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Leçon de géopolitique de l'énergie : le gaz d'Israël a dix ans

Samuel Furfari

Publié le 01 avril 2023 à 05:25

gaz naturel Leviathan

Le champ Léviathan, deuxième plus grand champ de la Méditerranée orientale après Zohr dans la zone économique exclusive de l'Égypte, est en production officielle depuis le 21 décembre 2019.

Reuters

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ANALYSE. Alors que l'Union européenne (UE)E s'efforce d'imposer une énergie coûteuse, Israël et le reste du monde continuent de croire en une énergie abondante et bon marché. L'Italie de Giorgia Meloni aussi. Par Samuel Furfari (*), Professeur en géopolitique de l'énergie, Haut fonctionnaire de la Commission européenne en retraite, Docteur en Sciences appliquées, ingénieur polytechnicien.

L'Union européenne (UE) tente d'imposer en dépit du bon sens l'impossible transition énergétique, c'est-à-dire l'abandon rapide et quasi total des énergies fossiles. Lors de l'édition 2022 de Davos, en pleine guerre d'Ukraine, le président de la Commission a déclaré que nous n'avions pas besoin de pétrole et gaz. Certains États membres, la France en tête, ont compris que l'avenir de la production d'électricité passait par le nucléaire, mais d'autres, l'Allemagne, l'Autriche et le Luxembourg, dont le ministre compétent est un antinucléaire notoire, s'y opposent farouchement. Le dernier lapin dans le chapeau du prestidigitateur de Bruxelles-Strasbourg est l'électrocarburant, qui n'existe pas aujourd'hui et qui n'existera pas tant que l'UE n'aura pas créé un mur économique avec le reste du monde. Comment Bruxelles-Strasbourg en est-elle arrivée à ce gâchis dont il est impossible de sortir sans perdre la face ? Il faudra attendre les élections européennes de mai 2024 pour voir un éventuel revirement, mais plus le temps passe, plus le reste du monde nous devance.

Israël participe à la révolution énergétique

Le 1er avril 2023, cela fera exactement dix ans qu'Israël est devenu un producteur de gaz naturel avec le début de la production du gisement en mer de Tamar, à 80 km à l'ouest de Haïfa. C'était la société texane de taille moyenne Noble Energy qui dirigeait ce projet. Au début, aucune grande entreprise ne voulait s'aventurer dans les eaux israéliennes de peur de subir des répercussions de la part des pays arabes, mais aussi parce qu'elles ne pensaient pas que le potentiel des hydrocarbures de la mer du Levant allait être significatif d'un point de vue géopolitique.

Pourtant, c'est l'US Geological Survey qui a signalé le potentiel de cette région. À l'époque, ils sont venus m'en parler à la Commission européenne. Il convient de noter que ce changement important a conduit Chevron à acheter Noble Energy pour 5 milliards d'euros en juillet 2022. D'ailleurs Chevron vient d'annoncer qu'il va construire un troisième gazoduc reliant le site de Tamar à la cote  afin d'augmenter la capacité. TotalEnergies, ExxonMobil, ENI et les autres grands se lancent dans la course aux hydrocarbures en Méditerranée.

Le champ Léviathan, deuxième plus grand champ de la Méditerranée orientale après Zohr dans la zone économique exclusive de l'Égypte, est en production officielle depuis le 21 décembre 2019. Grâce au savoir-faire géopolitique d'Amos Hochstein, l'émissaire en géopolitique énergétique des administrations Obama et Biden, Karish, le gisement israélien situé près de la frontière maritime avec le Liban, entrera également en production. Hochstein a pu négocier un accord entre Israël et le Liban — avec l'accord du Hezbollah — pour que le Liban gère le gisement de Qanah, qui chevauche les deux zones économiques exclusives. Bruxelles-Strasbourg est aux abonnés absents lorsqu'il s'agit de géopolitique de l'énergie.

Tout cela semble passionnant, mais il faut savoir qu'Israël travaille sur ces projets depuis un quart de siècle. Dans la géopolitique de l'énergie, l'unité de temps est la décennie, l'unité de compte est le milliard et l'unité d'espace est le monde. Il est impossible dans le domaine de l'énergie, si crucial pour la vie économique et la vie tout court — l'énergie, c'est la vie — que quiconque ait raison tout seul. Bruxelles-Strasbourg l'a malheureusement oublié.

