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Les politiques climatiques, ces autres victimes de la guerre de Poutine en Ukraine

Katja Doose et Alexander Vorbrugg

Publié le 22 août 2022 à 06:40 - Mis à jour le 22 août 2022 à 07:21

Smoke rises after shelling during ukraine-russia conflict in donetsk

Photo d'illustration

ALEXANDER ERMOCHENKO

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Les sanctions contre la Russie ont un impact sur la politique climatique de Vladimir Poutine mais aussi sur la science du climat nationale. Par Katja Doose, University of Fribourg et Alexander Vorbrugg, Université de Berne

Alors que l'Union européenne vient de conclure un accord sur l'embargo du pétrole russe, l'impact des sanctions liées à la guerre sur la transition énergétique de l'Europe et sur les efforts de décarbonation du monde est intensément discuté.

Mais les sanctions ont également de fortes implications pour la transition écologique de la Russie, déjà lente et plutôt incertaine, qu'il s'agisse de la modernisation de son secteur énergétique ou de la science du climat. Ce que la Russie fait ou ne fait pas a une importance certaine pour le reste d'entre nous : la onzième économie mondiale est également le quatrième plus grand émetteur de gaz à effet de serre, le deuxième plus grand exportateur de pétrole brut, et le plus grand exportateur de gaz. L'économie russe est fortement tributaire de l'exploitation des industries à forte intensité énergétique et des énergies fossiles, le pétrole et le gaz représentant à eux seuls 35-40 % des recettes du budget fédéral ces dernières années. Les hydrocarbures alimentent la richesse et le pouvoir de l'élite russe, mais sont également présentés comme une source de sécurité énergétique et de bien-être pour les citoyens russes.

La décarbonation de la Russie en danger

Jusqu'à récemment, la Russie a longtemps été considérée comme un pays dont la position dans les négociations internationales sur le climat est peu reluisante ; au mieux, elle est un acteur passif, au pire un saboteur actif des ambitions internationales. Toutefois, les choses ont changé ces dernières années, notamment à partir de novembre 2021, lorsque son gouvernement a adopté une loi-cadre sur le climat avec un objectif de zéro émission nette d'ici 2060. L'année 2021 seule a également vu l'introduction d'un système de déclaration des émissions de gaz à effet de serre pour les grands émetteurs, l'adoption de son premier plan national d'adaptation au climat et le lancement d'une expérience d'échange de carbone dans sa région éloignée d'Extrême-Orient visant à atteindre la neutralité carbone d'ici 2025.

Certains diront que l'impulsion de ces initiatives vient de l'extérieur du pays. Par exemple, dans le cadre du paquet « Green Deal » de l'Union européenne, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) doit imposer un prix du carbone sur les importations entrant sur le marché unique européen en provenance de pays non membres de l'UE, comme la Russie, à partir de 2026. Ce tarif frontalier, qui permettrait de couvrir les importations par une tarification du carbone équivalente à celle du marché européen (le système d'échange de quotas d'émission), a été crédité pour avoir incité le gouvernement et l'industrie russes à prendre enfin le changement climatique au sérieux.

Cependant, pour chaque jour de guerre qui passe, ces incitations extérieures perdent encore de leur force, rendant la politique climatique interne de la Russie plus incertaine que jamais.

La Russie pourrait-elle quitter l'Accord de Paris ?

D'une part, il serait incorrect de dire qu'il ne reste rien de la politique climatique russe. En réalité, les programmes politiques et les stratégies commerciales « vertes » d'aujourd'hui ne dépendent pas entièrement de la pression étrangère. Bien que le parlement russe, la Douma, ait débattu de la sortie de l'Accord de Paris en mai 2022, la volonté politique de le maintenir demeure. Le président de la commission de l'écologie, des ressources naturelles et de la protection de l'environnement de la Douma, Viatcheslav Fetisov, a par exemple déclaré :

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« La Russie n'a pas l'intention de se retirer de l'Accord de Paris sur le climat et ne va pas renoncer à la mise en œuvre du plus important instrument juridique international en matière d'environnement. »

Les agences d'État, les entreprises, les groupes de réflexion et autres institutions qui ont développé des stratégies « vertes » au cours des dernières années insistent sur leur pertinence durable pour la lutte mondiale contre le changement climatique, mais aussi les impacts climatiques sur la Russie et les perspectives commerciales futures. Le responsable du programme climat du WWF Russie, Alexeï Kokorine, a même exprimé son optimisme quant au fait que les excédents de gaz liés aux sanctions pourraient être utilisés pour remplacer le charbon du pays et de ce fait, permettre aux émissions de gaz à effet de serre du pays de baisser.

Pourtant, il est indéniable que la crise économique, les sanctions et le renforcement de la rhétorique anti-occidentale engendrée par la guerre ont rendu plus difficile la poursuite les objectifs de décarbonation. Les politiciens et les lobbyistes qui s'étaient déjà opposés aux efforts climatiques ont saisi l'occasion pour demander le retrait de l'accord de Paris.

De nombreuses entreprises profitent de la situation pour faire pression sur le gouvernement afin qu'il réduise la réglementation environnementale dans le but de les aider à faire face à des circonstances économiques plus difficiles, des projets de loi récents allant déjà dans ce sens. Plus précisément, le gouvernement s'est récemment entretenu auprès des entreprises du secteur de l'énergie sur la possibilité d'assouplir la déclaration et la vérification des émissions de gaz à effet de serre. Par exemple, l'un des plus grands fournisseurs de pétrole du pays, Lukoil, a fait pression sur le gouvernement pour qu'il supprime une législation obligeant les grandes entreprises énergétiques à vérifier leurs rapports sur les émissions de gaz à effet de serre auprès d'une société indépendante à partir du 1er janvier 2023.

