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Lutte contre l’inflation : les petits pays de la zone euro laissés pour compte ?

Pierre Lesuisse et Jean-Louis Combes

Publié le 02 décembre 2022 à 08:09

Le siege de la banque centrale europeenne (bce) a francfort, en allemagne

Photo d'illustration

WOLFGANG RATTAY

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Photo d'illustration de l'article
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DECRYPTAGE. La Slovénie, la Bulgarie, les états baltes ou encore bientôt la Croatie pourraient subir les effets de politiques monétaires davantage adaptées à la situation de grands États membres plus influents. Par Pierre Lesuisse, Université de Strasbourg et Jean-Louis Combes, Université Clermont Auvergne (UCA)

En 2023, la Croatie fera partie intégrante de la zone euro, achevant son parcours au sein du mécanisme de taux de change (MCE-II). La Bulgarie s'y trouve également depuis l'été 2020. Le MCE-II, c'est la dernière étape pour un pays avant de faire son entrée dans la zone euro. Les pays y sont engagés, pendant au moins deux ans, dans un processus de convergence monétaire pour assurer leur résilience à leurs partenaires futurs de la zone euro.

Car partager sa monnaie avec d'autres pays, c'est en effet renoncer à ce que sa banque centrale puisse répondre à des chocs concernant son économie, en jouant, entre autres, sur le taux de change. La Bulgarie, en régime de change fixe, pouvait par exemple choisir de dévaluer sa monnaie, autrement dit, de diminuer sa valeur par rapport aux autres afin d'encourager les exportations et freiner les importations dans un objectif de relance de la production nationale. Ceci est d'autant plus vrai lorsque l'on fait face à un marché du travail européen relativement rigide, tant au niveau des salaires que de la mobilité.

Durant deux ans, le pays est en quelque sorte en phase de test. Il s'agit de voir s'il est suffisamment stable pour renoncer à cet outil. À la suite de l'entrée dans la zone euro, c'est la Banque centrale européenne (BCE) qui prendra les commandes de la politique monétaire. Il faudra s'y accommoder, gageant que sa politique correspondra à celle qu'aurait adoptée le pays individuellement.

Or, nos derniers travaux en viennent à la conclusion que ce sont surtout les économies relativement plus fortes qui influencent la politique monétaire de Francfort. De leur côté, les plus petites économies subissent. En cas de désynchronisation de leur cycle économique, elles doivent alors s'appuyer sur d'autres instruments, tels que des politiques budgétaires, ou sur des institutions fortes, à l'instar de celles régulant le marché du travail.

Ce résultat ne semble pas anodin à l'heure où les taux d'intérêt clés se voient régulièrement rehaussés pour lutter contre l'inflation : les 27 juillet, 14 septembre et 2 novembre, ils ont respectivement été remontés à 0,00 %, 0,75 % et 1,50 %. Des mesures et des hétérogénéités qui interrogent lorsque l'on connaît également le lien entre inflation et chômage.

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Un exercice périlleux

La découverte de ce lien remonte a minima aux travaux statistiques de 1958 de l'économiste néo-zélandais Alban Phillips. L'auteur donne son nom à une courbe qui montre une relation stable et inversée entre le niveau de chômage et l'évolution des prix.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Une inflation élevée, c'est le prix d'un taux de chômage faible, en est-on venu à considérer. De ce qui n'était à l'origine qu'une relation empirique premièrement observée au Royaume-Uni entre 1861 et 1957, certains courants de pensées économiques en ont en effet déduit un lien de causalité et un arbitrage à faire entre ces deux variables.

Ainsi une politique de relance budgétaire devrait-elle stimuler la demande globale : les entreprises peuvent alors produire plus et demandent des travailleurs supplémentaires, faisant baisser le chômage. Face à cette baisse du chômage, les entreprises sont donc également amenées à augmenter les salaires afin d'attirer les chômeurs de moins en moins nombreux. Les firmes répercuteraient alors ces coûts supplémentaires sur les prix, le tout nourrissant l'inflation.

