La valeur de l'erreur (et sa valorisation)
Alain Conrard

Photo d'illustration
DR
Alain Conrard

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Dans la culture française, peut-être plus qu'ailleurs, l'échec revêt une connotation négative. Pourtant, il est très fréquent dans les parcours emplis de réussite. D'aucuns le qualifieraient même de nécessaire... Pêle-mêle, de Lao-tseu : « L'échec est le fondement de la réussite » à Churchill : « Le succès, c'est d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme » en passant par Saint-Exupéry : « Les échecs fortifient les forts » ou Yoda, s'adressant à Luke Skywalker dans l'épisode VIII de Star Wars The Last Jedi : « Le meilleur maître, c'est l'échec ». Or, chacun à leur manière, ces quatre-là sont des connaisseurs en réussite.
La culture anglo-saxonne a su accepter l'échec. Celui-ci est le corolaire d'un monde où l'initiative est encouragée. Mis à sa juste place, l'échec y est envisagé comme un enseignement, plus que comme une fin, même temporaire. Dans certains contextes, il est la condition logique du rebond. Certains pays innovent plus que d'autres, peut-être en partie parce qu'on y craint moins de se tromper ou de rencontrer l'échec. On se souvient de Steve Jobs, l'emblématique patron-fondateur de Apple, déclarant qu'il n'engageait personne qui n'avait connu - et surmonté - l'échec.
Si l'échec a une valeur, celle de l'erreur est plus rarement mise en évidence. Pour comprendre cette valeur, il faut dissocier les deux notions. En effet, même si l'une est souvent la condition de l'autre (se tromper peut souvent conduire à échouer), erreur et échec ne sont pas nécessairement ni automatiquement liés. Dans certaines conditions, l'erreur peut conduire à la réussite. C'est particulièrement vrai dans le domaine de l'innovation.
En réalité, l'erreur est un gisement de progression encore trop largement inexploité.
Les rapports qui unissent erreur et innovation reposent sur un paradoxe apparent : l'erreur est à première vue l'une des limites de l'innovation - si on se trompe, on n'innove pas, n'est-ce pas ? Et pourtant, si elle est valorisée et envisagée comme un facteur d'amélioration, elle peut être l'une des meilleures façons de franchir des limites, et donc d'innover.
Si l'on se situe au point de départ, rien ne différencie une innovation d'une erreur. À ce moment, il y a une équivalence entre erreur et disruption puisque c'est quasiment la même chose. En effet, innover c'est par définition ne pas faire les choses comme les autres, autrement dit : ne pas respecter les règles. En sachant bien sûr - et c'est vrai dans l'immense majorité des cas - que l'on peut respecter les règles et faire tout de même des erreurs. D'ailleurs, c'est parfois à cause d'un respect trop strict des règles que l'on commet des erreurs.
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C'est donc comme une erreur ; au départ c'est presque la même chose. Toute la différence tient dans le « comme » et dans le « presque ». En réalité, dans ce contexte précis, l'innovation, c'est une erreur qui réussit. Et qui, à la fin, en dépit du non-respect des règles ou grâce à leur non-respect, change l'état des choses. C'est là que l'erreur produit effectivement une disruption.
Il faut donc faire mentalement et opérationnellement une place à l'erreur, l'accepter et l'accueillir positivement. C'est le premier pas pour la valoriser, pour lui faire produire la valeur de connaissance dont elle est potentiellement porteuse.
Tout comme l'innovation, l'erreur est une sortie de route. L'étymologie de « erreur » renvoie à « errer », c'est-à-dire « aller çà et là » en empruntant un parcours sinueux et imprévisible. D'un point de vue sémantique, l'erreur s'apparente donc à l'errance. Mais qu'est-ce que l'innovation, sinon une errance plus ou moins assurée sur des voies inexplorées ? Innover, c'est sortir de la route. Rechercher, c'est aller ailleurs que là où il y a des chemins déjà tracés. Le modèle de l'erreur, c'est le parcours emprunté par celui ou celle qui s'écarte du droit chemin. Dans l'Église catholique, par exemple, est déclarée hérétique la personne qui s'éloigne du dogme, c'est-à-dire celui ou celle qui veut suivre une autre histoire et s'inscrire dans une autre trajectoire. Il ou elle sort de la route toute tracée définie par l'orthodoxie.
