Les robots seront-ils les artistes de demain ?

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Sur le projet « The Next Rembrandt », une équipe d'historiens de l'art, de développeurs et de scientifiques ont travaillé pendant plus de 18 mois pour réaliser un tableau inédit à la façon de Rembrandt en s'appuyant sur une IA et sur l'impression 3D.
Sur le projet « The Next Rembrandt », une équipe d'historiens de l'art, de développeurs et de scientifiques ont travaillé pendant plus de 18 mois pour réaliser un tableau inédit à la façon de Rembrandt en s'appuyant sur une IA et sur l'impression 3D. (Crédits : DR)
L'arrivée massive des robots dans l'art remettent à l'ordre du jour trois anciens débats : Qu'est-ce qu'un auteur ? Comment crée-t-on ? Et qu'est-ce qu'une œuvre ? Par Danièle Bourcier* et Primavera de Filippi**

Ces débats ne sont pas nouveaux, car ils ont jalonné l'histoire de l'art. Des écoles ou des artistes ont déjà remis en cause la notion d'oeuvre et sa condition première d'originalité (cf. le dadaïsme, l'artiste automatique de Tinguely). Sauf que, maintenant, alors que les robots pénètrent tous les domaines, ces questions connaissent une nouvelle vague de popularité. Les robots défient à nouveau les artistes : certaines pratiques, jadis iconoclastes, sont désormais banalisées.

Comme l'art, le droit évolue avec les techniques, mais les technologies de l'IA nous montrent les limites actuelles du droit d'auteur, couvrant traditionnellement les droits économiques et les droits moraux.

Alors que l'internet a bouleversé les droits patrimoniaux en facilitant la reproduction et la distribution massive des œuvres en format numérique, aujourd'hui, l'intelligence artificielle (IA) est en train de remettre en cause les droits moraux, ceux qui se réfèrent à la notion même d'auteur. On assiste désormais à un changement de paradigme sur le statut de la personne comme seul sujet de droit et unique source de droits et d'obligations en matière de propriété intellectuelle.

Qu'est-ce qu'un auteur?

L'auteur, dont le droit français — contrairement au droit anglais — ne donne pas de définition, est identifié comme une "personne" puisqu'elle "jouit, sa vie durant" de droits, dit le Code.

Pourtant, la conception de l'auteur a beaucoup évolué au cours des années. Il a fallu d'abord admettre les oeuvres anonymes, pseudonymes, ou orphelines ; les œuvres, collectives faites par plusieurs personnes; les oeuvres de commande, commissionnées par un tiers ; et puis, enfin, on a dû qualifier le statut des œuvres assistées par un ordinateur, et encore les ordinateurs générateur d'œuvres de l'esprit. Avec l'IA, nous sommes en train de nous diriger vers un monde où des machines seraient peut-être un jour reconnues comme des auteurs. Un monde où l'on pourrait peut-être se passer des artistes, délégant ainsi une part de notre créativité à des entités algorithmiques.

Déjà au XIXe siècle, en Italie, l'harmonographe remettait en cause le statut de l'artiste. Cette machine utilisait le "chaos" et le balancement d'un certain nombre de pendules pour produire des images géométriques extrêmement sophistiquées, sans aucune intervention humaine. Pour la première fois, des œuvres étaient créées en se passant de la créativité de l'homme et de l'inspiration de la nature, soulevant ainsi de nouveaux débats sur le futur des artistes face aux avancées technologiques. Évidemment, l'harmonographe n'a jamais mis en péril la profession artistique, mais il demeure un signe prémonitoire que les artistes pourraient un jour se retrouver en compétition avec des machines.

Comment crée-t-on?

La création artistique est un acte qui a été, jusqu'à présent, toujours attribué à un être humain. L'homme est l'auteur de ses œuvres originales, mais la machine aura-t-elle un jour assez d'autonomie, de capacité d'apprentissage, d'inspiration pour créer de ses propres "mains" ?