Pour un décideur politique, comprendre cette relation et être capable de savoir à quel point il peut s'appuyer sur les autorités monétaires représente donc un atout, surtout quand ces dernières interviennent pour juguler l'inflation au sein d'une union monétaire.

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En effet, la politique monétaire au sein d'une union monétaire est toujours un exercice périlleux. Elle se calque sur ce qui se passe en moyenne pour l'ensemble des membres. Plus un membre est loin de cette moyenne et plus il y a de chances qu'il se voit conduit par des mesures mal calibrées pour sa situation particulière. Autrement dit, cela nécessite pour les différentes économies d'avoir, dans une certaine mesure, des cycles économiques relativement synchrones afin d'éviter que la politique monétaire ne vienne à contre-courant de leurs besoins particuliers.

Pour toutes ces raisons, il devient alors intéressant de dessiner la courbe de Phillips pour la zone euro, ainsi que pour chacun des 19 États membres.

Effets contre-productifs

Nous nous sommes focalisés dans un premier temps, sur les sept économies, relativement petites, qui au cours de ces dernières années ont connu tous les stades de l'adhésion, allant de l'entrée dans l'Union européenne (UE) à l'accession à la zone euro : Chypre, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Slovénie et la Slovaquie.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

En utilisant des données trimestrielles, nos premiers résultats montrent que l'accession progressive à la zone euro s'accompagne d'une relation inflation-chômage qui tend à s'édulcorer. C'est-à-dire que l'arbitrage entre les deux a quelque chose de plus significatif chez les douze autres membres de la zone euro. Entrer dans la zone euro semble conduire à perdre de la relation empirique observée via la courbe de Phillips, dans les plus petites économies.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Les politiques monétaires pourraient donc avoir des effets hétérogènes selon la taille de l'économie concernée. Ce constat suggère que les plus petites économies doivent s'assurer par d'autres canaux, notamment via les institutions du marché du travail, du maintien de l'équilibre entre les variations des prix et l'emploi, au risque de subir une politique monétaire inefficace pour elles.

Sous l'hypothèse que des économies relativement plus fortes peuvent faire pencher la balance (par exemple si l'on observe un ralentissement économique simultané en France et en Allemagne), l'impact de la politique monétaire peut s'avérer avoir un effet contre-productif pour de plus petites économies toujours sur une trajectoire de croissance ascendante. Elle pourrait même tendre à renforcer le déséquilibre entre l'évolution des prix et celle du marché du travail.

Pourquoi un salaire minimum européen ?

Cette relation empirique, la courbe de Phillips, représente en tout cas bien un enjeu pour l'évolution de la zone euro. Elle justifie l'intérêt contemporain de la Commission européenne sur les institutions domestiques du marché du travail et l'on comprend mieux l'intérêt de la proposition de directive pour un salaire minimum européen. L'idée : une union monétaire évolue également conjointement avec, et ne peut être dissociée de la sphère réelle.

Ces questionnements laissent entrevoir, par ailleurs, de nombreux travaux de recherche nécessaires pour comprendre et étayer le débat sur les politiques à mener au sein de l'union monétaire et de l'UE dans son ensemble.

Il est à noter que nous avons traité l'exemple de petites économies ouvertes. Il sera intéressant d'analyser l'évolution dans l'équilibre des forces lorsque des économies relativement plus fortes telles que la Pologne, la Hongrie ou la République tchèque viendront à entrer dans la zone euro. L'accession à la monnaie unique est en effet devenue obligatoire pour tout pays entrant dans l'UE. Seuls la Suède et le Danemark, arrivés précédemment, pourront faire exception.

Par Pierre Lesuisse, Docteur en économie - Chercheur au BETA (Strasbourg) - Enseignant à Sciences po (Strasbourg), Université de Strasbourg et Jean-Louis Combes, Professeur d'économie, Université Clermont Auvergne (UCA).

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Pierre Lesuisse et Jean-Louis Combes

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