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L'un des pionniers de l'investissement israélien dans ces projets est le groupe Delek. L'une de ses filiales est devenue NewMed Energy en février 2022. Il n'est pas exagéré de dire que cette entreprise a contribué à changer le cours de l'histoire.

Les Arabes investissent dans la production de gaz en Israël

En effet, non seulement Israël exporte son gaz vers l'Égypte et la Jordanie, mais les Arabes investissent dans l'énergie en Israël. Depuis 2021, Mubadala Investment Co, un fonds d'Abu Dhabi, possède 22 % du champ de Tamar que Delek lui a vendu. Cette semaine, on a appris que l'Abu Dhabi National Oil Corporation (ADNOC), la compagnie nationale des Émirats arabes unis, allait également investir en Israël. Le géant BP et ADNOC veulent investir 2 milliards de dollars pour développer la production de Léviathan. Or, BP proclame depuis des années son credo dans les énergies renouvelables ; rappelons que son ancien PDG Lord Brown disait que BP signifiait « Beyond Petroleum » (au-delà du pétrole). Quant au président d'ADNOC, il sera le président de la COP28, censée lutter contre les émissions mondiales de CO2.

Il est probable que d'autres investissements seront réalisés par ceux qui savent que les énergies renouvelables ont un avenir limité. Le cours de l'action de NewMed Energy a augmenté de 37 % à l'annonce de l'adhésion des Arabes au projet.

Dans le cadre des accords d'Abraham normalisant les relations des pays arabes du Golfe avec l'État hébreu, les Émirats arabes unis et Israël avaient déjà ouvert une collaboration en novembre 2020 autour du pipeline existant entre Eilat et Ashkelon afin d'acheminer les produits raffinés dans le Golfe vers la Méditerranée.

Mais ce partenariat concerne l'ensemble de la Méditerranée orientale, puisque NewMed Energy inclut également Chypre et l'Égypte dans cette stratégie. Chypre — un État membre de l'UE ! — où Benjamin Netanyahou propose de construire un terminal gazier pour envoyer du gaz à des acheteurs qui savent que le gaz restera encore longtemps le pilier de l'énergie thermique dans le monde entier (70 % du gaz naturel est utilisé à des fins thermiques où les éoliennes et les panneaux solaires photovoltaïques ne peuvent pas faire grand-chose).

L'Italie est dans l'UE, mais de moins en moins dans Bruxelles-Strasbourg

C'est pourquoi le Premier ministre israélien a rendu visite à Giorgia Meloni, présidente du Conseil italien, le 10 mars. Il y a une place à prendre pour remplacer le gaz russe et Israël veut donc exporter du gaz vers l'Europe via l'Italie. Giorgia Meloni a compris, contrairement à ses prédécesseurs qui ont dû rester prudents avec leur coalition en matière d'énergies fossiles, que l'Italie, géographiquement immergée dans le Mare Nostrum, peut effectivement devenir la place centrale du gaz.

Ce n'est donc pas un hasard si le président du Conseil italien s'est rendu à Abu Dhabi le 3 mars dernier pour parrainer la signature d'un accord entre ADNOC et la compagnie pétrolière et gazière dont l'État italien est l'actionnaire de référence.

Le Cheikh bin Zayed a rappelé à cette occasion que son émirat entendait jouer un rôle dans la stabilisation de la Libye, préoccupation majeure du gouvernement italien pour stopper le flux migratoire. La boucle est donc bouclée...

Comme je l'ai écrit dans un livre publié en 2014 par l'Académie royale de Belgique, l'énergie peut devenir une source de coopération et de paix si nous savons la manier. La coopération dans le secteur du gaz naturel dans la mer du Levant stabilise déjà les relations de bon voisinage au Moyen-Orient.

La diplomatie européenne au Moyen-Orient est aujourd'hui bien marginalisée. Les États-Unis, Israël et les États du Golfe développent leur géopolitique énergétique sans se soucier de la décarbonation dont rêve l'UE. L'UE est prise au piège, seule dans le filet qu'elle a tissé sur elle-même. Il ne nous reste qu'un an et demi pour attendre patiemment l'arrivée d'une nouvelle équipe moins idéologique à Bruxelles-Strasbourg. Il serait judicieux que les candidats à ces postes se forment déjà à la géopolitique de l'énergie.

____

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(*) Les derniers ouvrages de Samuele Furfari sont « Énergie tout va changer demain. Analyser le passé, comprendre l'avenir » et « L'utopie hydrogène » .

Samuel Furfari

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