On ne crée pas à partir de rien. L'artiste part toujours d'une source d'inspiration : de son expérience, de documents, de photos, de la fréquentation de certains lieux ou, bien sûr, de l'inspiration qui lui est fournie par d'autres oeuvres. "On se promène librement au travers la nature pour y chercher des inspirations et des modèles" disait madame de Stael. Mais si la machine recueille des milliers d'œuvres et les traite avec du machine learning, l'œuvre sortant de la machine sera-t-elle seulement inspirée par les data qu'elle a apprise ou une contrefaçon des Big data qui l'ont produite ? On peut apprendre un style (qui, en tant que technique n'est pas protégé par le droit d'auteur), mais sans doute pas le contenu ou l'expression de l'œuvre.

Avec l'IA, les données auront un nouveau rôle dans la création. Quant aux algorithmes, vont-ils devenir les nouveaux outils de création artistique ? Lorsqu'un illustrateur utilise un logiciel (qu'il n'a pas fait) pour produire une image, est-il l'auteur de cette œuvre ? Très probablement. Et si l'œuvre est générée par un logiciel qui ne fait qu'interpréter les mouvements hasardeux d'un utilisateur, qui sera l'auteur de cette production ? Cela nous rappelle les œuvres de Pollock, qui s'abandonnait au hasard dans son processus de création, mais c'est le peintre qui décidait du hasard.

On peut aller loin dans le processus d'automatisation de la création. Pour signer une œuvre, s'en attribuer la paternité, faut-il qu'un artiste "intervienne" à un moment de la création de cette œuvre. Prenons Marcel Duchamp par exemple: est-il devenu l'auteur de son urinoir parce qu'il l'a signé ? Mais si ce n'est pas lui qui a produit l'urinoir, alors de quelle œuvre est-il vraiment l'auteur ?

Les nouvelles technologies d'apprentissage par la machine (machine learning) s'appuient sur des grandes masses de données afin de générer des œuvres nouvelles et "originales". Quel sera l'impact de ces technologies sur la création artistique? La multiplicité des sources d'inspiration, et la malléabilité de ces sources d'inspiration, au-delà de la nature, vont-elles modifier le travail de l'artiste?

Qu'est-ce qu'une œuvre?

Déjà depuis de nombreuses années, la procédure a été au centre des questions sur la nature de l'oeuvre d'art. John Cage avait éradiqué l'oeuvre de son contenu. L'oeuvre devenait procédure. L'œuvre est-elle le silence généré ou est-elle le processus qui a produit ce silence? Cage est-il l'auteur du silence, ou de la performance qui l'engendre?

De même, dans le cas de l'âne de Boronali : l'œuvre est-elle la production de l'âne, la performance de l'âne qui peint avec sa queue ou le design de celui qui a imaginé le dispositif? Peut-on protéger l'idée de faire appel à un âne? Et l'âne est-il assimilable à un outil ou une machine? En intelligence artificielle, on peut alors se demander si l'œuvre est le résultat d'un procédé algorithmique, ou bien est-ce l'algorithme lui-même qui est une œuvre?

On sera peut-être obligé de protéger l'algorithme, qui n'était pas protégeable, en tant qu'œuvre de l'esprit. Mais si le droit d'auteur ne protège que l'expression et non pas les idées sous-jacentes, n'importe qui a le droit de reproduire cet algorithme (bien que codé de manière différente) afin de reproduire des œuvres dans le même style. Le secret des affaires deviendrait-il ainsi le seul moyen de sauvegarder ce style. Et les résultats de cet algorithme sont-ils aussi des œuvres protégeables, ou bien appartiennent-elles au domaine public, en tant qu'œuvres qui ne méritent pas d'un auteur ?

L'art sans les artistes

On se prend à imaginer un monde d'oeuvres sans artistes. Si on cherche le "meta-niveau" à partir duquel l'oeuvre est produite, on trouve la part (maudite) de l'homme. Mais aujourd'hui ce "meta-niveau", par analogie, n'est-ce pas l'algorithme ?

D'autres questions surgissent : L'inspiration d'une machine est potentiellement infinie, pourrait elle être plus efficace que l'inspiration des hommes? La machine deviendra-t-elle de plus en plus créative en échappant à l'homme ?

