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OpinionsTribunes

Négocier le Brexit

Photo de Ivan Best

Laurent Warlouzet

Publié le 24 juin 2016 à 14:29 - Mis à jour le 24 juin 2016 à 14:36

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Obtenir un retrait complet et rapide du Royaume-Uni de l'UE, organiser les deux Europe, et relancer l'Europe régulant le libre-marché: telles sont les trois conditions d'une gestion positive du Brexit. Par Laurent Warlouzet, historien (Université d'Artois).

Les Britanniques ont décidé de sortir de l'Europe. L'heure n'est pas aux lamentations ou aux célébrations mais à l'action. Les principales menaces portent sur le Royaume-Uni, depuis une sécession de l'Ecosse, jusqu'à une complexification des relations avec l'Irlande, en passant bien évidemment par une relocalisation de firmes sur le continent. Du côté de l'Union Européenne, le risque de dislocation peut être évité si plusieurs conditions sont remplies.

"In is in, Out is out"

À court terme, il faut mener une négociation réussie de sortie du Royaume-Uni de l'Union Européenne. Wolfgang Schaülble l'a martelé dans le Spiegel : « In is in, Out is out ». Il voulait dire ainsi qu'un vote "Leave" entraîne une sortie irrévocable de l'ensemble de l'Union Européenne, y compris d'éléments qui pourraient intéresser les Britanniques comme le marché unique. C'est cette position qui doit être défendue collectivement. Il ne saurait être question de trouver un arrangement spécifique avec le Royaume-Uni lui ménageant une place dans les institutions européennes. Londres préserverait ainsi sa capacité de nuisance.

Certes, la tâche à conduire est immense. L'article 50 du Traité sur l'Union Européenne prévoit un délai de deux ans, pouvant être prolongé, pour une négociation pendant laquelle les Britanniques resteront dans les institutions européennes. Une présidence britannique de l'Union est même prévue au second semestre 2017 ! Il semble d'urgent d'obtenir du Royaume-Uni qu'il invoque l'article 50 afin de faire courir ce délai de deux ans. Au jour d'aujourd'hui, au lendemain du vote « Leave », les leaders britanniques semblent vouloir s'y dérober malgré l'appel pressant de Donald Tusk, de Jean-Claude Juncker et de Martin Schulz, respectivement présidents du Conseil européen, de la Commission européenne et du Parlement européen. De même, une solution doit pouvoir être trouvée pour intervertir la présidence britannique avec celle d'un autre pays. Enfin, il importe d'utiliser toutes les ressources de cet article 50, notamment celles qui permettent de suspendre la participation du pays concerné par la négociation de sortie de toutes les discussions ou votes concernant la position commune de l'Union face à ce retrait.

Organiser les coopérations européennes

Une fois obtenue ce retrait complet des Britanniques de l'Union, il faut évidemment penser à leur place dans les coopérations européennes. L'« Europe » n'est pas uniquement l'Union européenne. Le Conseil de l'Europe existe depuis 1949 et regroupe 47 États membres. A l'image des Norvégiens ou des Suisses, les Britanniques chercheront eux aussi à conclure un arrangement permettant d'accéder au marché unique, qui représente toujours une part importante de leur commerce extérieur. Il faudrait aussi régler le sort des millions de ressortissants de l'Union présents au Royaume-Uni, mais Londres a intérêt à négocier car plusieurs milliers de Britanniques résident sur le continent, notamment des retraités profitant du soleil français et espagnol.

Aux côtés de l'Union européenne pourrait émerger une Grande Europe, plus lâche, essentiellement intergouvernementale, et concentrée sur la libre circulation des marchandises. Des dispositions sur la libre circulation des personnes, et les questions de coopération policière qui en découlent, pourraient s'y adjoindre. Elle pourrait regrouper l'UE et les pays qui ne veulent pas ou ne peuvent pas y entrer, ainsi du Royaume-Uni, de la Norvège, de la Suisse, de l'Islande, ou de l'Ukraine. Certains pays de l'ex-Yougoslavie pourraient sans doute également en faire partie.

