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Les trois fractures de l'Europe

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Jean Pisani-Ferry

Publié le 11 décembre 2015 à 12:30

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L'Union pourra-t-elle résister aux chocs qui viennent de l'extérieur? Par Jean-Pisani Ferry, commissaire général de France Stratégie.

Il y a dix ou vingt ans, l'Union européenne se posait une question existentielle : avait-elle encore un sens dans un monde globalisé ? Aujourd'hui, la question est de savoir si l'Union sera capable de résister aux chocs de grande ampleur qui l'ébranlent de l'extérieur.

Les pourtours de l'Europe sont pauvres et dangereux. Le revenu par habitant est au moins cinq fois plus faible au sud de Gibraltar qu'au nord. La guerre, voici peu, faisait encore rage en Ukraine. Le conflit israélo-palestinien dure depuis plus de cinquante ans. Et la guerre en Irak était à peine terminée que le chaos s'emparait de la Syrie.

L'Union doit se protéger

Après la Seconde Guerre mondiale, l'Europe a pu se permettre, pendant plusieurs décennies, de négliger ce qui se passait au-delà de ses frontières : la sécurité était l'affaire des États-Unis. Mais les choses ont changé. En se retirant d'Irak, les Américains ont marqué les limites de leur engagement. Et les problèmes de son voisinage immédiat frappent aujourd'hui à la porte de l'UE - non seulement en Syrie, mais aussi à l'est et au sud. Il semblerait donc que la priorité des priorités soit désormais pour l'Union de se protéger et de contribuer à la stabilité de son environnement.

Trois lignes de fracture

Mais trois lignes de fracture l'en empêchent : la Grande-Bretagne s'interroge sur la nécessité de l'Union ; l'Ouest et l'Est de l'Europe s'opposent au sujet des réfugiés ; enfin, la France et l'Allemagne n'ont pas les mêmes priorités.

La participation à l'Union est une ancienne interrogation britannique : en 1946, Winston Churchill, lors d'un discours qui fit sensation, appelait de ses vœux la création d'États-Unis d'Europe - mais sans la Grande-Bretagne. Sur le fond, l'europhobie britannique a peu d'arguments : rien d'essentiel ne sépare le Royaume-Uni du reste du continent. La très sérieuse étude menée par le Foreign Office sur l'impact de l'UE n'a pas abouti à des propositions de compétences à rapatrier, ce qui en dit long.

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La seule demande importante exprimée par le Premier ministre David Cameron, dans une lettre récente adressée au président du Conseil européen, Donald Tusk, concerne les migrations à l'intérieur de l'Europe. La Grande-Bretagne, autrefois championne de la mobilité de la main d'œuvre, se méfie aujourd'hui des travailleurs étrangers et veut limiter leur accès aux prestations sociales. C'est certainement un point délicat pour les négociations avec l'UE, mais on imagine mal que ce soit une raison sérieuse de mettre un terme à quarante années de partenariat.

Les sondages laissent penser que le résultat du référendum sur l'appartenance du Royaume-Uni à l'UE, promis par David Cameron avant la fin de 2017, sera très serré. Si les Britanniques devaient voter en faveur du « Brexit », croyant se protéger contre les tumultes du continent, ce serait à la fois une erreur et une tragédie.

Pas la même idée de la nation

La deuxième ligne de fracture est apparue avec la crise des réfugiés. Jusqu'en 2014, l'élargissement massif de l'UE, en 2004, pouvait être salué comme une réussite. Il avait beaucoup contribué à une transition économique et politique rapide et pacifique en Europe centrale et orientale. Une véritable unification européenne semblait en marche.

Mais la crise des réfugiés a montré que les membres occidentaux et orientaux de l'UE ne partageaient pas la même idée de la nation. La plupart des pays d'Europe de l'Ouest se rassemblent, du moins de facto, sur une définition non ethnique et non religieuse de la nation. Presque tous abritent d'importantes minorités ethniques et religieuses. La transformation ne s'est pas faite facilement, et ces pays ne perçoivent pas nécessairement de la même manière leur capacité à absorber davantage de migrants, mais ce changement est irréversible.

