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Les mouvements de contestation des agriculteurs servent-ils à quelque chose ?

Sandrine Benoist

Publié le 29 janvier 2024 à 08:19 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:08

Photo d'illustration

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ABDUL SABOOR

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OPINION. Comment comprendre la colère des mouvements agricoles et sur quelles stratégies reposent-ils ? Par Sandrine Benoist, IAE Orléans

Depuis une dizaine de jours, le mouvement de blocage de routes et de défilés d'agriculteurs en colère connaît un écho retentissant. Après la Roumanie, les Pays-Bas ou encore l'Allemagne, la France a suivi sous l'impulsion du syndicat FNSEA et des Jeunes Agriculteurs.

Ces événements s'inscrivent dans un contexte inflammable : prochaines élections européennes, décisions politiques contestées, projet de loi d'orientation et d'avenir agricoles...

Ajoutons à cela l'amplification et la récurrence de crises de tous bords, les conséquences des changements climatiques, les effets relatifs des Lois Egalim qui repensent la manière dont les prix sont fixés, et nous obtenons un « ras-le-bol général » couplé à un sentiment de déclassement.

Fin 2023 déjà, des agriculteurs avaient commencé à retourner les panneaux d'entrées et de sorties des communes pour protester contre « l'excès de normes » avec le slogan « On marche sur la tête ».

En 2021, des agriculteurs biologiques se photographiaient nus dans leurs champs avec un panneau « La Bio à Poil » pour protester contre l'ambiguïté politique autour des pratiques dites agroécologiques.

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Si ces mouvements ne sont pas nouveaux, leurs formes sont néanmoins de plus en plus musclées.

Que comprendre de la colère des agriculteurs aujourd'hui ?

D'une part, la cogestion sur laquelle s'est construit notre modèle agricole contemporain s'est peu à peu affaiblie à mesure que le rôle de l'Union européenne et de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) s'est renforcé.

D'autre part, alors que la France est la première bénéficiaire de la Politique agricole commune (PAC), les agriculteurs pointent un sentiment de « trop d'Europe », une agriculture bureaucratisée, un verdissement punitif de leurs pratiques et une absence de stratégie nationale dans un contexte de crises sanitaires et environnementales croissantes.

Les attentes à l'égard des agriculteurs se sont multipliées en même temps que les responsabilités imputées à l'agriculture n'ont cessé de grossir.

En outre, si le mouvement de contestation actuel suggère une forme d'unité agricole et syndicale, la réalité témoigne de pratiques agricoles hétérogènes, faites de mondes agricoles divers et fragmentés.

Ces mouvements de contestation visent alors à demander des changements profonds, en lien notamment avec les défis climatiques, comme le rappelle le Haut conseil pour le climat dans son récent rapport.

Certes, les mobilisations suscitent soutien et sympathie, attirent l'attention du politique et des médias, mais les exemples passés montrent qu'elles peuvent rapidement tomber dans un certain oubli. On peut alors s'interroger : ces mouvements de contestation servent-ils à quelque chose ?

Ce que ces mouvements disent de la condition agricole aujourd'hui

Quel que soit leur mode de production, les agriculteurs font face à des dépendances fortes et des déséquilibres importants, suscitant des tensions contradictoires. Ainsi, comment concilier en même temps des conditions propres à garantir respect et bien-être animal et favoriser l'accès à tous à une agriculture de proximité et de qualité ?

Est-il possible de « nourrir la France » et « entretenir les paysages » en respectant un empilement de normes techniques et réglementaires difficiles à suivre ?

Comment faire face en même temps aux conséquences immédiates du gel, d'inondations, de sécheresse ou d'une épizootie, et s'adapter à long terme à leur inévitable récurrence ?

Comment faire face à une attente sociétale de « plus de bio » dans un contexte d'inflation et de déconsommation, alors que les processus de conversion prennent plusieurs années et engagent des moyens considérables ?

Comment permettre aux agriculteurs de s'engager dans la transition agroécologique tout en leur procurant un revenu propre à vivre de leur métier ?

Dans ce contexte, comment assurer la pérennité, le développement et la transmission de l'exploitation dans des conditions tenables ?

Ce que les mouvements ont obtenu dans le passé

Ces attentes disent combien l'agriculture est multifonctionnelle et alors inévitablement, source de contradictions pour les agriculteurs. Il leur est difficile de répondre en même temps et de manière satisfaisante à toutes ces attentes et pratiquer une agriculture conforme à leurs valeurs et à leurs besoins.