Et puis : Comment distinguer l'artiste du non-artiste ? L'artiste deviendra-t-il un ingénieur ? Ou l'ingénieur un artiste ? Et le test de Turing ? Comment pourra-t-on distinguer l'oeuvre faite par la main de l'homme de l'oeuvre faite par la machine?

Autrement dit, qu'est-ce qui donne de la valeur à l'Art ? Faisons un retour sur les débats annoncés :

Est-ce l'auteur ? Dans ce cas, les œuvres générées par des robots ne peuvent pas être considérées comme des œuvres d'art.

Est-ce le processus de création ? Dans ce cas, tout dépend de l'intervention humaine dans l'acte de création.

Ou bien est-ce l'œuvre en tant que telle ? Dans ce cas, peu importe qu'elle ait été générée par un homme ou une machine, il s'agit d'une œuvre d'art, tant que la société la perçoit comme telle.

____

(*) Directrice de recherche au CERSA/CNRS. Comité d'éthique du Numérique (CERNA) 
(**) Chercheuse au CERSA/CNRS et chercheuse associée au Berkman-Klein Center (Harvard)

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Commentaires
a écrit le 03/03/2018 à 13:44 :
La robolution pourrait permettre a l'audiovisuel d'effectuer de sacrées économies.Il suffirait d'utiliser des personnages de synthèse pour les émissions de téléréalité,les jeux ,ou les sports professionels.Le résultat serait probablement supérieur et les frais moindres.Idem pour les journaux télévisés entièrement automatisés.Les animateurs robots seraient bien plus efficaces et comiques.
Réponse de le 03/03/2018 à 16:46 :
Il y a juste un «  hic »
Ceux qui tiennent aux oeuvres des «  vrais artistes humains » et aux films «  avec des vrais acteurs humains » refuseront ce remplacement (inutile)

Donc..,
Si il y a robotisation
Toute oeuvre avant «  vente » doit «  obligatoirement porté la mention d’information ( futur loi numerique)

Robot ou humain

Comme ça les «  consommateurs et clients pourront «  avoir le droit de choisir .


Donc il reste plus à l’IA d’inventer «  des robots boycotteurs d’humains »
😂
a écrit le 02/03/2018 à 20:54 :
La molécule ADN peut s’assembler de 10 puissance (2 400 000 000) différentes façons.

Voilà «  tout est dit »
a écrit le 02/03/2018 à 15:11 :
Non, ils pourront faire des synthèses de techniques, de styles etc mais ne pourront rien inventer de réellement nouveau....heureusement d'ailleurs!
a écrit le 02/03/2018 à 11:21 :
Étant donné que l'art dépend du sens de chacun, oui il y aura des robots artistes, mais non il n'y aura pas que ça. Ne serait-ce que parce que la façon dont l'oeuvre a été créée fait partie de l'oeuvre et change la façon dont on la perçoit.
Article pseudo-anxiogène sur la suprématie de la machine, au final les seules questions intéressantes sont "Qu'est-ce que l'art?" et "Qu'est-ce que l'intelligence?". La définition légale d'un artiste est quand même peu enrichissante et posée beaucoup trop souvent. Essayer plutôt un truc du genre "Que peuvent apporter les IA à l'art?".

"Sauf que, maintenant, alors que les robots pénètrent tous les domaines, ces questions connaissent une nouvelle vague de popularité."
Oui enfin bon, ça fait dix ans que ça dure, et je n'ai pas l'impression que le schmilblick change.

"On se prend à imaginer un monde d'oeuvres sans artistes."
Pas vraiment non, ce ne sont que des phrases inquiétantes pour entretenir un faux suspense.
a écrit le 02/03/2018 à 10:13 :
Vu que les propriétaires d'outils de production sont en train de robotiser les humains, quand ceux-ci ne seront plus que du raisonnement binaire il faudra en effet certainement se tourner vers les robots pour retrouver un peu de vie.

Paradoxale mais dans un système mortifère, logique.

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