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Le statut de la Turquie serait à clarifier en fonction de son respect des droits de l'Homme. Notons d'ailleurs que le président Erdogan a menacé d'un référendum sur la poursuite des négociations d'adhésion avec l'Union Européenne en cas de Brexit, ce qui clarifierait les choses. Cet ensemble serait plus hétérogène que l'Union, mais plus cohérent que le Conseil de l'Europe, qui comprend la Russie. Une perspective positive s'offrirait ainsi à Londres. Elle serait plus concrète que la chimère de se replier sur un Commonwealth dont la plupart des membres regardent beaucoup plus vers Washington et Pékin que vers Londres, sauf peut-être pour admirer la dernière toilette de la duchesse de Cambridge.

Renforcer l'Union

Bien sûr, un tel ensemble serait attractif pour certains pays de l'Union, qui seraient ainsi tentés d'en sortir pour rejoindre cette grande zone de libre-échange. Est-ce un mal, ou une opportunité pour clarifier les attentes du projet européen ? Un retrait des Britanniques des institutions européennes permettrait de faire évoluer les rapports de force dans un sens favorable à une Europe du libéralisme régulé, celle-là même que les décideurs français ont toujours promu depuis la Déclaration Schuman de 1950. Il ne s'agit pas de s'opposer au libre-marché, mais de l'encadrer par des normes sociales, environnementales, et de non-discrimination, destinées à en corriger les effets négatifs les plus néfastes.

Ainsi, très récemment, les Britanniques se sont joints aux pays d'Europe centrale et orientale pour contester des dispositions de récentes lois allemandes (sur le salaire minimum) et françaises (loi Macron) destinées à faire respecter un minimum de standards sociaux aux chauffeurs routiers de sociétés étrangères travaillant en France. Plus généralement, tous les projets visant à renforcer l'Union économique, comme la taxe sur les transactions financières, vont être facilités par le retrait Britannique. Cependant, l'adoption de ces mesures ne sera pas automatique car les opposants internes restent nombreux. Pour promouvoir ses idées, la France devra adopter une attitude constructive et coopérative, en s'alliant avec l'Allemagne bien sûr, mais en s'efforçant également de convaincre d'autres pays, de la Pologne pour la révision de la directive contre les travailleurs détachés, au Luxembourg pour la lutte contre l'évasion fiscale.

Les trois conditions d'une gestion positive du Brexit

Obtenir un retrait complet et rapide du Royaume-Uni de l'UE, organiser les deux Europe, et relancer l'Europe régulant le libre-marché, telles sont les trois conditions d'une gestion positive du Brexit. Tout cela demande des femmes et des hommes d'État capable de voir loin, et de dépasser les tensions qui vont sans nul doute agiter les marchés financiers et toutes les réunions européennes à venir. La France a déjà eu de tels leaders par le passé, outre les grands européens comme Robert Schuman, Jean Monnet ou Jacques Delors, on peut aussi citer les présidents français successifs depuis de Gaulle.

De Gaulle avait repoussé trois fois le Royaume Uni

Aujourd'hui souvent invoqué par ceux qui plaident pour une France frileuse et repliée sur elle-même, Charles de Gaulle a pourtant défendu le Traité de Rome créant la Communauté Économique Européenne, alors que beaucoup s'attendaient à ce qu'il le rejette. De Gaulle n'a d'ailleurs pas hésité à repousser trois fois le Royaume-Uni (en 1958, en 1963 et en 1967) pour promouvoir une Europe conforme à sa vision des intérêts français. Il a soutenu non seulement la création de la politique agricole commune (PAC), mais aussi celle du marché commun, ainsi que la conclusion du Kennedy round, une négociation transatlantique de libéralisation des échanges conduite par la Communauté. Après avoir soutenu le chef de la France libre pendant la guerre, les Britanniques rendent aujourd'hui un nouveau service au Général de Gaulle en quittant l'Union.

Laurent Warlouzet

Historien (Université d'Artois).

Laurent Warlouzet

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