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Marine Le Pen : la campagne de tous les paradoxes

Emmanuel Négrier et Julien Audemard

Publié le 24 avril 2022 à 19:10 - Mis à jour le 24 avril 2022 à 19:27

Le Pen

Photo d'illustration

Reuters

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Pour accompagner le recentrage du parti lepéniste, le style de campagne a été considérablement modifié, sans pour autant convaincre et rallier les électeurs. Explications. Par Emmanuel Négrier, Université de Montpellier et Julien Audemard, Associate research scientist.

Tout a semblé nouveau dans la troisième campagne présidentielle de Marine Le Pen. En dix ans, elle a vu évoluer, au premier tour, son capital de voix de 6 421 426 en 2012 à 7 678 491 (puis 10 638 475 au second tour) en 2017, et enfin à 8 136 369 le 10 avril dernier.

Cette progression est d'autant plus significative qu'elle a continué à s'opérer en présence d'un challenger de poids sur les terres de l'extrême droite, Éric Zemmour (2 485 935 voix au premier tour).

Ces changements ont-ils accrédité la candidature de Marine Le Pen au-delà de sa posture habituelle, tribunitienne ? Ils se heurtent en tout cas à des limites et paradoxes que nous proposons d'expliciter.

Un recentrage programmatique

Le traumatisme du débat d'entre deux tours de 2017, où l'impréparation de la candidate à la confrontation entre programmes avait sauté aux yeux, aura convaincu le Rassemblement national d'une évidence : une campagne dont la finalité est d'apparaître non seulement digne de représenter mais capable de gouverner implique un travail en profondeur sur le programme. Si la stratégie est de conquérir une part croissante d'un électorat de droite en mal de leadership, alors il convient d'adapter ce programme à la structure de cet électorat, notoirement plus âgé et conservateur, et pour lequel les mesures spectaculaires (comme le Frexit, par exemple) constituent autant d'aventures indésirables.

Si Gilles Ivaldi comptabilise un plus grand nombre de mesures « sociales », le programme de Marine Le Pen n'est pas « plus à gauche » qu'en 2017, au contraire.

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En totalité, le programme penche toujours à droite, avec des mesures comme l'exonération accrue des droits de succession, le renoncement à la retraite à 60 ans pour tous et, après hésitation, le refus d'un retour de l'Impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Sans parler, bien sûr, de ce qui reste symboliquement le pilier social et économique du programme Le Pen : une discrimination assumée et systématique entre Français et étrangers sur les prestations sociales, sanitaires ou éducatives.

Une évolution significative en matière de communication

L'évolution en matière de communication est cependant patente, et elle est notamment due à une mutation dans l'entourage de Marine Le Pen dont l'essentiel de la campagne 2017 avait été capturée par Florian Philippot. En 2022, ont pris place autour d'elle des conseillers principalement issus du monde de l'expertise, dont le club de réflexion les « Horaces » est le symbole singeant quelque peu les « Gracques », un think-tank social-libéral fondé à l'occasion de la campagne présidentielle de 2007, puis qui a alimenté celle d'Emmanuel Macron en 2017. Très bien décrits par la journaliste Géraldine Woessner, les Horaces, constitués en think-tank dès 2015, étaient restés en marge de la campagne 2017.

S'il ne faut pas en exagérer le nombre ni l'importance au sein des élites françaises, des renforts précieux sont arrivés de membres de cabinets ministériels, d'énarques, de représentants de secteurs médicaux, sociaux et économiques, à l'image de Jean‑Philippe Tanguy (ESSEC, Sciences Po Paris), l'ancien collaborateur de Nicolas Dupont-Aignan, devenu à 35 ans directeur adjoint de la campagne de Marine Le Pen. La technicisation de l'entourage de Marine Le Pen s'est donc faite au risque d'apparaître plus « classiquement » de droite que disruptive.