Même si bien souvent celle-ci peut se révéler une impasse, cette sortie de route indique ou esquisse une autre route, une nouvelle voie à suivre (ou à ne pas suivre). On sait quand on est dans l'échec alors que l'on ne sait pas forcément que l'on est dans l'erreur. Et c'est précisément cette zone de flottement et d'incertitude qui permet parfois de faire une découverte inattendue. Il faut donc accepter l'erreur comme toujours potentiellement porteuse d'un nouveau point de vue, d'une ouverture de champ, d'un frayage de nouveaux parcours, de la création de nouveauté.
Lorsque la sortie de route qu'elle manifeste s'avère infructueuse, l'erreur permet dans bien des cas de se remettre sur la route. L'erreur est l'un des faits qui s'imposent à tout processus d'innovation. Dans l'erreur de trajectoire qu'elle matérialise, elle permet alors de mieux se représenter la bonne trajectoire ; elle est la sortie de route qui fait mieux percevoir la route à suivre. Et ceci est d'autant plus important que, dans le cadre de l'innovation, la route ne préexiste pas : plus la disruption est forte, plus la route s'invente au fur et à mesure du déploiement de l'innovation et de ses conséquences.
Le hasard peut également se mêler de la partie, et produire par sérendipité des erreurs précieuses. Des innovations naissent grâce à une erreur qui, hors de tout objectif fixé, conduit à constater l'existence de quelque chose de neuf et d'utile. C'est encore une autre façon d'apprendre de ses erreurs. Les exemples bien connus de l'invention de la pénicilline, du four à micro-ondes ou du Post-it sont de ce registre.
L'erreur est ainsi un élément constitutif d'une procédure libre. Elle appartient de plein droit au processus d'innovation lui-même, et n'est absolument pas extérieure à lui. L'erreur n'est pas le contraire de l'innovation, comme on le pense spontanément, mais l'un de ses moyens d'existence.
Il y a donc une valeur de l'erreur. Mais, du point de vue de l'entreprise, comment celle-ci peut-elle être méthodologiquement valorisée ? Comment arriver à équilibrer une structure qui fonctionne, tout en intégrant l'erreur (alors qu'en théorie cette dernière est un élément censé déséquilibrer, selon sa « gravité », un projet, une équipe ou un département, voire la totalité, d'une entreprise) ?
Si, à l'évidence, on ne peut considérer l'erreur comme un but à atteindre - elle ne peut en aucun cas être une finalité -, on peut (on doit ?) en revanche la considérer comme un moyen qui permet d'avancer. On peut en effet tous se reconnaître dans l'erreur. C'est même l'une des choses les mieux partagées, car tout le monde commet des erreurs. Pour le dire simplement : il est plus facile de faire des erreurs que de réussir. Ainsi, le concept d'erreur est familier car tout le monde connaît la saveur de cette expérience. Donc l'erreur - le fait de la commettre comme celui de la comprendre - est à portée de tous. La réussite, moins. En ce sens, c'est un facteur de rassemblement.
Toute innovation suppose une ambition, et l'erreur va peut-être permettre d'arriver à l'ambition finale, ou tout du moins de l'approcher au plus près.
