Les vraies causes de la crise grecque

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Ce n'est pas l'austérité qui a causé la crise grecque. C'est l'absence de réformes. Par Edmund S. Phelps, prix Nobel d'économie

Certains économistes négligent l'idée moderne selon laquelle la prospérité d'un pays dépend de l'innovation et l'entrepreneuriat. Ils reprennent à leur compte l'opinion mécaniste selon laquelle la prospérité est une question d'emploi et où l'emploi est déterminé par « demande » : les dépenses publiques, la consommation des ménages et la demande en investissements.

Au sujet de la Grèce, ces économistes font valoir qu'un changement de la politique budgétaire vers « l'austérité » (un secteur public réduit), a amené une déficience accrue de la demande et en conséquence une dépression. Mais une thèse de ce genre interprète mal l'histoire et exagère le pouvoir des dépenses publiques.

La baisse de l'emploi avant l'austérité

Une grande part de la baisse de l'emploi en Grèce a eu lieu avant les fortes réductions dans les dépenses entre 2012 et 2014 (sans aucun doute à cause de la perte de confiance envers le gouvernement). Les dépenses trimestrielles du gouvernement grec ont atteint un palier d'environ 13,5 milliards d'euros (14,8 milliards de dollars) entre 2009 et 2012, avant de retomber à environ  9,6 milliards d'euros en 2014-2015. Pourtant le nombre de travailleurs a atteint son sommet de 4,5 millions en 2006-2009 et a chuté à 3,6 millions en 2012. Au moment où la Grèce a commencé à réduire son budget, le taux de chômage de 9,6% de la population active en 2009 avait déjà presque atteint son niveau récent de 25,5%.

Ces résultats pèsent lourdement contre l'hypothèse selon laquelle « l'austérité » aurait mis la Grèce dans sa situation actuelle. Ils indiquent que le tournant de la Grèce depuis les fortes dépenses de 2008-2013 n'est pas imputable au chômage de masse actuel.

 La fin de la débauche budgétaire

 Une autre conclusion jette un doute sur le fait que l'austérité ait effectivement été imposée à la Grèce. La dépense publiques ont certainement chuté, mais seulement dans les secteurs habituels : 9,6 milliards d'euros dépensés au premier trimestre de cette année, voilà en fait une somme plus importante qu'elle ne l'était en 2003. Ainsi le principe de l'austérité semble être erroné. La Grèce ne s'est pas écartée des normes fiscales passées : elle y est revenue. Plutôt que de décrire les dépenses publiques actuelles comme « austères », il serait plus juste de les considérer comme un terme mis à des années de débauche budgétaire qui ont culminé en 2013, quand le déficit budgétaire du gouvernement a atteint 12,3% du PIB et que la dette publique a atteint 175% du PIB.

« L'école de la demande » pourrait répondre que, indépendamment du fait qu'il existe à présent une austérité budgétaire, les dépenses publiques plus importantes (financées bien sûr par la dette) vont donner un coup de pouce permanent à l'emploi. Mais l'expérience récente de la Grèce laisse penser le contraire. L'augmentation énorme des dépenses publiques de 2006 pour la période 2009-2013 a bien créé des emplois, mais ils ne se sont pas maintenus.

La véritable pierre d'achoppement, c'est que le gouvernement devra émettre des obligations pour financer ses dépenses supplémentaires. En supposant une limite à la volonté des investisseurs étrangers d'acheter ces obligations, les Grecs devront les acheter. Dans une économie sous-équipée pour la croissance, les richesses des ménages par rapport aux salaires vont s'envoler et les ressources en main-d' œuvre vont diminuer, causant ainsi une contraction de l'emploi.

Où est le remède?

Donc dépenser plus n'est pas un remède à la situation de la Grèce, tout comme dépenser moins n'en était pas la cause. Quel en est donc le remède ? Aucun montant de restructuration, ni même les remises de dettes, ne suffiront à atteindre la prospérité (sous la forme d'un chômage faible et d'une satisfaction professionnelle élevée). De telles mesures vont seulement aider la Grèce à rétablir ses dépenses publiques. Puis le corporatisme abrutissant de l'économie (le clientélisme et le népotisme dans le secteur public et les groupes d'intérêts et des élites retranchées dans le secteur privé) y gagneront un souffle nouveau. La gauche européenne peut préconiser cela, mais cela ne sera sûrement pas dans l'intérêt de l'Europe.

Le remède doit se trouver dans l'adoption de bonnes réformes structurelles. Que les réformes demandées par les membres de la zone euro augmentent ou non les chances que leurs prêts soient remboursés, ces créanciers ont un intérêt politique et économique à la survie et au développement de l'union monétaire. Ils doivent également être prêts à aider la Grèce à gérer les coûts de mise en œuvre des changements nécessaires.

