OPINION. « IA et dérèglement écologique : sortir de l'illusion techno-solutionniste »
Cylien Gibert et Alban Ouahab

Photo d'illustration
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Si l'on cumule la fabrication des équipements, la consommation énergétique des serveurs et l'extraction de ressources rares, le numérique au sens large émet aujourd'hui deux fois plus de gaz à effet de serre que l'aviation civile, et nos usages numériques représentent déjà 40 % du « budget carbone » disponible pour limiter le réchauffement climatique. L'essor de l'intelligence artificielle ne fera qu'aggraver cette empreinte : une seule requête adressée à une IA générative comme ChatGPT consomme dix fois plus d'énergie qu'une recherche classique sur Google.
Pourtant, ce coût environnemental reste largement invisibilisé. Les grandes entreprises du numérique préfèrent mettre en avant leurs engagements écologiques. Google promet la neutralité carbone d'ici 2030, tandis qu'Amazon investit 12 milliards de dollars dans les énergies renouvelables. Mais ces stratégies s'appuient sur des imaginaires écologiques souvent contradictoires et fondamentalement optimistes, qui bloquent toute réflexion critique.
Le techno-solutionnisme postule que l'innovation technologique suffira à résoudre les crises écologiques, sans nécessiter de remettre en cause nos usages. Dans cette logique, l'IA serait capable d'optimiser la gestion énergétique des data centers et de compenser les effets rebonds liés à la croissance du numérique. Ainsi, Google déclare fonctionner sans carbone d'ici 2030 et aider, via ses logiciels, plus de 500 villes à réduire leurs émissions pour un total représentant les émissions du Japon. Mais, dans le même temps, ses émissions ont continué d'augmenter de 13% en un an et de 48% en 5 ans, notamment du fait de l'IA.
Cette croyance imprègne également le discours de certains décideurs politiques. Ainsi, Simon Stiell, secrétaire exécutif d'ONU Climat, déclare : « Il est de plus en plus évident que l'intelligence artificielle peut s'avérer un instrument précieux dans la lutte contre les changements climatiques. »
Mais ces promesses occultent une réalité simple : tant que l'expansion des services numériques se poursuit, l'optimisation énergétique ne suffira pas à compenser la hausse des besoins en calcul, stockage et transmission des données.
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Face à la critique croissante du modèle des GAFAM, certaines entreprises du numérique cherchent à se différencier en mettant en avant des infrastructures moins énergivores et des serveurs remplacés moins fréquemment. Elles déclarent ainsi « Nous optimisons l'utilisation des ressources en continu. Lorsque les ressources d'un serveur sont inutilisées, elles sont automatiquement allouées à d'autres tâches sans affecter les performances des services. Résultat : nous pouvons offrir plus de services avec moins de serveurs. »
Cette approche, si elle permet des améliorations marginales, évite pourtant la remise en cause fondamentale du modèle de croissance illimitée du numérique. C'est le même raisonnement que celui qui voudrait faire de l'énergie nucléaire une garantie d'un numérique durable, alors que la question principale demeure celle de la sobriété.
En parallèle, l'industrie numérique continue de favoriser une expansion infinie de ses services : plus de puissance, plus de stockage, plus de calcul et plus de streaming. La montée en puissance des télévisions 8K illustre cette dynamique : ces écrans nécessitent quatre fois plus de données que le 4K et seize fois plus que le Full HD, alors même que la différence est à peine perceptible à l'œil nu.
Ces contradictions se retrouvent parfois au sein d'une même entreprise. Google affiche des ambitions en matière d'efficience énergétique, tout en construisant de nouveaux data centers partout dans le monde. Certaines entreprises se targuent de compenser leurs émissions carbone à plus de 200 %, mais proposent simultanément un cloud gratuit extensible et des modèles d'IA toujours plus puissants, reposant sur une multiplication de centres de données polluants.
Ces tensions expliquent en partie le retard de la transition écologique du numérique. Tant que le techno-solutionnisme dominera les imaginaires, les efforts se concentreront sur des ajustements techniques plutôt que sur une remise en cause des modèles de consommation.
Or, de nombreux chercheurs soulignent que seule une transformation en profondeur des usages numériques peut réellement répondre aux enjeux écologiques. Il ne s'agit pas seulement d'optimiser ou d'améliorer, mais bien de réduire : limiter la production d'équipements, allonger leur durée de vie, freiner la croissance exponentielle des services numériques.
Faut-il continuer à promouvoir des usages toujours plus énergivores ? Est-il raisonnable de défendre le stockage illimité et l'hyper-connectivité permanente ?
Ces questions, pourtant essentielles, restent largement absentes du débat public. Dans un monde où l'impact du numérique ne cesse de croître, porté par l'IA, la transformation écologique du secteur ne pourra se limiter à des ajustements techniques. Sortir de l'illusion techno-solutionniste et accepter l'idée d'une sobriété numérique est une étape clé pour aligner réellement les pratiques du numérique avec les limites planétaires.
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(*) Cylien Gibert est Maître de Conférences en management stratégique à Toulouse School of Management, et membre du laboratoire de recherche CNRS TSM-Research (UMR 5303). Ses travaux portent sur les processus de légitimation des activités d'innovation, et plus particulièrement sur leurs enjeux stratégiques, organisationnels et humains. Cylien Gibert utilise principalement des méthodes qualitatives longitudinales basées sur l'observation in situ pour comprendre les terrains de recherche qu'il étudie, en particulier les laboratoires d'innovation.
Alban Ouahab est maître de conférences à Télécom Paris, au sein de l'institut interdisciplinaire de l'innovation. Il co-anime l'équipe de recherche sur les alternatives, la critique et la résistance à l'innovation. Ses recherches explorent les alternatives organisationnelles pour une transformation écologique de nos sociétés. Ses travaux incluent la conception de business models sobres, une réflexion sur la place du travail dans les organisations alternatives face aux enjeux de sobriété et le rôle des processus démocratiques de décision pour la transition.
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