Pour accompagner ce recentrage, le style de campagne a également été considérablement modifié. À la suppression de mesures brutales et potentiellement anxiogènes répond un travail sur la douceur de l'image (la tante peinée de la trahison de sa nièce, la mise en scène de son rapport aux chats, le soin apporté à l'accueil, au dialogue policé lors de ses déplacements sur les différents lieux de campagne). La moindre part donnée aux meetings par rapport à la visite « micro-collective » a également alimenté l'idée d'une campagne à bas bruit, potentiellement dédiabolisante.

Mais le grand facteur de recentrage de la campagne de Marine Le Pen sera venu de l'extérieur et contre sa volonté même. C'est la fonction majeure d'Éric Zemmour, d'autant plus utile au premier tour qu'elle a validé les efforts de la candidate du RN pour apparaître plus « démocratiquement » acceptable, contre les outrances du polémiste.

Les trois fonctions d'Éric Zemmour

Éric Zemmour a rempli trois fonctions dans la campagne Le Pen. La première est d'avoir démultiplié la présence des thématiques d'extrême droite, des enjeux identitaires, migratoires, qui lui sont globalement attribués. Vociférées (par Zemmour) et transformées en programme d'action publique (par Le Pen), ces thématiques ont en quelques mois ouvert la fenêtre d'Overton des opinions dignes d'être débattues dans l'espace public.

Selon Joseph P.Overton (1960-2003), l'élargissement de la fenêtre des opinions est un travail qui consiste à faire passer des idées d'abord considérées comme « impensables » à « radicales », puis « raisonnables », puis « populaires » et enfin conduire à l'adoption de politiques publiques. Parmi ces idées, en 2022, figure bien sûr la théorie du « Grand remplacement » avec laquelle ont joué jusqu'à certains représentants de la droite républicaine, Valérie Pécresse en tête.

La deuxième fonction d'Éric Zemmour est d'avoir porté la fonction tribunitienne assortie d'une radicalité assumée qui, en retour, a servi de « paratonnerre » à la candidate RN. Le meilleur exemple est ici la référence, passée au rêve d'un Poutine français qui, par son outrance, a comme protégé Marine Le Pen de mentions trop insistantes à ses liens, au moins aussi clairs, avec le président russe et son entourage, notamment bancaires. À l'occasion du débat du 20 avril, leur évocation par Emmanuel Macron n'a pas manqué de la déstabiliser.

La troisième fonction Zemmour est enfin électorale. Tandis que l'extrême droite, au fil des années, se révèle assez haute au premier tour dans une élection majoritaire, elle pâtit au second d'une absence de réserve, de ralliements. Cette fois, le capital Zemmour (avec une pénétration dans des segments aisés rétifs au vote Le Pen) se révèle disponible pour un second tour plus ouvert, si tant est que les deux puissent s'additionner.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Carte de voix RN avec un focus sur la région Occitanie. Stéphane Coursière/CEPEL, Fourni par l'auteur

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Carte Reconquête ! avec un focus sur la région Occitanie. Stéphane Coursière/CEPEL, Fourni par l'auteur

La carte du premier tour montre combien les deux électorats se distinguent à l'échelle inter-régionale. Cependant, en faisant une focale sur la seule Occitanie, on voit aussi que l'électorat Zemmour est fort sur les zones mêmes où le vote Le Pen est élevé : Aude, Gard, Pyrénées Orientales, Hérault. On peut étendre ce constat à l'ensemble du littoral. Marine Le Pen atteint 26,6 % contre 14 % à Éric Zemmour dans les Alpes Maritimes, les mêmes sont à 26,2 % et 10,8 % dans les Bouches-du-Rhône, 30,6 % et 13,3 % dans le Var. Mais dans cette carte des reports possibles pointe peut-être un des paradoxes de la campagne de 2022 de Marine Le Pen, qu'il faut maintenant souligner.