Des signes encourageants

Mais c'est la Grèce elle-même qui doit prendre en charge ses réformes. Et il y a des signes encourageants que le Premier ministre Alexis Tsipras soit prêt à soutenir cette cause. Mais il aura besoin de percevoir les réformes nécessaires. La Grèce doit démanteler les arrangements corporatistes et les pratiques qui obstruent tout type d'innovation et tout esprit d'entreprise susceptible de se présenter. Créer un vivier d'innovateurs imaginatifs et d'entrepreneurs dynamiques nécessite d'adopter une vision aventureuse de la vie, propice à la créativité et à la découverte.

Edmund S. Phelps, prix Nobel 2006 en sciences économiques, directeur du Centre sur le capitalisme et la société à Columbia University et auteur de Mass Flourishing.

© Project Syndicate 1995-2015

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Commentaires
a écrit le 16/12/2016 à 11:29 :
je suis d'accord
a écrit le 16/12/2016 à 11:28 :
je suis d'accord
a écrit le 26/08/2015 à 15:44 :
Un prix Nobel, qu'est ce à dire ?
L'économie n'est pas une science mais une doctrine (voir une croyance...)
Pour ce qui est de pointer du doigt le "clientélisme" et les ententes entre bons potes (pardon : groupes d'intérets) nous n'avions pas besoins d'un économiste. Pour ce qui est des Groupes d'Intérets, qu'en est-il de celui qui à sciement escamoté les chiffres Grecs pour son adhésion à l'UE...
a écrit le 23/08/2015 à 15:41 :
Ouf, enfin un éclairage non marxisant de la situation grecque. C'était à désespérer de La Tribune. Romaric Godin devrait lire cet article (et en prendre de la graine)!
a écrit le 23/08/2015 à 13:16 :
Lorsque les déficits grecs finançaient les excédents commerciaux allemands, mais sans menacer l'Euro, on était sans doute moins tatillons...

En tout cas, il faut arrêter de croire qu'avec des "réformes" on pourra faire 28 Allemagne en Europe. C'est à dire 28 pays en situation d'excédents vis à vis de leurs voisins. Et une demande intérieure aussi restreinte.

De plus prenons les USA. Il n'y a pas 50 Californie. Il est logique que dans un grand ensemble économique il y ait des régions sur lesquelles se concentrent des activités à forte valeur ajoutée. Et des régions périphériques générant moins de richesses.

Et ce n'est pas grave à condition de s'assurer d'une réelle convergence des niveaux de vie par le biais de larges transferts. Sauf qu'évidemment ce n'est possible que dans un véritable Etat-nation. Ce que l'UE n'est pas, et ne sera probablement jamais.
a écrit le 18/08/2015 à 19:14 :
Corporatisme. ...Ça me rappelle la France...
a écrit le 18/08/2015 à 17:01 :
Un prix Nobel d économie ; s attribue t il par une réflexion qui devient réalité ? ou par une cooptation entre serviles ? .
Réponse de le 18/08/2015 à 18:38 :
@paysan: il y a déjà un moment que les prix Nobel sont des récompenses politiques. Cela dit, si on interroge 5 personnes, quel que soit le domaine, on obtient généralement 5 réponses différentes. A chacun donc de se faire sa propre opinion sans se dire que parce que c'est écrit dans un journal, c'est officiel et forcément vrai :-)
Réponse de le 23/08/2015 à 13:08 :
Il n'a JAMAIS existé de prix Nobel d'économie, juste une contrefaçon créée par la banque nationale suédoise !
Réponse de le 25/08/2015 à 11:41 :
Un prix Nobel, qu'est ce à dire ?
L'économie n'est pas une science mais une doctrine (voir une croyance...)
Pour ce qui est de pointer du doigt le "clientélisme" et les ententes entre bons potes (pardon : groupes d'intérets) nous n'avions pas besoins d'un économiste. Pour ce qui est des Groupes d'Intérets, qu'en est-il de celui qui à sciement escamoté les chiffres Grecs pour son adhésion à l'UE...
a écrit le 18/08/2015 à 16:35 :
Je rappel quand meme que les depenses publiques Grecques ont , entre 2000 et 2009 , augmenté de 169% et le nombre de fonctionnaires de 70% . Voila l'explication de l'endettement
a écrit le 18/08/2015 à 15:00 :
Ce n'est pas l'absence de reforme mais un changement de paradigme non désiré qui est la cause de l'austérité!
a écrit le 18/08/2015 à 13:37 :
Enfin, les bons commentateurs de la Tribune sont rassurés et heureux car ils peuvent lire dans ce journal la même chose que ce qui s'étalent à longueur de colonnes et d'écrans dans les autres médias ( et à longueur de cours dans les universités). Ouf, on a eu chaud : la réflexion a failli passée ! Grâce à ce monsieur, le bon peuple pourra ignorer la chute de tous les pays quelques soient leurs avancées dans le suivi du Saint Dogme et avoir l'impression de faire parti des Personnes Sérieuses. Un peu comme tous ces gens qui s'endettent pour pouvoir consommer comme la catégorie de revenu située juste au dessus d'eux en quelque sorte et s'imaginer changer de classe sociale (qui n'existe pas évidemment)
Réponse de le 18/08/2015 à 14:09 :
Pauvre petite chose fragile.

