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Nous sommes plutôt des descendants de Voltaire que des Gaulois

Photo de Ivan Best

André Grjebine

Publié le 07 novembre 2016 à 09:21 - Mis à jour le 07 novembre 2016 à 10:31

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L'idée qu'il convient de réformer l'islam pour le rendre compatible avec les valeurs de la République et permettre ainsi l'intégration de ses fidèles est sans doute illusoire. Il s'agit plutôt de convaincre ceux-ci que la société ouverte leur offre une liberté, y compris religieuse, sans équivalent dans d'autres parties du monde, et que cette liberté, les sociétés qui l'ont conquise ne sont pas prêtes d'y renoncer. Par André Grjebine, Directeur de recherche au Centre de Recherches Internationales de...

La société ouverte qui est aujourd'hui la nôtre s'est constituée autour d'une espérance, sinon d'une utopie, magnifiée par les philosophes des Lumières, leurs prédécesseurs et leurs successeurs : construire une société sans dogmes imposés au nom d'une révélation, qui serait fondée sur la Raison, l'esprit critique et leurs prolongements scientifiques. Ce projet a souvent été contesté et mis à mal, notamment, au XXe siècle, par les totalitarismes. Le communisme s'en est prévalu, sans jamais l'appliquer. Malgré les références à la fois fréquentes et sans effet à la laïcité, le débat sur la société ouverte est aujourd'hui largement occulté. A la fois parce qu'un grand nombre d'autochtones hésitent à la défendre, et qu'on craint qu'un tel débat ne conduise à des conclusions inquiétantes. Au nom d'un refus des « amalgames », on cherche les facteurs psychiques et sociologiques des comportements communautaristes, a fortiori des actes de violence, plutôt que de les analyser comme des contestations de la société ouverte.

Les aspects les plus provocants de l'appartenance communautaire

Des personnes de culture musulmane, souvent jeunes, qui ne parviennent pas à s'intégrer culturellement, socialement, parfois économiquement, tendent à surjouer les aspects les plus apparents, sinon les plus provocants de leur appartenance communautaire. Le soudain attachement au tchador, à la burqa, au burkini, les prières dans la rue, sont des démonstrations identitaires par trop spectaculaires pour n'être inspirées que par des emportements religieux intempestifs. Selon un récent rapport de l'Institut Montaigne, 28% des musulmans de France ont adopté un système de valeurs clairement opposé à celles de la République, encore peut-on noter que ceux qui sont favorables à l'expression religieuse sur les lieux du travail ou au port du voile dans les collèges et lycées sont beaucoup plus nombreux (près de 60% dans les deux cas). Mais surtout, si les plus de 40 ans sont environ 20 % dans ce groupe, près de 50 % des 15-25 ans se définissent d'abord et avant tout par une identité religieuse de rupture. Ces affirmations identitaires renforcent le rejet auquel elles prétendent répondre. Elles sont parfois vécues comme des agressions qui exacerbent les réactions épidermiques à l'encontre des immigrés.

Plutôt des descendants de Voltaire que des Gaulois

Nicolas  Sarkozy a raison d'affirmer que quiconque devient Français doit accepter en héritage une histoire qui n'est pas celle de ses ancêtres, mais celle de son pays d'adoption. Mais, il confond l'histoire événementielle et ses héros mythifiés avec la conception de la vie en société qui découle de l'histoire intellectuelle de notre société et continue à prévaloir aujourd'hui. Ce qu'il s'agit de faire comprendre à tout un chacun, c'est que la société française se caractérise par une conception de la vie en société qui s'est esquissée au XVIIIe siècle avec les Lumières et a été transposée, au début du XXe siècle, dans les règles qui la régissent encore aujourd'hui, en particulier la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la liberté de penser et de critiquer, l'égalité des sexes. Bref, nous sommes plutôt les descendants de Voltaire et des Lumières que des Gaulois. Dire cela n'implique évidemment pas de nier les innombrables apports qui ont façonné notre société, pas plus ceux d'Athènes ou de Rome que ceux du christianisme. Mais, quels que soient les attachements personnels des uns et des autres, c'est bien les valeurs héritées des Lumières et de leurs successeurs qui fondent la République française.