Deux limites électorales

Une première limite de la stratégie de campagne de Marine Le Pen s'illustre dans la distribution spatiale des votes en sa faveur : la comparaison entre les cartes de 2017 et 2022 fait d'abord état de la grande stabilité de l'électorat RN. S'il y a bien, dans une certaine mesure, extension du soutien électoral à Marine Le Pen, il ne s'agit en rien d'une généralisation qui témoignerait de la banalisation du vote d'extrême droite. La carte du vote RN du dimanche 10 avril laisse apparaître des lacunes précisément là où la dédiabolisation pouvait avoir son effet. C'est d'abord le cas des centres urbains où la candidate du RN affiche un déficit d'autant plus considérable dans un contexte où la mobilisation est relativement homogène d'un territoire à l'autre. Au sein des communes de plus de 100 000 habitants, Marine Le Pen n'a obtenu en moyenne que 12,3 % des suffrages exprimés, contre 29,5 % pour Emmanuel Macron et 31,3 % pour Jean‑Luc Mélenchon.

C'est aussi le cas dans la partie ouest du pays, traditionnellement plus rétive au vote RN - la ligne de démarcation du vote reliant Le Havre et Perpignan persiste, malgré la progression des scores du RN sur une très grande partie du territoire métropolitain, aujourd'hui comme dans les années 1980.

À cette première limite s'en ajoute une d'ordre sociologique. La modération du discours ne s'est pas traduite par une progression du vote RN au sein des franges supérieures, et ce dernier reste pour l'essentiel un vote populaire. Ce paradoxe tribunitien est d'autant plus préjudiciable à Marine Le Pen dans sa quête du pouvoir que le vote en sa faveur se heurte à l'obstacle du vote Mélenchon, lui aussi très performant au sein de segments des classes populaires (petite fonction publique, électorat d'origine immigrée, majoritairement hostiles à l'extrême droite.

Ces deux limites font que l'électorat du RN reste sans doute encore trop spécifique pour espérer une victoire au second tour de l'élection présidentielle, malgré l'intensification de la campagne de la candidate notamment dans l'ouest.

Une limite politique

Enfin, la stratégie de campagne de Marine Le Pen se heurte à une troisième limite, cette fois-ci d'ordre politique. Celle-ci, bien visible durant cet entre-deux tours, se décline en trois éléments.

Le premier pointe les limites de la carte de l'expertise. Le débat du 20 avril 2022 en a apporté la démonstration. Souvent embarrassée et en défensive sur les points les plus techniques de son programme, elle a échoué à déstabiliser le candidat sortant sur son bilan.

Ce dernier, en traitant Marine Le Pen (presque) comme une rivale ordinaire, a accrédité son changement de stratégie - sa dédiabolisation - pour mieux la dominer sur le terrain de la gouvernementalité. Parallèlement, cet entre-deux-tours a mis en évidence les difficultés de la candidate et de son entourage à faire face aux critiques récurrentes à l'encontre du socle idéologique traditionnel du RN et de ses positions conservatrices et anti-immigration.

Un deuxième élément s'ajoute à cette difficulté : malgré la progression de ses scores électoraux, Marine Le Pen souffre encore d'un déficit de ralliements y compris venus de la droite et, parfois, au sein même de son propre camp. Ce déficit s'explique en grande partie par un troisième élément, qui tient à la persistance de la marque Le Pen, encore infamante pour beaucoup.

Dimanche 24 avril, une majorité d'électeurs devra arbitrer entre deux passions tristes : la peur d'une présidence Le Pen, l'atout maître du président sortant, et le ressentiment envers Emmanuel Macron dont entend profiter la candidate du RN. Cet arbitrage de tous les dangers renvoie pour Marine Le Pen à deux grandes intrigues : sa capacité à maintenir dans le vote, au-delà de la présidentielle, les franges populaires qui lui semblent acquises, tout en consolidant son extension territoriale et la normalisation sur laquelle elle s'appuie.

De ce point de vue, la rencontre des électorats Le Pen et Zemmour constituera sans nul doute une clef pour un leadership durable. À plus long terme, le défi consiste pour le RN à dépasser la frontière entre les deux blocs populaires que constituent les votes Le Pen et Mélenchon. Entre respectabilité à droite et légitimation populaire, toutes les contradictions d'une campagne se dévoilent.

Par Emmanuel Négrier, Directeur de recherche CNRS en science politique au CEPEL, Université de Montpellier, Université de Montpellier et Julien Audemard, Associate research scientist.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Emmanuel Négrier et Julien Audemard

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