Ne vous en faites pas, y'a toujours de la place pour des Bogdanov de l'économie comme Godin et autres qui "réfléchissent".
a écrit le 18/08/2015 à 13:31 :
Bof... au delà de son plaidoyer pro domo (cf Centre sur le capitalisme), il ne dit pas grand chose. Il est sûr que la Grèce (qu'ON a voulu faire entrer dans l'U.E.) doit évoluer si le modèle allemand en est la norme. Le processus a déjà été engagé; entr'autres on peut penser que la fermeture des banques (qui a eu pour effet une forte demande de cartes de paiement au détriment de l'utilisation de liquide) a été finement réfléchi. Mais il est ennuyeux de ne pas traiter le problème: à savoir que les sparadraps que la BCE applique n'a qu'un seul objet: rembourser les prêteurs. L'avenir de la Grèce, toute l'Europe du nord s'en... Et pourtant; sa position géostratégique (concept difficile d'accès à un américain, s'agissant d'un petit état en Europe) procure à l'U.E. un avantage qui lui serait dommageable de perdre.
Réponse de le 18/08/2015 à 13:52 :
Cet article ne dit peut être pas grand chose, mais vos poncifs mièvres non plus.

L'auteur ne comprend peut être pas le concept de géostratégie, mais vous vous ne comprenez pas grand chose non plus à la vraie vie.

Mais tout est plus facile, plus simple quand on est un yakafokon.
Réponse de le 18/08/2015 à 16:26 :
@pm: entre la gestion très stricte de l'Allemagne et le pas de gestion du tout de la Grèce, il existe sans aucun doute un équilibre. Mais si les Grecs ne changent pas leur mentalité, on va se retrouver dans la même situation très rapidement, malgré les milliards supplémentaires versés. Je suggère donc une prise en main des affaires par des gens qui ont fait leurs preuves en Grèce (pas des politiques, mais des gens de terrain).
Réponse de le 18/08/2015 à 23:16 :
@patrickb (l'autre n'appelle pas de réponse, tellement c'est nul...): sur le fond, vous avez raison; c'est d'ailleurs ce qui a été tenté depuis... plusieurs siècles; sans résultat. La RFA n'a pas une gestion très stricte; elle bénéficie de circonstances favorables. Dans pas si longtemps, l'Allemagne n'existera plus, sous le poids de sa gériatrie; et devra importer de la main d'oeuvre à tour de bras (des grecs à la place des turcs ?). La Grèce, non seulement ce n'est rien (2% de la population européenne), mais, en plus, "elle n'a rien demandé"; elle n'a été que le jouet de quelques tarés qui repensaient le monde en élargissant l'U.E. sans réfléchir. Mais le mal est fait: si Tsipras était allé au bout, et que la Grèce était sortie de l'Euro, non seulement les allemands n'auraient eu que leurs yeux pour pleurer leurs marks, mais en plus, elle serait sortie de l'U.E.; laquelle aurait volé en éclats. Avant de dire: "c'est comme ça ! c'est les libéraux qui commandent ", il ne serait pas idiot de demander son avis au peuple; (encore que: le gnome au 600MMEUR de dettes a démontré que le peuple...). Sur les ondes, il y a quelques jours, il était émis que (pas plus qu'en Grèce), en Italie, l'église n'était pas imposée... C'est fou comme l'information peut être "orientée" de nos jours. Et il a été écrit (FMI ?) que la Grèce a été le lieu en U.E. où l'on a le plus réformé... Information qui n'a peut être pas fuité de Washington à New York.
a écrit le 18/08/2015 à 13:16 :
En voilà un qui ne doit pas être un ami de Monsieur Godin!^^,
a écrit le 18/08/2015 à 13:15 :
C est moins marrant que les théories de Mr Godin
On pourrait remplacer le mot grece par france et ça serait encore tres bien

Tant que le navire ne sera pas coulé on ne réformera pas

Apres la faillite il restera à pendre les énarques et les policards et on pourra repartir tranquillement dans un monde normal
a écrit le 18/08/2015 à 13:12 :
On aimerait avoir l'avis de Godin sur cet article.

Mais en fait, non, on s'en passe très bien. On rigole juste sous cape.
Réponse de le 18/08/2015 à 15:23 :
Peut-ètre pourriez vous dépasser ce genre de raisonnement, et prendre enfin la mesure de notre problème systémique global, dont la Grèce n'est qu'un "canari".
Perso je suis avec beaucoup d'intéret Martin Armstrong, authentique trader US qui a compris comment ce Système marche, et qui essaie par tous les moyens de faire entendre raison à un max de gens.
Godin n'est pas dans le faux.
http://www.armstrongeconomics.com/armstrong_economics_blog
a écrit le 18/08/2015 à 12:59 :
Ouf!
Enfin un article éclairé sur la Grèce !
Rafraîchissant et qui rompt avec la pensée unique usuellement imposée dans ces colonnes par le camarade Godin

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