Mémoires d'un fugitif qui a révélé les pratiques de Big Brother

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(Crédits : DR)
Du statut de personnage transparent par nécessité professionnelle à celui de star des hackers et des protecteurs des libertés publiques, retour sur le parcours Edouard Snowden, une Analyse du livre « Mémoire Vive », par Gilles Babinet, entrepreneur engagé dans la tech.

Le 5 juin 2013, le Guadian publia le premier article de ce qui deviendra rapidement l'affaire Snowden : la défection d'un analyse de la NSA, et sa révélation d'un scandale planétaire. On y apprendra que la NSA, en dépit des contre-pouvoirs constitutionnels et des lois américaines, espionnait des centaines de millions d'individus, des ressortissants des pays alliés des États-Unis, des gouvernements alliés, des chefs d'État, mais aussi des citoyens américains.

Du statut de personnage transparent à celui de star

Neuf ans plus tard, l'affaire dure encore tant les documents publiés n'en finissent pas de révéler des informations de premier rang sur la façon dont une grande démocratie a dévoyé ses principes fondateurs pour se comporter à mains égards comme le font les dictatures les plus brutales. Peu à peu, Snowden passera du statut de personnage transparent par nécessité professionnelle à celui de star des hackers et des protecteurs des libertés publiques. Sa situation personnelle d'ennemi de premier plan des États-Unis, comme l'a encore rappelé récemment le ministre de la Justice américaine, en fait malgré lui, une forme de héros romantique moderne. Il est devenu courant, dans les conférences liées à la cybersécurité ou au hacking, de croiser un ou une jeune codeur / codeuse, qui porte un tee-shirt à son effigie.

Dans "Mémoires Vives" Edward Snowden décrit un glissement progressif, celui d'un gamin sans histoires, passionné par les jeux vidéo, qui se familiarise peu à peu avec l'informatique sans s'étaler sur ses talents (que ceux qui l'ont connu décrivent comme ceux d'un virtuose), jusqu'à s'engager dans l'armée lors des attentats du 11 septembre par patriotisme ; le contraire d'un traître donc.

Un accident lors d'un exercice met fin à cette carrière militaire. Démobilisé, il se fait recruter comme analyse par la CIA puis la NSA où il découvre avec stupéfaction l'étendue des interceptions ainsi que la puissance des outils numériques de ces agences. Il lit et relit la constitution et se rend compte combien ce que fait son employeur est non seulement amoral, mais surtout illégal et profondément en contradiction avec l'esprit des pères fondateurs des États-Unis. Son dégout va croissant et le rend taciturne, malade même, jusqu'à enclencher ce qui deviendra cette "affaire Snowden" : une fuite vers Hong-Kong, la révélation au monde des pratiques américaines, une tentative de rejoindre l'Équateur qui sera stoppé nette avec la révocation de son passeport par les autorités américaines alors qu'il est en escale à Moscou. Après quelques semaines de tergiversations, Poutine lui accordera finalement ce qui s'apparente plus ou moins à un statut de réfugié politique.

La suite est connue ; le scandale fera durant de longs mois la une des journaux du monde entier, la confiance qu'avaient de nombreuses nations dans des USA sera durablement décrédibilisée après que l'on eut appris que même les plus proches alliés, des chefs d'État amis étaient (sont?) espionnés par la NSA. Ce qui est finalement le plus remarquable dans cet ouvrage, c'est d'observer, au travers d'Edward Snowden, le glissement de la NSA vers un modèle d'interception total.

Il y a quelques jours encore, Snowden a été à nouveau inculpé pour espionnage au titre de ce nouveau livre. Une accusation ridicule selon son avocat tant les révélations qu'il y fait ont déjà largement été diffusées par les médias, qui eux n'ont pas été inquiétés, une démonstration supplémentaire d'un engagement total de la machine militaro-institutionnelle américaine à essayer de le museler. On referme ce livre en se demandant, si comme l'observait le philosophe grec Thucydide, toute organisation n'est pas vouée à aller jusqu'au bout de son pouvoir, quels qu'en soient le prix ou les conséquences.

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"Mémoire Vives", par Edward Snowden, ed Seuil
(Traduit par : Etienne Menanteau & Aurélien Blanchard)

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Commentaires
a écrit le 14/01/2020 à 9:50 :
Alors que chacun de nos gestes est épié par les vendeurs de données on a quand même un peu l'impression que c'est une ère déjà dépassée, que nous sommes fichés partout d'abord et avant tout dans le seul nom de la marge bénéficiaire de l'actionnaire.

Alors que des états nous surveillent peut se justifier que les actionnaires milliardaires sachent tout de nous il faut m'expliquer où se trouverait un quelconque intérêt pour nous autres citoyens sauf bien entendu pour les crétins qui ne sont pas la majorité.

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