Cette équation impossible les contraint à en faire « toujours plus ». Elle provoque une surcharge physique, psychologique et émotionnelle, et conduit à la crise morale et de confiance que nous connaissons aujourd'hui. Reste qu'un détour par les réponses apportées aux précédents mouvements de contestation montre que la colère des agriculteurs est généralement entendue, partiellement du moins.

Le mouvement « La Bio à Poil » de 2021 a contribué à la mise en œuvre par le gouvernement d'ajustements réglementaires visant à mieux reconnaître les spécificités de « la bio ». Les agriculteurs biologiques se sont dit alors satisfaits des avancées réalisées.

Le mouvement « On marche sur la tête » a conduit au recul du gouvernement sur des hausses de taxes, satisfaisant les agriculteurs engagés dans le mouvement.

Pourtant, ces concessions n'ont pas permis d'éteindre le feu qui couve depuis longtemps maintenant.

S'agissant du mouvement de colère actuel, des mesures seront sans doute annoncées et des crédits débloqués. Permettront-ils de résoudre à eux seuls et à long terme l'équation impossible à laquelle l'agriculture paraît tenue ?

En outre, de nouvelles mesures peuvent accroître les contradictions et la surcharge perçues par encore plus de « paperasse », et renforcer davantage leur colère.

Alors ces mouvements ont-ils tout de même un intérêt ?

L'importance des stratégies menées aujourd'hui

Les recherches que nous menons depuis 2019 auprès d'agriculteurs suggèrent l'importance des stratégies mises en œuvre pour faire face aux tensions perçues, et les différents niveaux d'intérêts qu'elles présentent.

D'une part, ces mouvements permettent aux agriculteurs d'exprimer la colère ressentie. Cette forme d'expression des émotions permet ici de dire publiquement ce que d'autres finissent par taire. Car oui, l'anéantissement ultime que constitue le suicide touche aujourd'hui encore davantage les agriculteurs que la population générale.

Cela témoigne aussi d'une volonté des agriculteurs de s'unir et faire collectif pour parler d'une voix commune. Cette stratégie de soutien social leur rappelle qu'ils ne sont pas isolés dans leurs pratiques.

Justement, par-delà les désaccords syndicaux et professionnels, ces mouvements rappellent aussi que les agriculteurs forment une communauté de pratiques qui peut contribuer aussi de l'intérieur à construire, définir et redire ce que peut être un modèle agricole soutenable pour chacun.

Pour les politiques, les citoyens et les consommateurs, c'est aussi une occasion de rappeler leur attachement au monde agricole et sans doute aussi à une forme de ruralité. Dans un contexte laissant craindre un agribashing galopant, c'est aussi redire aux agriculteurs qu'ils sont soutenus et essentiels.

Ces mouvements rappellent enfin que l'agriculture n'est pas un secteur tout à fait comme les autres.

Affronter nos propres contradictions

Toutefois, ces mouvements ne constituent des stratégies efficaces qu'à la condition d'être complétés de mesures structurantes, globales et de long terme au bénéfice des agriculteurs. Autrement dit, ils ne sauraient exonérer les pouvoirs publics, les consommateurs et les citoyens de leurs propres contradictions. Comme le relève le baromètre IFOP :

« Les Français demandent plus de soutien financier des pouvoirs publics (56 %), mais notons tout de même une proportion élevée en faveur (25 %) du maintien en l'état actuel des aides aux agriculteurs. »

Alors que faire ?

Il s'agit peut-être de « réarmer » les agriculteurs et leur permettre de faire réellement le poids face aux distributeurs.

C'est peut-être consommer local et au juste prix, et accepter une campagne dans laquelle l'agriculture est un métier et pas seulement des paysages. C'est peut-être enfin renforcer l'investissement dans la recherche et l'innovation afin de rendre la transition agroécologique possible.

Le Salon international de l'Agriculture prévu le mois prochain constituera sans aucun doute une épreuve de force pour le gouvernement, les agriculteurs et leurs syndicats, une étape déterminante avec celle des élections européennes prévues au mois de juin.

Par Sandrine Benoist, Enseignante-chercheuse, Université d'Orléans, IAE Orléans

Sandrine Benoist

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