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Les freins à la reprise de l’entreprise familiale par les filles

Audrey Missonier et Annabelle Jaouen

Publié le 04 février 2018 à 07:17 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:22

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Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

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Les femmes repreneuses des entreprises familiales représentent toujours une minorité, les fils étant généralement préférés aux filles en termes de succession. Par Audrey Missonier, Montpellier Business School – UGEI et Annabelle Jaouen, Montpellier Business School – UGEI

Les entreprises familiales françaises se transmettent mal aux héritiers : la France occupe l'avant-dernière place en Europe avec seulement 12 % d'entreprises transmises à la famille, contre 65 % en Allemagne et 76 % en Italie. Dans ce contexte déjà peu propice, la place des filles est moins enviable que celles des fils, généralement préférés pour gérer l'entreprise familiale. Pourquoi est-il si difficile pour les filles de se positionner en tant que futures repreneuses ?

Manque de socialisation et invisibilité des filles

Transports Blanchets (Emmanuelle Blanchet), Cuisine Schmidt (Anne Leitzgen), Galeries Lafayette (Ginette Moulin), Soieries Jean Roze (Antoinette Roze)... Plusieurs entreprises emblématiques ont été reprises par des femmes ces dernières années. Néanmoins, ces quelques exemples ne doivent pas faire oublier la réalité : les femmes repreneuses sont encore très minoritaires.

Une des explications pourrait être leur faible socialisation au sein de l'entreprise familiale. Souvent, les filles sont moins impliquées que les fils, car elles ne sont considérées comme des repreneuses possibles qu'après une crise (problèmes de santé du père, refus du frère de reprendre la société, etc.). Or cette socialisation génère un sentiment d'engagement de l'enfant envers sa famille et par voie de conséquence, envers l'entreprise. Certaines filles ne se considérant pas elles-mêmes comme des successeurs naturels, elles sont plus difficilement acceptées par les membres de l'entreprise. Il leur faut alors plusieurs années pour se former et asseoir leur légitimité, afin d'espérer devenir un jour capitaine du navire.

Père-fille : un désir de protection mutuel

Le désir de protection est un autre frein à la reprise de l'entreprise familiale par les filles. Le souci pour les parents de « protéger » leurs filles, parfois plus que leurs fils, les incite à ne pas mettre les filles dans des positions où elles auront à affronter des difficultés. La réciproque peut également être vraie. Se préoccupant de préserver leur père, les filles n'osent pas évoquer la question de la succession, car elle impliquerait également d'aborder celle de la retraite de leur géniteur. Ce sujet pourrait le froisser, voire le blesser en lui rappelant sa condition de « mortel ».

Ce rôle des femmes dans les entreprises se retrouve jusque dans la fiction : il est amusant de constater que dans l'entreprise familiale des « Quatre Fantastiques » (bande dessinée de la maison d'édition Marvel Comics), les seuls « pouvoirs » accordés au personnage féminin sont précisément un pouvoir d'invisibilité et de protection...

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Difficulté d'endosser plusieurs rôles

Pour les filles qui ont repris l'EF, une nouvelle difficulté peut se poser : endosser plusieurs rôles parfois incompatibles (entreprise versus famille). Ces conflits de rôles émanent de messages contradictoires de leurs familles : « Dédiez-vous entièrement à l'entreprise, mais donnez des enfants à la famille ».

Ces injonctions paradoxales mettent les filles face à des choix impossibles. Si elles choisissent le rôle traditionnel de maintenir des relations harmonieuses avec les membres de la famille, elles sacrifient leurs objectifs de carrière. Si elles choisissent leur carrière, elles risquent de subir des sanctions de leur famille, en particulier la désapprobation du père.

La confusion des rôles pose un autre type de difficulté : la fille peut éprouver des conflits en adoptant d'un côté le rôle de « petite fille à son papa » et d'un autre côté, son rôle de femme d'affaires indépendante. Les filles peuvent ainsi être confrontées à un obstacle de taille : le père. Ce conflit de rôles peut générer des tensions et rendre difficile pour la fille la construction de sa propre identité. Ce conflit peut être exacerbé lorsque le monde extérieur reconnaît la fille comme une adulte, alors que la famille la voit encore comme un enfant.

La règle de la primogéniture et les rivalités fraternelles

Si des règles sont inhérentes à toutes les familles, parfois, elles sont verbalisées, parfois elles ne le sont pas. Lorsque les filles s'impliquent dans l'EF sans être les ainées de la fratrie, elles remettent en cause l'une des règles les plus sacrées de la famille : celle de la « primogéniture » ou du transfert du leadership du père au fils aîné. Selon les résultats de l'étude conduite par Dahl et Moretti (2008) sur les préférences de genre des parents aux États-Unis, les pères, en particulier, préfèrent toujours les fils aux filles.

