Le télétravail va-t-il changer la face du monde ?

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LE MONDE D'APRES / OPINION. En ces temps de confinement, pas un jour ne s'écoule sans que s'exprime le désir d'un « monde d'après ». L'expérience du télétravail est de celles qui nourrissent les espoirs. N'ayant eu d'autre choix, nous aurions levé les inhibitions, progressé dans l'usage des technologies, et démontré qu'il est possible de fonctionner à distance autrement que ponctuellement. Par Olivier Tirmarche, sociologue (*)

L'expérience pourrait devenir une norme, car elle ferait converger les intérêts : les employeurs y verraient un moyen de réduire les coûts, les salariés un moyen de gagner en qualité de vie. À la limite, nous pourrions tous vivre à la campagne.

Cela n'arrivera pas.

Au fond, l'espoir d'un bureau à la campagne repose sur l'idée que les technologies de communication et de transport invitent à la dispersion géographique des activités.

Le souci, c'est que l'Histoire montre exactement le contraire : à mesure qu'augmente notre capacité à faire circuler les informations, les marchandises et les humains, nous nous concentrons dans l'espace. Le phénomène s'est accéléré à partir des années 1980, pour donner naissance à ce que Pierre Veltz a nommé

« l'économie d'archipel » : l'essentiel des richesses est créé au sein d'un réseau de métropoles à la population dense ; autour de ce réseau, s'étend un océan dont les habitants souffrent de la mondialisation plutôt qu'ils n'en profitent.

Le télétravail ne résistera pas aux forces qui ont conduit à la concentration spatiale. À partir des années 1980, la géographie des activités productives a été façonnée par deux enjeux : la proximité client et l'innovation. L'innovation est ici entendue au sens large, comme une capacité à trouver de nouvelles réponses aux besoins du moment... ou à faire émerger de nouveaux besoins. L'innovation suppose une forte dose de coopération, donc d'interactions, comme en témoigne la généralisation du mode projet. C'est donc la facilité d'interaction qui a dicté les choix de localisation   (y compris la facilité d'interaction avec le client interne ou externe).

Il est vrai que les technologies digitales facilitent les interactions à distance, mais cela vaut plus particulièrement pour un certain type d'interactions. Par construction, les technologies que nous avons utilisées pendant les deux mois de confinement sont des outils de « réunion », c'est-à-dire conçus pour organiser des interactions planifiées et formelles (les horaires, la liste des membres, l'ordre du jour sont définis à l'avance). Or, l'innovation donne beaucoup d'importance aux interactions non planifiées et informelles : ces dernières offrent une certaine réactivité, en permettant de discuter les problèmes quotidiens au moment précis où ils se posent ; elles occasionnent des rencontres imprévues, d'où naissent de nouvelles associations d'idées ; elles donnent de l'épaisseur aux relations, en laissant les discussions déborder le champ strictement professionnel, et nourrit ainsi la confiance interpersonnelle, etc. En somme, l'innovation repose tout autant sur la machine à café que sur les dernières « applis ».

Les partisans du télétravail répondront qu'il est sans doute possible d'élaborer des outils facilitant les interactions non planifiées et informelles. Nous pourrions imaginer reproduire l'expérience de la co-présence physique, grâce à des avatars évoluant dans des bâtiments virtuels. Nous pourrions même créer les conditions d'une co-présence augmentée !

Ce nouvel argument oublie une donnée fondamentale : tout transport ou toute communication prend appui sur une infrastructure. Dit autrement, toute chose qui circule a besoin de quelque chose qui ne circule pas. Les trains ont besoin des gares, les avions ont besoin des aéroports et des voies terrestres, les messages numériques ont besoin des câbles, etc. Dans le cas du télétravail, la co-présence augmentée exigerait des outils extrêmement sophistiqués, si coûteux que nous n'aurions pas les moyens de les installer dans chaque bureau de campagne. Nous serions alors amenés à rassembler ces outils dans des bâtiments, et obligerions par- là les salariés à vivre à proximité des bâtiments... exactement comme dans le monde d'avant.

