Mercosur : beaucoup de bruits... au mauvais endroit
Marc Guyot et Radu Vranceanu

Photo d'illustration
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L'Europe semble décidée à appliquer son projet de libéralisation des échanges avec le bloc du Mercosur regroupant l'Argentine, le Brésil, le Paraguay, l'Uruguay et la Bolivie soit un marché d'environ 750 millions d'habitants. L'accord de libre-échange, conclu en 2019, devrait diminuer de plus de 90 % les droits de douane actuels entre le Mercosur et l'UE. La ratification de l'accord par la Commission européenne devrait avoir lieu avant la fin de l'année, et les derniers points de négociation portent essentiellement sur le volet environnement.
Dans une perspective macroéconomique l'accord serait favorable à l'UE puisqu'au regard de la décennie écoulée, à part une année de déficit en 2022, l'EU exporte plus qu'elle n'importe vers le Mercosur. Une intensification des échanges grâce à la baisse des droits de douane va donc être bénéfique pour les exportateurs européens. En 2023 l'excédent commercial européen était de 2 milliards d'euros, pour 55.7 milliards d'exportations. L'EU exporte du matériel de transport, des produits pharmaceutiques, des pièces pour automobiles vers le Mercosur qui lui exporte essentiellement de la viande (bœuf, porc, poulet) et de l'alimentation animale vers l'Europe, ainsi que des produits pétroliers et des minerais.
Cette structure des échanges explique le soutien indéfectible de l'Allemagne et de l'Espagne au traité, et les hésitations de la France, ou plutôt les hésitations des agriculteurs français, notamment les producteurs de viande.
Un accord de libre-échange est plutôt bénéfique puisqu'il génère un enrichissement mutuel global. Au sein des partenaires, il y a des gagnants et des perdants, mais globalement il y a plus de gagnants que de perdants chez les deux partenaires. Le gain du libre-échange est de permettre de baisser les prix, en s'adressant au producteur le plus efficace et augmenter le surplus du consommateur. En effet, acheter des œufs des légumes et des fruits moins chers ne peut en théorie qu'améliorer le bien-être des consommateurs et encourager les producteurs domestiques à identifier des lignes de production où ils seraient meilleurs.
La caricature serait de ne voir qu'une partie du flux. Si on se réfère au dernier accord de libre-échange signé par l'Europe avec le Canada, les craintes des agriculteurs étaient du même ordre. La viande canadienne va entrer en France sans droit de douane et mettre à mal les éleveurs français les moins efficients qui vont faire faillite. Pourquoi s'infliger cela ? Une présentation objective montre les flux entrants et les flux sortants, ici la forte augmentation des exportations de fromages AOC français vers le Canada. Ce qui a marché pour le Canada marchera avec le Mercosur pour les mêmes raisons, où échouera si les conditions de succès présentes dans le cas du CETA ne sont pas remplies. On en arrive au chiffon rouge de la conformité des produits agricoles du Mercosur comparé aux normes draconiennes françaises et européennes de santé publique et de respect de la biodiversité, en termes de nourritures animales, hormones, antibiotiques et pesticides. À ces normes, s'ajoutent bien sûr des normes environnementales, dont un grand nombre est issu des Accords de Paris sur le climat.
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De la même façon que le bœuf aux hormones canadien, non conforme à nos normes sanitaires, n'est pas entré en Europe, nous voulons croire qu'il en sera de même pour les produits brésiliens. Il n'y a donc pas lieu de dramatiser outre mesure sur l'invasion hypothétique de produits puisqu'ils sont censés être bloqués à la frontière de l'Europe par nos impitoyables fonctionnaires européens. Il est difficile de croire que l'accord puisse être signé sans qu'il contienne de clauses miroirs imposant aux exportateurs brésiliens le même respect des normes que celui qui pèse sur l'agriculteur français. Il serait même opportun de s'interroger sur le niveau éventuellement excessif de ces normes et profiter de l'accord pour les remettre sur la table et les évaluer au regard des objectifs de santé publique et de biodiversité. Certes on peut éventuellement redouter des tricheries, mais celles-ci sont inévitables dans tout commerce, mais ne représentent qu'une partie mineure des échanges.
Plutôt qu'agiter le chiffon rouge, les politiciens français seraient mieux avisés de nous rassurer sur l'efficacité des contrôles aux frontières d'une part, et dans la grande distribution d'autre part, pour qu'aucun produit non conforme à nos normes n'entre sur le territoire et ne se retrouve dans nos assiettes. Sur les 178 pesticides utilisés par les agriculteurs brésiliens, 135 seraient interdits en France. Que le gouvernement et la Commission nous confirment qu'aucun produit utilisant ces pesticides n'entrera en France, où alors qu'ils revoient la liste des pesticides interdits aux agriculteurs français.
Si le gouvernement français et la présidence n'ont pas la certitude qu'aucun produit non conforme ne rentrera, alors ils ont le devoir de conditionner un éventuel accord à un renforcement des contrôles aux frontières et de la traçabilité. La France pourrait même utiliser son veto pour protéger la santé publique et la biodiversité en même temps que protéger les agriculteurs d'une concurrence pour le coup déloyale.
Marc Guyot et Radu Vranceanu