La plupart des pays d'Europe centrale et orientale ne veulent pas de cette évolution. Le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, cultive une violente rhétorique anti-musulmans. Son homologue slovaque, Robert Fico, annonçait au mois de juillet que son pays n'accepterait que des réfugiés chrétiens. En novembre, le président tchèque, Miloš Zeman, prenant la parole devant des sympathisants du « Bloc contre l'islam », leur assurait qu'ils « [n'étaient] pas des extrémistes ». Et le nouveau ministre polonais des Affaires européennes, Konrad Szymanski, n'a pas attendu vingt-quatre heures après les attentats de Paris pour les utiliser afin de dénoncer les carences de l'Europe.

Un divorce sur les principes

Il ne s'agit pas d'un désaccord sur la politique à mener. Il s'agit d'un divorce sur les principes - les principes mêmes des traités de l'UE et de la Charte des droits fondamentaux. En Allemagne, notamment, toute personne persécutée en raison de ses opinions politiques jouit d'un droit constitutionnel d'asile. Contrairement à une opinion répandue à tort, la chancelière allemande Angela Merkel, en acceptant cette année environ un million de réfugiés n'a pas agi en fonction d'un calcul démographique égoïste, mais au nom de valeurs morales.

L'Allemagne attend rarement de ses partenaires européens qu'ils se montrent solidaires. Au plus fort de la crise des migrants, elle espérait, pour une fois, qu'ils le fussent. Le refus public et catégorique opposé à l'appel silencieux de l'Allemagne par des pays qui continuent de bénéficier massivement de la solidarité européenne ne sera pas facile à oublier.

Un clivage conjoncturel entre la France et l'Allemagne

La troisième ligne de fracture sépare la France et l'Allemagne. Depuis les attentats du 13 novembre à Paris, la sécurité est devenue l'objectif prioritaire des Français. L'Allemagne, quant à elle, se préoccupe avant tout d'organiser l'accueil et l'installation des foules de réfugiés.

Ce clivage est plus conjoncturel que profond. Le terrorisme, en effet, peut s'étendre à l'Allemagne, et les réfugiés peuvent passer les frontières. Mais, pour le moment du moins, les appréhensions des deux populations et les priorités de deux gouvernements diffèrent.

Tant la chancelière Merkel que le président Hollande se sont engagés à se prêter mutuelle assistance. La France accueillera des réfugiés et l'Allemagne déploiera des troupes au Mali. Mais les gestes symboliques ne suffisent pas. Le risque demeure que chacun des deux pays se sente délaissé alors qu'il doit faire face à une situation critique.

Des propositions plus ambitieuses ont été lancées. Sigmar Gabriel et Emmanuel Macron, les ministres de l'économie allemand et français, ont récemment plaidé pour la constitution d'un fonds commun destiné à financer des actions conjointes capables de répondre aux défis posés à l'Europe par l'accueil des réfugiés et par sa sécurité. Le fonds jouerait le rôle d'un mécanisme concret de partage du risque et serait un pas en avant, modeste mais significatif, qui permettrait, sinon de mutualiser la défense et la sécurité, comme le recommandent certains experts, du moins de sortir de l'impasse les initiatives de l'UE.

Les pressions extérieures révèlent ses faiblesses intérieures

Quelque forme qu'elle prenne, il faut, à l'évidence, plus d'audace. Sans quoi, l'incapacité d'affronter les risques et les défis communs pourrait bien conduire les citoyens européens à ne plus accorder leur foi qu'aux États-nations, à rejeter la solidarité et à demander le rétablissement permanent des frontières nationales.

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Ce n'est pas un hasard si les trois lignes de fractures de l'UE sont apparues au moment même où elle était confrontée à des défis sans précédent. Les pressions extérieures révèlent ses faiblesses intérieures. L'Europe peut les surmonter ou y succomber. Les crises jumelles des réfugiés et de la sécurité sont un moment de vérité.

---

Traduction François Boisivon

Jean Pisani-Ferry est professeur à la Hertie School of Governance de Berlin et Commissaire général de France Stratégie.

Copyright: Project Syndicate, 2015.
www.project-syndicate.org

Jean Pisani-Ferry

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