Le cas du télétravail illustre une autre propriété de l'économie d'innovation : elle demande un accès rapide à l'infrastructure, et en cela continue d'exercer une contrainte de localisation. C'est la raison pour laquelle les métropoles se sont imposées face aux villes et aux campagnes : ce sont des nœuds, qui lient les autoroutes, les couloirs aériens, les voies ferroviaires, et les accès haut débit à Internet. Vous noterez au passage qu'il est plus rentable de déployer des infrastructures dans des zones urbaines denses qu'ailleurs.

En conclusion, le bureau a du bon, et il a de l'avenir. De ce point de vue comme de bien d'autres, le monde d'après sera soumis aux mêmes lois de l'Histoire que le monde d'avant.

Lire aussi : Télétravail : l'immobilier de bureaux est mort, vive l'immobilier de bureaux !

 __

(*) Olivier Tirmarche, docteur en sociologie et dirigeant du cabinet de conseil Light Feet « En finir avec le surtravail. Le nouvel horizon de la productivité », ouvrage à paraître aux Éditions Odile Jacob

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Commentaires
a écrit le 09/05/2020 à 11:18 :
Ce monde fait «  fausse route « 
Les inégalités vont se creuser encore plus fortement , nous allons vraiment direct sur le «  mur ».
a écrit le 07/05/2020 à 10:58 :
Ne vous en déplaises : même si « les gueux »
vont reprendre l’activité , ça ne signifie pas que les gens en télé -travail chez eux
sont à l’abri de « cette crise sanitaire mondiale « 
Le télétravail travail = une norme pour les cadres et les diplômés ( les Pôvr)
le reste « des gueux »qui vont risquer leur vie tous les jours avec ce fichu virus qui arrangent bien le monde dû numérique..mondiale...
a écrit le 07/05/2020 à 7:51 :
d'une part cela devient une escroquerie puisque l'entreprise pourra réduire les surfaces imposables.
puis pratiquer le chantage a outrance sur les collaborateurs
et déjà que le syndicalisme en France est pratiquement absent des entreprises
la le medef est en mesure de calquer l'emploi sur uber
mis en place il faut le redire avec l'accord de m francois hollande
qui leur a donne des privilèges refusé aux entreprises francaises
alors apres la fuite fiscale en hollande psa saborde une fois de plus les Français
n'achetez plus leur produits
a écrit le 06/05/2020 à 19:16 :
Réponse à « lachose »: IBM, Yahoo... Des références du XXeme siècle... sérieusement 1 ou 2 journées au bureau par semaine c’est largement suffisant.
Réponse de le 07/05/2020 à 8:49 :
Je répondais à ta phrase : "Beaucoup de sociétés ont déjà abandonné ce modèle périmé du XXeme siècle et elles s’en portent très bien".