L'erreur permet en effet de rester en tension. En matière d'innovation, l'illumination qui conduit directement au Graal est rarissime, et n'existe quasiment jamais. L'erreur (ou l'erreur partielle) permet parfois à des innovations de se créer parce qu'elle apporte une perception plus aiguë des différents stades de développement d'un projet ou d'une intuition. Fonctionnant alors comme une boucle de rétroaction (feedback), l'erreur est l'occasion de réévaluer, de remettre en question, ou de revalider certaines idées, y compris les hypothèses de base. En fait, l'erreur permet dans certains cas de matérialiser des phases d'un processus d'innovation. Elle permet ainsi de revoir la ou les priorités d'un projet d'innovation - et éventuellement de le recalibrer ou de le redimensionner. Son apport est de permettre de mesurer la viabilité de la démarche en fonction des éventuelles faiblesses qu'elle a mises à jour, et si ce dévoilement est surmontable. En fait, la vertu de l'erreur, c'est de rendre des choses possibles. C'est comme un système de sécurité mentale qui permet de se poser dans des stades d'erreur successifs pour mieux assurer l'avancée. En ce sens, l'erreur aide à conscientiser davantage les processus. Cette conscientisation rend le processus d'innovation plus palpable, plus concret, plus mesurable. Et, loin d'être du temps perdu, ce temps donné lors de cette étape permet alors souvent de construire quelque chose de plus solide.
On voit alors que le lien entre erreur et innovation s'apparente à un apprentissage. Cette idée pourrait être davantage exploitée en entreprise. L'apprentissage par l'erreur présente en effet une vertu : celle de s'arrêter à un stade de développement qui suffit à répondre à un besoin de société à une certaine étape du processus d'innovation sans le pousser trop loin, là où, par une complexité ou une sophistication trop grande, il perdrait sa fondamentale utilité. Ainsi, si elle est bien utilisée, l'erreur permet parfois de mesurer le fait que l'objectif fixé n'est pas atteignable ou pas nécessairement atteignable. Elle exprime ou révèle une vérité qui est ailleurs ; donc qui est plus loin ou plus profonde, au-dessus ou en dessous - qui, en tout cas, n'est pas là où l'on pensait la trouver. La découverte de cette vérité plus ou moins voilée peut être occasionnée par l'erreur. C'est alors en étant dans l'erreur que l'on est dans la vérité.
Pour l'entreprise, il faut donc prendre la possibilité de l'erreur comme un donné dès le début, et non pas s'égarer dans un illusoire « on est les plus forts, donc on ne commettra pas d'erreurs ». Cette attitude sécurise le projet, et permet qu'il aille à son terme en portant ses fruits. À tout moment du processus d'innovation, l'erreur permet de réévaluer notre ambition, et de la rendre atteignable, ou de cesser de s'obstiner face à un but inatteignable. S'obstiner suppose d'être sûr de son projet et de l'intuition qui l'anime, et, surtout, d'en avoir les moyens. Par définition, l'erreur en entreprise coûte de l'argent. Mais elle va également permettre de se forger une plus grande vérité sur un sujet, qui va en faire gagner par la suite. Il y a là, à terme, la possibilité d'une double rentabilité - à la fois de connaissance et financière - de l'erreur qui à la fin n'en font qu'une.
Alors qu'elle a longtemps été camouflée, envisagée comme le signe plus ou moins honteux d'une défaillance, il y a aujourd'hui une beaucoup plus grande acceptation à tous les niveaux de l'erreur. D'un point de vue culturel, la plupart des gens ont intégré que l'erreur pouvait faire partie d'un processus de construction. C'est un opérateur d'éducation.
Cette acceptation du rôle de l'erreur fait partie d'un mouvement général de mise en question des éléments dogmatiques qui s'exprime par une méfiance vis-à-vis des radicalités théoriques ou des croyances. On observe la même chose dans la sphère privée : l'autorité d'un père chef de famille tout puissant, par exemple, est questionnée, et cela s'accompagne d'une acceptation de la relativité des positions.
Une telle transformation laisse de la place pour l'erreur, pour l'évolution, et apporte davantage de souplesse aux choses. Cela ôte de la rigidité, et procure du jeu, du mou, de la flexibilité. C'est peut-être pour cette raison qui laisse plus de place à l'erreur, donc à l'exploration de voies nouvelles grâce à un surcroit de liberté, que l'on voit aujourd'hui fleurir beaucoup plus d'innovations qu'avant.
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(*) Alain Conrard, auteur de l'ouvrage « Osons ! Un autre regard sur l'innovation », un essai publié aux éditions Cent Mille Milliards, en septembre 2020, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI).
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