèmes - ou systémique - est basée sur un postulat selon lequel tout type de phénomène doit être considéré comme un système, ou peut être conceptualisé selon une logique de système, c'est-à-dire comme un ensemble complexe d'interactions. Cet « angle d'attaque » en fait l'opposé des méthodes traditionnelles utilisées en Occident où, portés par une longue tradition cartésienne, on a - encore aujourd'hui - l'habitude de procéder de manière analytique. Cette méthode, adossée à une logique réductionniste consiste à découper un problème en petites parties, puis à analyser celles-ci individuellement, sans se préoccuper du fonctionnement global de l'ensemble. Et c'est là où un petit souci méthodique, passé jusque-là presque inaperçu, apparaît. Comme le souligne von Bertallanfy :

« Le problème qui se pose dans les systèmes est essentiellement celui des limites de la procédure analytique appliquée à la science. »

En effet, pour que la méthode scientifique classique puisse être appliquée, elle suppose deux préalables : d'une part, que les interactions entre les parties soient nulles ou négligeables et, d'autre part, que les relations qui décrivent le comportement des parties soient linéaires. Ce n'est que sous la réunion de ces deux conditions que leur sommativité devient possible.

Posé ainsi, on se rend bien compte que cette méthode analytique est insuffisante à la compréhension et à la gestion des organisations humaines, ces systèmes ouverts aux multiples interactions. Cela est particulièrement vrai aujourd'hui, à l'ère des réseaux qui - adossés à l'informatique et à la mondialisation - englobent le quotidien de chacun d'entre nous. Et comme c'est bien pour qualifier des organisations humaines que le mot « systémique » est de nos jours le plus couramment employé, cela donne une idée à la fois de l'actualité de ce changement de paradigme et de la marge de progression extraordinaire que ce renversement de perspective nous offre !

Le tout est plus que la somme des parties

Le premier concept sur lequel la systémique repose est, évidemment, celui de la totalité. Et surtout, sur le fait que cette totalité constitue « quelque chose de plus ». Ainsi, la simple addition des parties ne suffit pas, selon cette perspective, à définir un phénomène. Cette pensée holistique, est le fondement même de la systémique, comme l'a si bien synthétisé l'homme d'État sud-africain, dans sa célèbre phrase. Car ce sont bien dans les liens entre les parties, leurs interactions et leurs conséquences - on pense, en particulier à la notion de rétroaction (ou feed-back), si employée de nos jours en pédagogie et en management - que se trouvent, pour van Bertallanfy, être ces éléments indispensables à une compréhension totale d'un système.

Mais, même si cela semble déjà - et ça l'est ! - un éclatement des frontières de la compréhension, considérer la systémique comme une simple logique de réseau serait réducteur. Car, une deuxième notion essentielle constitue le socle et même précède dans son essence la théorie systémique. Il s'agit de [sa perspective téléologique]. Cette doctrine des causes finales en effet - contrairement à la vision mécaniste à laquelle nous sommes coutumiers - propose d'expliquer les situations en fonction de leur buts et non en fonction de leur cause. Et, en perspective sociétale, cela change tout. Au lieu de chercher dans le passé des explications sur les raisons d'une situation, on passe sur une logique « résolution de problèmes » en axant le regard et donc, les moyens d'action qui l'accompagne.

Appliquer cette logique en politique publique cela semble une évidence. Mais combiner une vision téléologique, tout en tenant compte de l'intégralité des stakeholders, ces multiples « parties prenantes » aux objectifs différents, mais surtout, en tenant compte des rapports et interactions qu'ils entretiennent entre eux demanderait de combiner à la fois vision prospective et une plongée des mains « dans le cambouis ». Articuler les deux, demande de savoir jongler entre « top-down » et « bottom-up », entre théorie et terrain, soit une certaine agilité, qui, jusqu'ici, était peu vue comme l'apanage des politiques publiques, malgré la « mode » de la notion de « gouvernance ». Et c'est bien ainsi que von Bertallanfy entend la systémique : non pas substituer l'un à l'autre mais trouver un moyen de faire coexister les deux :

« Nous pouvons cependant concevoir une compréhension scientifique de la société humaine et de ses lois d'une façon un peu différente et plus modeste. Cette connaissance peut nous enseigner, non seulement ce que le comportement humain et la société ont en commun avec d'autres organisations, mais aussi ce qui leur est spécifique. Le dogme principal sera alors : l'Homme n'est pas seulement un animal politique, il est d'abord et avant tout, un individu. »

Une logique plus que jamais d'actualité

Révolutionnaire il y a 50 ans, cette méta-théorie a donc gagné peu à peu du terrain. En effet, plus personne, de nos jours, ne peut évacuer la dimension systémique dans un raisonnement. Mais il demeure un dernier souci et d'importance : les choix de pondération qui ont été faits - consciemment ou inconsciemment, et c'est là une question essentielle - dans la prise en compte des différents éléments et interactions d'un phénomène, dans une logique dite « systémique ».

