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Le défi des bons emplois

Dani Rodrik

Publié le 12 février 2019 à 04:35 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:58

Dani Rodrik, Project Syndicate, Harvard,

Dani Rodrik, Project Syndicate, Harvard,

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OPINION. Sans emplois productifs et sûrs pour la grande majorité de la population active d'un pays, soit la croissance économique restera difficile à atteindre, soit ses avantages finiront concentrés à une infime minorité, sans parler de l'érosion de la confiance dans les élites politiques. Mais d'abord, qu'est-ce qu'un "bon emploi"? Par Dani Rodrik, professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l'Université de Harvard.

Partout dans le monde aujourd'hui, le principal défi pour parvenir à une prospérité économique partagée est la création d'un nombre suffisant de « bons emplois ». Sans emplois productifs et sûrs pour la grande majorité de la population active d'un pays, soit la croissance économique restera difficile à atteindre, soit ses avantages finiront concentrés à une infime minorité. Une pénurie de bons emplois sape aussi la confiance dans les élites politiques, attisant les réactions autoritaires et anti-immigrés qui perturbent de nombreux pays aujourd'hui.

La définition d'un bon emploi dépend évidemment du niveau de développement économique d'un pays. Il s'agit généralement d'un poste stable dans le secteur formel, accordant des protections fondamentales du travail telles que des conditions de travail sécuritaires, des droits de négociation collective et des règlements protégeant contre le licenciement arbitraire. Il permet au moins un mode de vie de classe moyenne, selon les normes de ce pays, avec un revenu suffisant pour assurer le logement, la nourriture, le transport, l'éducation et d'autres dépenses familiales, ainsi qu'une certaine capacité d'épargne.

Créer de "bons emplois", une stratégie rentable pour les entreprises

Il y a beaucoup de choses que les entreprises individuelles dans le monde entier peuvent faire pour améliorer les conditions d'emploi. Les grandes entreprises qui traitent leurs employés mieux - en leur offrant des salaires plus élevés, une plus grande autonomie et une plus grande responsabilité - en tirent souvent des avantages sous forme de taux de renouvellement du personnel plus faibles, d'un meilleur moral des travailleurs et d'une plus grande productivité. Comme Zeynep Ton, du MIT, le soutient depuis longtemps, les stratégies visant à créer de « bons emplois » peuvent être aussi rentables pour les entreprises que pour les travailleurs.

Mais le problème plus profond est d'ordre structurel et va au-delà de ce que les entreprises peuvent faire elles-mêmes. Les pays développés tout comme les pays en développement souffrent aujourd'hui d'une inadéquation croissante entre la structure de la production et la structure de la force du travail. La production est de plus en plus à forte intensité de compétences alors que la majeure partie de la force du travail reste peu qualifiée. Cela génère un écart entre les types d'emplois qui sont créés et les types de travailleurs dont disposent les pays.

Intensification du dualisme économique

La technologie et la mondialisation ont concouru à creuser cet écart, en encourageant une automatisation et numérisation croissantes de l'industrie et des services. Alors que les nouvelles technologies auraient en principe pu bénéficier aux travailleurs peu qualifiés, dans la pratique, le progrès technologique a servi en grande partie à remplacer le travail. De plus, le commerce et les flux d'investissement mondiaux, et particulièrement les chaînes de valeur mondiales, ont homogénéisé les techniques de production à travers le monde, ce qui rend très difficile pour les pays les plus pauvres de survivre à la concurrence sur les marchés mondiaux sans adopter de techniques intensives en qualifications et en capital similaires à celles des économies avancées.

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Le résultat est une intensification du dualisme économique. Chaque économie dans le monde d'aujourd'hui est divisée entre un segment avancé, généralement intégré au niveau mondial, employant une minorité de la population active, et un segment à faible productivité qui absorbe la majeure partie de la main-d'œuvre, offrant souvent de bas salaires et de mauvaises conditions. L'importance relative des deux segments peut varier: les pays développés ont évidemment une plus grande prépondérance d'entreprises très productives. Mais, qualitativement, l'image est assez similaire dans les pays riches et pauvres - et produit les mêmes modèles d'inégalités, d'exclusion et de polarisation politique.