Les deux exemples que je te donne démontre le contraire;Avant ce coronavirus ,des grosses boites voulaient revenir en arrière sur le télétravail.
a écrit le 06/05/2020 à 19:06 :
On voit que l'auteur de cet article parle de ce qu'il ne connait pas.
Cela ressemble beaucoup d'ailleurs à ce que raconte les économistes sur le numérique.
Je travaille dans une société innovante qui vend des solutions logicielles aux grandes entreprises (Apple est un client) et aux petites (startups par exemple).
Nos équipes sont éclatées dans plusieurs pays sur 2 continents (Europe et USA) avec certains collaborateurs que nous voyons qu'1 fois par an.
Nos clients son aussi au 4 coins du monde.
Quel sont les problèmes de cette collaboration à distance ?
Aucun, nada !
Le principal problème est lié aux cultures différentes et le télétravail n'y change rien.
C'est beaucoup plus facile de travailler avec des italiens qu'avec nos russes, mais super facile de travailler avec les polonais et les hongrois.
Et pourtant dans ces équipes multi culturelles nous ne sommes pas en télétravail !
De grâce arrêtez à vos concepts !
Le télétravail était empêché parce que la France est un pays de managers, porté sur la centralisation et la hiérarchie, or une grosse partie de l'influence des ces gens disparaient avec la distance, et ça s'est embêtant pour eux.
a écrit le 06/05/2020 à 15:35 :
Parce que des dizaines de milliers de gens qui polluent en voiture ou dans des trains tous les matins pour venir s’entasser dans des tours pour se retrouver devant le même PC que celui qu’ils ont chez eux, c’est d’une logique implacable... Beaucoup de sociétés ont déjà abandonné ce modèle périmé du XXeme siècle et elles s’en portent très bien. Quant à la campagne, il y a tout ce qu’il faut en connexion internet pour y travailler, souvent même la fibre. Voire l’électricité et l’eau chaude 😉
Réponse de le 06/05/2020 à 16:33 :
Allons y ! Supprimons toutes relations physiques, qu'elles soient individuelles, sociales et professionnelles. Vous êtes donc transhumaniste. Pas étonnant que vous teniez ce discours.
Ceci dit, vous êtes dans le sens de l'histoire : flocage, fichage et traçage, puis eugénisme, puis au final transhumanisme.
Réponse de le 06/05/2020 à 16:59 :
Réponse à panoramix . passer l'équivalent d'une journée de travail par semaine dans les transports est ce un progrès ?
En ce qui concerne les relations sociales il suffit d'aller au bureau une fois par semaine et pour le reste elles se déplaceront du lieu de travail au voisinage , à la sortie de l'école ... et à la famille !!!
Réponse de le 06/05/2020 à 18:27 :
" Beaucoup de sociétés ont déjà abandonné ce modèle périmé du XXeme siècle et elles s’en portent très bien"

2012 : La patronne du groupe Internet, Marissa Mayer, a décidé que tous les salariés seraient désormais obligés de venir au bureau, pour "ressentir l'énergie et l'excitation" du travail en équipe, selon un document interne dévoilé cette semaine par le Wall Street Journal.
"La vitesse et la qualité sont souvent sacrifiées quand on travaille de la maison. Nous avons besoin d'être un Yahoo! uni, et cela commence en étant physiquement ensemble", souligne-t-elle.