Car, bien sûr, toutes les sciences sur lesquelles cette méta-théorie entend s'appuyer n'ont pas le même poids et les sciences dites « humaines » demeurent très largement distancées dans une logique d'analyse pourtant revendiquée comme « globale ».

C'était déjà vrai à l'époque de von Bertallanfy, mais ça l'est, hélas, toujours aujourd'hui. Les différentes sciences que la systémique espérait « réconcilier » ne se sont pas développées à la même vitesse. C'est ainsi que le bond extraordinaire des sciences dites « exactes », telles les mathématiques et la branche statistique en particulier, ont créé un tel enthousiasme, que l'on a cru - par certains aspects, que l'on croit toujours - pouvoir concevoir un système optimum en se concentrant, très majoritairement, sur des mesures scientifiques mathématiques et en proposant des modélisations pour quasiment toutes les questions de politiques publiques.

Évidemment, il serait absurde de nier leur rôle essentiel en terme de pilotage. Mais cela ne doit pas empêcher de souligner leur important défaut : en faisant en grande partie l'impasse sur les individualités, elles ne tiennent pas suffisamment compte du fondement simplement humain des organisations. Or, pour citer von Bertallanfy :

« Le Léviathan de l'organisation ne peut avaler l'individu sans sceller du même coup sa perte inévitable. »

Au moment où le pouvoir politique impulse des grands travaux de refonte - SantéRetraitesFonction publique... -, la question de systémique mérite donc bien d'être posée. Mais elle doit être posée totalement. D'abord pour les évidentes solutions globales qu'elle pourra apporter, principalement en termes de gestion de « bien commun ». Mais aussi pour la question essentielle de la place que l'État pourrait occuper dans cette vision. Car comme le rappelait si justement von Bertallanfy dans son essai, lorsqu'un État cherche à tout englober de manière scientifique, dans le meilleur des cas cela donne Le Meilleur des Mondes, dans le pire, 1984)... Pour l'État, tant que l'individu ne sera qu'une mesure, si scientifique et rigoureuse soit-elle, le but poursuivi, sera, forcement, manqué.

Alors, pour tenter d'adopter définitivement ce nouveau paradigme et achever de renverser la vision limitée de l'« homme-machine » - ce simple réceptacle de stimulus externes sans aspiration propre - plongeons-nous avec délices dans cet ouvrage scientifique qui mêle joyeusement toutes les sciences, qu'elles soient exactes ou humaines, mathématiques et psychologiques, économiques et sociologiques, sciences naturelles et sciences physiques et imaginons ensemble, dans un ailleurs pas si lointain, l'unité de la science, non seulement pour le plaisir intellectuel mais aussi - et surtout - pour les solutions concrètes qu'un tel syncrétisme pourrait nous apporter.

The Conversation ______

Par Cécile DutriauxDoctorante, chaire EPPP, IAE Paris - Sorbonne Business School

 La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 15/08/2019 à 15:58 :
Bonjour,


« C'est systémique ! », entend-on chroniquement lorsque quelqu'un veut couper court à une discussion sur laquelle personne ne parvient à formuler ni une explication ni une solution satisfaisante.

Réaction :

Il y a «  une forme de frustration »

Seconde idée : est ce que les humains sont formatés «  aux questions- réponses » ?
Comme le «  gamin «  qui demande :
Pourquoi,pourquoi et pourquoi ...
Bref , il faut accepter qu’il n’y a pas «  réponse » dès fois .( l’acceptation est le début de l’IA)

Pour les systèmes ?les formes de systèmes ( ceux qui sont inconscients et conscients et fondamentaux)
et les autres sont «  artificiels «  et «  dé- programmables »

Cordialement,

a écrit le 10/08/2019 à 23:05 :
Article intéressant mais frustrant…
L'approche "système" est reconnue comme la seule viable dans les sciences "tout court" et les techniques et technologies qui en découlent. Vous ne pourrez pas concevoir un moteur-fusée sans tenir compte, _simultanément_, des phénomènes aérodynamique, chimiques, mécaniques, et j'en passe (tribologie, corrosion, dynamique des combustion, phénomènes vibratoires, et d'autres dont je n'ai même pas idée). Ça en fait, des équations et des modèles ("des" car l'approche cartésienne est toujours employée, pour dégrossir). Et n'en déplaise à l'auteur, tout ce petit monde est (violemment) non-linéaire. Avec toute la "ménagerie" des non linéarités ou presque. Il faut faire avec. Sinon ça pète…Et c'est juste un exemple parmi d'entre…