Logiquement, il n'y a que trois façons de réduire l'inadéquation entre la structure des secteurs productifs et celle de la main-d'œuvre. La première stratégie, qui reçoit la majeure partie de l'attention politique, est l'investissement dans les compétences et la formation. Si la plupart des travailleurs acquiert les compétences et les capacités requises par les technologies de pointe, le dualisme finira par se dissiper en même temps que les secteurs à forte productivité se dilateront au détriment du reste.

Ces politiques visant le capital humain sont bien sûr importantes mais, même quand elles réussissent, leurs effets ne se font sentir que de manière différée. Elles ne contribuent guère à améliorer les conditions contemporaines du marché du travail. Il n'est tout simplement pas possible de transformer la population active du jour au lendemain. En outre, il y a toujours le risque réel que la technologie avancera plus vite que la capacité de la société d'éduquer sa population active.

Améliorer plutôt que remplacer les travailleurs moins qualifiés

Une deuxième stratégie consiste à convaincre les entreprises qui réussissent d'employer davantage de travailleurs non qualifiés. Dans les pays où les écarts de compétences ne sont pas énormes, les gouvernements peuvent (et doivent) pousser leurs entreprises qui réussissent à accroître l'emploi - soit directement ou par l'intermédiaire de leurs fournisseurs locaux. Les gouvernements des pays développés ont également un rôle à jouer pour influencer la nature de l'innovation technologique. Trop souvent, ils subventionnent des technologies à forte intensité capitalistique, qui remplacent le travail, au lieu d'encourager l'innovation dans des directions socialement plus bénéfiques, cherchant à améliorer plutôt qu'à remplacer les travailleurs moins qualifiés.

De telles politiques sont peu susceptibles de faire une grande différence pour les pays en développement. Pour eux, le principal obstacle reste que les technologies existantes n'encouragent pas assez la substitution des facteurs: en utilisant de la main-d'œuvre peu qualifiée au lieu de professionnels qualifiés ou de capital physique. Les normes de qualité exigeantes nécessaires pour constituer des chaînes de valeur mondiales ne peuvent pas être facilement satisfaites en remplaçant des machines par du travail manuel. Voilà pourquoi la production mondiale intégrée, même dans les plupart des pays avec une main-d'œuvre abondante, comme l'Inde ou l'Ethiopie, repose sur des méthodes à relativement forte intensité capitalistique.

Cela laisse un large éventail de pays en développement - depuis des pays à revenu intermédiaire comme le Mexique et l'Afrique du Sud jusqu'à des pays à faible revenu tels que l'Éthiopie - face à une impasse. Le remède traditionnel consistant à améliorer les établissements d'enseignement n'aide pas à court terme, alors que les secteurs les plus avancés de l'économie ne sont pas capables d'absorber l'offre excédentaire de travailleurs peu qualifiés.

Les solutions auxquelles on ne pense pas assez

Pour résoudre ce problème, il pourrait être nécessaire d'adopter une troisième stratégie, qui est sans doute celle qui obtient le moins d'attention: stimuler une gamme intermédiaire d'activités économiques, intensive en main-d'œuvre peu qualifiée. Le tourisme et l'agriculture non traditionnelle sont les exemples par excellence de ces secteurs absorbant beaucoup de main-d'œuvre. L'emploi public (dans la construction et la prestation de services), longtemps dédaigné par les experts en développement, est un autre domaine qui mériterait davantage d'attention. Mais les efforts du gouvernement peuvent aller beaucoup plus loin.

Ces activités intermédiaires, principalement des services non échangeables offerts par de petites et moyennes entreprises, ne seront pas parmi les plus productives, ce qui explique pourquoi elles sont rarement au centre des politiques industrielles ou d'innovation. Pourtant, elles peuvent bel et bien fournir des emplois largement meilleurs que les alternatives dans le secteur informel.

Les politiques publiques dans les pays développés et les pays en développement cherchent trop souvent à stimuler les technologies les plus avancées et à promouvoir les entreprises les plus productives. Or, une pénurie de bons emplois disponibles pour la classe moyenne présente des coûts sociaux et politiques très élevés. La réduction de ces coûts nécessite une approche différente, axée spécifiquement sur les types d'emplois qui correspondent à la composition des compétences en présence dans une économie.

___

Traduit de l'anglais par Timothée Demont

L'AUTEUR

Dani Rodrik, professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de Harvard University, est l'auteur de Straight Talk on Trade: Ideas for a Sane World Economy.

___

Copyright: Project Syndicate, 2019.
www.project-syndicate.org

Dani Rodrik

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