Les restrictions sur l'importation de technologies, la diminution des sources de capitaux étrangers et le gel des programmes internationaux ont encore freiné les plans de modernisation des vieilles industries du pays. Le jeune secteur russe des énergies renouvelables a également été touché, certains investisseurs internationaux (dont Vestas, Fortum et ENEL) interrompent leurs projets en Russie ou se retirent même complètement du pays.

Cette situation a incité les politiciens, les hommes d'affaires et les scientifiques à discuter des alternatives aux technologies étrangères et des options nationales pour financer la transition énergétique.

Un avenir sombre pour la science du climat en Russie

En outre, les sanctions ont fait payer un lourd tribut à la science du climat en Russie, ce qui pose problème tant à ceux qui mettent en œuvre des mesures concrètes de décarbonation en Russie qu'à la communauté scientifique mondiale. Cette situation est particulièrement choquante par rapport à d'autres exemples dans l'histoire de la Russie où les scientifiques ont réussi à surmonter les tensions politiques avec l'Occident. Malgré la guerre froide, les climatologues sont parvenus à faire progresser la science du climat mondiale dans le cadre de l'accord environnemental conclu en 1972 entre les États-Unis et l'URSS, permettant l'échange de données, d'équipements et de publications conjointes.

En revanche, les gouvernements et les organismes scientifiques du monde entier ont désormais sanctionné les institutions de recherche russes. Entre-temps, l'UE a suspendu la participation de la Russie à son programme de recherche phare Horizon Europe et les conseils nationaux de recherche de plusieurs États européens ont mis en pause les collaborations avec la Russie.

Les domaines de recherche qui dépendent des équipements étrangers sont particulièrement touchés. Par exemple, l'Institut Max Planck (MPI) en Allemagne a reçu une liste de 64 pages contenant des appareils électroniques que l'UE interdit aux scientifiques de partager avec leurs collègues russes au motif qu'ils pourraient être utilisés à des fins militaires. Début février, le gouvernement russe a annoncé (au moment de la rédaction de cet article, environ 92 millions de dollars) dans la recherche sur le climat et la décarbonation, et créer un système russe de suivi des émissions de carbone.

Cependant, Alexandre Tchernokoulski, un climatologue de l'Institut de physique atmosphérique à l'Académie des Sciences russe, nous a dit que le futur du projet demeure incertain en l'absence de cet équipement étranger. De la même manière, depuis plusieurs années, des scientifiques russes et allemands mesurent les changements de concentration de CO2 dans l'atmosphère depuis l'observatoire ZOTTO, situé dans une grande tour de la région de Krasnoïarsk, dans le sud-ouest de la Sibérie.

Cette région est considérée comme un endroit sensible en vertu de son potentiel de stockage - et par conséquent, fuite - de grandes quantités de carbone. Là encore, lors d'un échange d'e-mails, la scientifique du MPI Sönke Zaehle a mis en garde quant au futur de la station dans un avenir relativement proche, dû au manque d'entretien du côté germanique.

Accentuer la recherche dans la zone arctique

La recherche dans la zone arctique est cruciale afin de comprendre le changement climatique. Ici aussi, au moins une douzaine de collaborations internationales avec la Russie ont été retardées. La maintenance des systèmes de mesure à long terme, cruciaux pour la modélisation des changements climatiques, pose des problèmes particuliers. « Il y a cette crainte d'un angle mort, quel que soit le sujet de recherche dans l'Arctique que vous abordez, » nous a confié Anne Morgenstern, coordinatrice de la coopération scientifique de l'Institut allemand Alfred Wegener avec la Russie.

Les climatologues russes ont également perdu l'accès au Climate Data Store, qui fournit un point d'accès unique à un large éventail de données climatiques pour les climats passés, présents et futurs, notamment des observations par satellite, des mesures in situ, des projections de modèles climatiques et des prévisions saisonnières. Ils ne peuvent plus non plus accéder aux superordinateurs basés dans d'autres pays, et le départ d'entreprises technologiques telles que Intel entraînera à terme une détérioration des capacités de calcul en général, selon Evguéni Volodine, modélisateur climatique à l'Institut de mathématiques computationnelles de l'Académie des Sciences de Russie.

Les préoccupations environnementales risquent d'être mises de côté en temps de guerre. Cependant, à un moment de l'histoire du monde où les possibilités d'atténuer la catastrophe climatique s'amenuisent, nous pensons que subordonner les questions climatiques aux diktats et aux temporalités de la guerre n'est pas une option. Les tentatives d'arrêter la guerre doivent s'accompagner d'efforts pour faire avancer la coopération et l'action climatique transnationale, malgré les dommages et les dilemmes causés par la guerre de la Russie. Des objectifs climatiques internationaux ambitieux, y compris l'élimination progressive de la production de pétrole et de gaz aussi rapidement que possible, sont essentiels pour accroître la pression sur l'industrie des combustibles fossiles et la machine de guerre, et pour soutenir les forces qui, en Russie, s'accrochent encore à la décarbonation.

Par Katja Doose, Senior researcher, University of Fribourg et Alexander Vorbrugg, Geographer, Université de Berne

Cet article a été écrit en collaboration avec Angelina Davydova, journaliste spécialisée dans l'environnement et le climat. Elle est actuellement membre du programme Media in Cooperation and Transition (MICT) basé à Berlin et coordinatrice de N-ost, un réseau de journalisme transfrontalier.

La version originale de cet article a été publiée en anglais.

Katja Doose et Alexander Vorbrugg

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