Que les "sciences molles" s'intéressent à la théorie des systèmes est une excellente chose. mais ma crainte est que ça tourne à l'incantation, à l'utilisation de mots et de concepts "qui font un bruit de science" pour impressionner les gogos et les grands chefs. Je suis peut-être pessimiste mais ça ne serait pas la première fois… Il n'y a qu'à voir le contresens organisé autour du terme "saut quantique" par exemple…
Réponse de le 11/08/2019 à 15:14 :
Je trouve votre commentaire excellent.Je ne vois pas en quoi l'approche systémique se différencie de l'approche cartésienne sauf bien entendu quand on invente des systèmes invalides pour mieux appuyer des bavardages inconsistants .
Réponse de le 11/08/2019 à 17:14 :
@ Johnmkagan
Telle que je la comprends, l'approche cartésienne est de décomposer un phénomène en de multiples sous-phénomènes peu liés les un aux autres, éventuellement de manière récursive.
C'est une approche très puissante, et c'est ce qui permet de "faire rentrer le phénomène dans un cerveau humain". Quelques exemples d'utilisation : les objets en programmation informatique, la recherche de valeurs propres en physique… Rechercher des invariants, mettre en évidence des variables indépendantes.
Seulement… ça ne marche pas toujours. Si, dans un code, chaque objet doit communiquer avec chacun des autres, la démarche n'apporte plus rien. Et comme disait un de mes patrons, ex-patron de bac en physique nucléaire : "pour fabriquer un thésard c'est facile : un prend une équation à 10 inconnues, on en fige 8 et on lui dit de faire varier les 2 dernières" ; méchant, mais pas faux…
Tout le monde est bien conscient que, dans bien des cas, il faut étudier le système sous tous ses aspects. Seulement voila : c'est franchement lourd, et on ne le fait que quand c'est inévitable. Pour le tout-venant, on reste "cartésien" … et sous-optimal.
En fait, nous avons bigrement besoin de progrès en maths ! Pas en puissance de calcul (ce n'est qu'un pis aller). En maths.

Pour revenir aux "sciences molles", dans bien des domaines, ils n'ont toujours pas atteint le niveau "cartésien" (il parait qu'un exemple, même inventé, a une valeur probante ! Et qu'un contre-exemple n'est qu'une gêne à traiter par le mépris) mais leur "terrain de jeu" est bel est bien à base de systèmes, où tout réagit sur tout. Le fait d'en prendre conscience est un bon début. Mais ils manquent encore plus d'outils que les scientifiques, et la tentation doit être grande chez certains de s'approprier un vocabulaire qu'ils ne comprennent pas (Souvenir : une interview à la radio de Madame Soleil, astrologue et outrée : "si vous croyez que j'ignore ce qu'est la précession magnétique des équinoxes !!". Oui, magnétique… sob…)
a écrit le 10/08/2019 à 10:56 :
Et hop ! encore un texte très scientifique et totalement imbitable pour le commun des mortels qui lit La Tribune.
Les "arguties absconses de la scholastique" sont toujours là, apparemment.
Et la Sorbonne est bien enfermée dans sa tour d'ivoire.
Et l'éducation du peuple, b... ?
a écrit le 10/08/2019 à 0:58 :
Article très intéressant.
J’ai eu l’agréable surprise de découvrir que cet article explique divinement bien la réthorique de la religion musulmane sur 2 aspects principaux qui définissent tous les systèmes:
D’abord la notion d’unicité, c’est à dire que le moindre détail de la vie a ses causes et ses conséquences dans un système, même si cette vision globaliste n’est pas forcément appréhendée par l’humain, d’où une certaine spiritualité pour voir l’ « invisible ».
Ensuite la notion de connaissance, car, selon cette religion, la bonne connaissance des choses ne peut être atteinte que par le biais de la différenciation entre le contenant et le contenu, c’est à dire essayer de lire les interactions et les processus sous cet angle,ce qui peut conduire à mieux identifier les détails dans les systèmes.
Ce rapprochent que j’essaie de faire entre religion et systémique sera certes incongru pour beaucoup , mais n’est ce pas la la définition même de système?
a écrit le 09/08/2019 à 9:39 :
systémique est aussi la capacité d'intérêts divergeant, mais d'objectifs similaires d'expliquer comme se réalise des pertes assumé par l'ensemble du système économiques, spécialistes comme acteurs de l'économie.

Par définition la bourse est de fait une question systémique et les intérêts se doivent d'être diluer pour permettre a ce que le risque soit mesurer, mais comme tout le monde le sait, le mot sert surtout de fourre tout pour ne pas regarder de prêt la spéculation et les risques qui en découle.

Le fait que la valeur de l'action est X fois la valeur réelle d'une produit, disons qu'il est important de mutualiser pour un groupe éco pour justement spéculer jusqu'a ce que le X ne soit plus dans le réel, et qu'une personne ou un groupe de personnes se décident de leurrer ou se faire leurrer par la spéculation.

systémique peut avoir beaucoup de sens car il peut aussi s'utiliser dans la plupart des domaines ayant une jonction d'intérêt dans la relativité !!!

Mais le mot donne surtout l'impression d'une maîtrise alors qu'il apparaît souvent pour faire des constats, au détriment de quelqu'un !!!!

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