Abandonner le télétravail pour favoriser l’innovation ? Pendant des années, IBM fut l’une des entreprises les plus visionnaires en matière de travail à distance. Imaginez le choc quand, en février 2017, l’entreprise a mis fin brutalement au télétravail pour ses salariés américains au profit d’un retour au travail en bureau.
Réponse de le 07/05/2020 à 2:34 :
Réponse à ldx : quand il y aura des problèmes dans votre boite, et qu'il faudra trier qui montera dans la charette, c'est sûr que vous pourrez voir tout ce qui se trame de votre table de salon et/ou votre webcam. Vous connaissez bien mal le monde de l'entreprise. Mais bon, peut-être, que de chez vous, vous participez au dezinguage de vos collègues. Avec des raisonnements comme les vôtres, vous en avez bien le style en tout cas.
a écrit le 06/05/2020 à 15:33 :
Parce que des dizaines de milliers de gens qui polluent en voiture ou dans des trains tous les matins pour venir s’entasser dans des tours pour se retrouver devant le même PC que celui qu’ils ont chez eux, c’est d’une logique implacable... Beaucoup de sociétés ont déjà abandonné ce modèle périmé du XXeme siècle et elles s’en portent très bien. Quant à la campagne, il y a tout ce qu’il faut en connexion internet pour y travailler, souvent même la fibre. Voire l’électricité et l’eau chaude 😉
a écrit le 06/05/2020 à 15:08 :
Il faut imposer le télétravail partout où c'est possible pour moins de pollution et de temps perdu dans les transports
a écrit le 06/05/2020 à 14:59 :
Mais oui les métropoles mondiales n'ont jamais été aussi prospères, car elles rapprochent les gens et les cultures dans un "melting pot" fécond de créations aléatoires et interactives de toutes sortes. Tellement proche de la soupe de Haldane (1929) dont le brou de longues molécules de toutes sortes a crée les virus puis, par enchevêtrements improbables, la vie sur terre il y a 4 milliards d'années. Injustement l'intelligence artificielle réduit le champ des aléas aujourd'hui et provoque l'effondrement de la vie.
a écrit le 06/05/2020 à 14:37 :
Pourquoi partir de 1980? Depuis le milieu du XIX ème siècle, les pôles d'activité se sont concentrés depuis l'avènement de l'ère industrielle auprès des zones de production de matières premières (mines, forêts, cours d'eau) . De plus, le développement du chemin de fer a permis de se déplacer plus facilement d'autant qu'à l'origine , les lignes desservaient beaucoup plus de lieux qu'actuellement; Ce fut la fin de la diligence. La population a quitté la campagne car la terre n'avait plus besoin d'autant de bras pour nourrir la population. Ces bras inutiles sont partis à l'assaut des ateliers avant de parler d'usines. Aujourd'hui, peut on retourner vers nos campagnes? C'est un voeu pieux, même si le télétravail pourrait s'y développer. Il faut de toute manière avoir des racines dans la région où l'on veut s'installer car l'engouement passé pour une région lors de l'arrivée s'estompe vite au fil du temps. Distanciation avec le reste de la famille, difficulté d'intégration dans un mode de vie différent , acceptation parfois difficile avec la population locale sont des éléments qui contrecarrent cette évolution . Rares ont été les soixanthuitards ayant réussi leur reconversion sur le Larzac et s'y étant maintenus. C'était un retour à la terre alors que les candidats éventuels au télétravail depuis la campagne rejettent une vie quotidienne citadine sans quitter leur job de métropolitains.
a écrit le 06/05/2020 à 13:27 :
Ca sert à quoi un sociologue ? La France a les moyens de se payer des danseuses qui font vivre la démocratie, des intermédiaires au peuple ?
Ce sont des entomologistes et nous les fourmis ou les abeilles de la ruche ?
On va plus accepter longtemps ces faux métiers, ces déguisements;
a écrit le 06/05/2020 à 12:03 :
A l'exemple du "cloud" tout est délocalisé et l'essentiel est de retrouver ses données!
a écrit le 06/05/2020 à 11:48 :
Ceux qui se réjouissent aujourd'hui du télétravail, vont demain pleurer. Le télétravail aurait dû être appliquer par les fonctionnaires , alors que c'est majoritairement le secteur privé qui l'utilise. Essayer de joindre une administration, c'est le désert.Par contre ,une fois le choc passé beaucoup d'employeurs du privé vont se rendre compte que le télétravail est intéressant, et surtout qu'il peut être externalisé , non pas en France mais à l'étranger car la nature a horreur du vide. De plus le dégât moral du télétravail va vite faire comprendre à ceux qui le pratique , que les relations humaines sont indispensables. Saint Exupéry dans Terre des hommes; " La grandeur d'un métier c'est avant tout d'unir les hommes et il n'est qu'un luxe dans la vie , c'est avant tout des relations humaines "
Réponse de le 06/05/2020 à 14:31 :
"les relations humaines sont indispensables" Affirmation sans preuves.
Réponse de le 07/05/2020 à 2:27 :
Réponse à gragol : vous avez tout faux. Ce qui se passe aujourd'hui apporte la preuve que les relations humaines sont indispensables : "ma caissière mon héroïne", tous ces vieux qui ont besoin de voir leur famille et vice-versa.
Après, rassurez vous ! La dictature néolibérale, dont le macronisme est un outill, ont bien vu le danger, et feront tout pour qu'à terme les relations physiques au sens large disparaissent peu à peu, pour laisser place, in fine, à l'eugénisme et au transhumanisme (je vous fait grâce des étapes intermédiaires déjà programmées).
Réponse de le 07/05/2020 à 2:37 :
Réponse à gragol : vous avez tout faux. Ce qui se passe aujourd'hui apporte la preuve que les relations humaines sont indispensables : "ma caissière mon héroïne", tous ces vieux qui ont besoin de voir leur famille et vice-versa.
Après, rassurez vous ! La dictature néolibérale, dont le macronisme est un outill, ont bien vu le danger, et feront tout pour qu'à terme les relations physiques au sens large disparaissent peu à peu, pour laisser place, in fine, à l'eugénisme et au transhumanisme (je vous fait grâce des étapes intermédiaires déjà programmées).

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