Plus généralement, la rivalité fraternelle apparaît lorsque l'ego, le stress, le désaccord ou l'inégalité est perçu entre frères et sœurs (Aronoff et Ward, 1992). La rivalité peut être un problème quand le successeur doit être nommé parmi plusieurs frères et sœurs. Comme mentionné précédemment, la primogéniture est souvent utilisée pour définir le successeur de l'EF.

Si une fille obtient une meilleure position dans l'EF qu'un frère ou qu'une sœur plus âgé, cela peut engendrer une rivalité fraternelle et une tension familiale. Vera et Dean (2005)expliquent que le problème de la rivalité fraternelle peut être amplifié quand un frère aîné travaille aussi pour l'EF et que la fille doit agir contre lui pour le bénéfice de l'entreprise (par exemple, le réprimander pour mauvaise performance). Dans cette situation, la fille risque d'être accusée d'être déloyale envers sa propre famille.

Transformer les difficultés en forces...

Ces points de vigilance sont à prendre en compte pour toute transmission père-fille. Dès l'enfance, la relation père-fille est chargée d'émotions susceptibles d'impacter la transmission.

En 2014, les chercheurs Jessica Smythe et Shruti Sardeshmukhces ont interrogé des repreneuses d'entreprise familiale et ont montré une évolution quant à la socialisation des filles dans l'EF. Celles-ci ont déclaré avoir participé très tôt à l'entreprise. Elles ont d'ailleurs eu des difficultés à décrire quand elles ont commencé à y travailler. En effet, dans de nombreux cas elles écoutaient les discussions dès leur plus jeune âge et travaillaient dans l'EF pendant les vacances scolaires. Une telle socialisation est importante pour le transfert de connaissances. Elle facilite grandement l'acceptation de la reprise par le reste de la famille, et en particulier par le père, dont les relations avec ses filles peuvent être complexes.

Les filles ont aussi tout intérêt à acquérir de l'expérience en dehors de l'EF avant d'envisager la reprise. Selon une étude en cours réalisée par les auteurs du présent article et conduite auprès de cinq transmissions père-fille, un des pères répondants explique : « C'était bénéfique qu'elle travaille ailleurs, qu'elle voit ce qui se passe. Ça lui a apporté un plus et de gagner confiance en elle ». Dans l'étude réalisée par Vera et Dean (2005), toutes les femmes interrogées avaient auparavant travaillé en dehors de l'EF, ce qui, selon elles, leur permettait de montrer leurs capacités dans un environnement plus objectif que celui de la famille. Il est avantageux pour tous les enfants de chercher une expérience professionnelle avant de rejoindre l'EF. Cette démarche permet aussi de découvrir ses motivations profondes : poursuivre vraiment une carrière dans l'EF ou simplement aider la famille.

Trois facteurs peuvent faciliter la transmission (Smythe et Sardeshmukh, 2014) : la socialisation précoce de la fille au sein de l'EF, une bonne communication entre le père et la fille, et une compréhension profonde des « ombres » du père : ego, refus de lâcher-prise, peur inconsciente de la mort s'il quitte l'entreprise, etc. (Missonier, Gundolf, Meier, 2017). La succession est également facilitée lorsque l'entreprise est utilisée par les filles comme un moyen de renforcer le lien avec le père. Parler de l'entreprise est alors un moyen pour la fille de « se connecter avec le père ». « Il sait que je prendrai soin de son entreprise. Il m'a toujours soutenue. Il y a une complicité entre nous deux et beaucoup d'affection. Et le fait qu'il soit encore dans l'entreprise, à mes côtés, ça me rassure ».

En conclusion, si de nombreuses difficultés se posent aux femmes désireuses de reprendre l'EF, il se profile des avancées. Longtemps considérées comme invisibles, devant endosser plusieurs rôles incompatibles, tout en subissant une approche stéréotypée, ces héroïnes semblent avoir fait de ces freins leurs propres avantages compétitifs.

Ainsi, la recherche dévoile prudemment une présence des femmes de plus en plus active, prenant des postes à responsabilité et mettant à profit leurs compétences relationnelles jusqu'à favoriser la transmission avec le père. La littérature témoigne d'une évolution quant à la place que les femmes occupent dans les EF et une évolution des mentalités. Mieux vaut tard que jamais...

The Conversation _________

Par Audrey Missonier, Associate professor, Montpellier Business School - UGEI et Annabelle Jaouen, Associate professor, Montpellier Business School - UGEI

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Audrey Missonier et Annabelle Jaouen

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