Apprendre la pensée critique

On nous dira que ce langage n'est pas suffisamment concret pour être audible par la majorité des gens. Comme l'écrit Dostoïevski dans les Notes du souterrain, « la raison n'est jamais que la raison et ne satisfait que la faculté raisonnante de l'homme ». Peut-être. Mais, peut-on convaincre quelqu'un en adoptant l'attitude méprisante qui consiste, soit à le dénigrer, soit à le victimiser, sans jamais le considérer comme une personne responsable de ses actes, susceptible de débattre sereinement des problèmes qu'il rencontre et des remèdes envisageables ? Ne vaut-il pas mieux, apprendre aux élèves la pensée critique, le débat sans préjugés sur les questions qui les préoccupent, la méthode scientifique, le lent cheminement qui a conduit à la séparation de l'Eglise et de l'Etat et à la démocratie laïque, leur montrer que ce qu'ils entendent à l'extérieur de l'école est souvent éminemment discutable et doit être discuté ? Même s'ils peuvent se sentir pris à rebrousse-poil, ils peuvent aussi recevoir cet apprentissage comme la preuve qu'on les prend au sérieux et qu'on les respecte. Dans cette optique, l'apprentissage de l'histoire est essentiel, pour autant qu'il se débarrasse du « politiquement correct ». Son objectif doit être de faire réfléchir sur les événements de l'histoire de France et du monde et non d'inculquer, hier un récit national, plus ou moins imaginaire et parsemé de clichés patriotiques, tel qu'il a été raconté aux enfants de France sous la IIIe République, aujourd'hui une vision non moins romancée des relations du monde musulman et de l'Occident.

Construire un modèle intégrateur

Les principes de la République permettent de construire un modèle intégrateur dans lequel l'imaginaire de chacun peut s'exprimer, y compris en adhérant à une religion, sous réserve de ne pas observer de commandements contraires à ses valeurs et à ses règles. Dans une société ouverte, ce n'est pas une identité figée qu'il s'agit de préserver, mais la capacité de chaque individu d'être ouvert à tous les possibles qu'offre l'existence, d'être indéfinissable. Se définir, c'est se figer, ou pire, être figé par les autres. Nous ne rendons pas service à l'Autre en l'enfermant dans une caractéristique érigée en identifiant exclusif.

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C'est cette liberté qu'il s'agit de défendre, en particulier devant des jeunes tentés par une version politique de l'islam. C'est bien à elle qu'ils doivent de pouvoir choisir le mode de vie et le système de pensée, éventuellement la religion, qui leur conviennent, possibilité qui n'existe pas dans d'autres parties du monde. C'est également les valeurs de la société ouverte qui leur permettent de critiquer tel ou tel aspect de leur pays d'adoption. Encore doivent-ils accepter que cette liberté de critique ne soit pas à sens unique, en admettant qu'on puisse critiquer leur religion comme eux peuvent critiquer les autres religions.

Empêcher l'islam d'empiéter sur le terrain politique

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La société ouverte ne s'oppose pas à l'islam, pas plus qu'à aucune autre religion. Elle entend simplement l'empêcher d'empiéter sur le terrain politique c'est-à-dire sur celui de l'organisation de la société. Cette confusion très répandue ne peut que compromettre l'intégration des personnes de culture musulmane. Il ne s'agit pas de savoir si l'islam est compatible avec la République, mais si les musulmans, dans leur grande majorité, peuvent prendre suffisamment de distance avec leurs textes sacrés pour adopter les règles de la République. Il doit être entendu que ce n'est pas l'islam qu'il faut intégrer, mais des personnes de confession ou d'ascendance musulmane. De ce point de vue, les débats sur l'« islam en France » et l' « islam de France » n'ont aucun sens. Les musulmans de France doivent privilégier les aspects véritablement religieux de leur religion au détriment de ses aspects politiques et sociaux. L'avenir dira si un tel découplage est possible. Après tout, les autres religions monothéistes ont, elles aussi, procédé à cette prise de distance.

André Grjebine

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