OPINION. « Le sommet de Paris, un jalon pour une appropriation commune de l'IA »
Maxime Lefebvre

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Le sommet de Paris pour l'action sur l'intelligence artificielle (10-11 février) s'est inscrit dans la diplomatie des sommets voulue par Emmanuel Macron depuis 2017, à l'instar des « one planet summits », du sommet avec les sociétés civiles africaines (Montpellier), du sommet sur le pacte financier mondial (2023), des sommets « Choose France » (Versailles), des forums de Paris pour la paix, sans parler des Jeux olympiques, de la réouverture de Notre-Dame, et bientôt du sommet des océans à Nice.
Paris y confirme à chaque fois sa vocation de grande capitale mondiale et la France de grand pays d'accueil de touristes et d'investissements étrangers. C'est un élément fort de l'attractivité de notre pays et de sa place dans les affaires du monde, et le dernier sommet a servi à positionner la France et l'Europe comme un nœud important de l'intelligence artificielle.
Ces grand-messes ont également l'avantage de faire vivre un multilatéralisme malmené par les tensions géopolitiques mondiales. Une centaine de pays et une multitude d'acteurs du secteur privé et de la société civile étaient représentés au sommet de Paris sur l'IA, qui prenait la suite des sommets de Londres (Bletchley Park, 2023) et Séoul (2024) en tentant de définir une approche commune et collaborative de l'intelligence artificielle dans un « cadre de confiance ».
L'enjeu est de taille, mais on en est loin. La question est abordée dans de multiples forums : aux Nations unies, à l'UNESCO, à l'OCDE, au G7 et au G20, dans l'UE et au Conseil de l'Europe, et dans un partenariat mondial pour l'intelligence artificielle lancé en 2019 par la France et le Canada. La vérité est que seule une petite poignée de pays, dont fait partie la France, est en mesure d'adopter et d'influencer des règles communes dans un domaine où le rôle des acteurs privés (y compris en termes d'initiatives multilatérales) est en outre décisif.
Qu'il s'agisse de contrôle humain sur l'IA, de lutte contre la désinformation, de limites posées aux usages militaires, de conciliation entre la voracité énergétique de l'IA et la lutte contre le changement climatique, de limitation de la concentration entre les mains des grands acteurs, de protection des données privées, de respect de la propriété intellectuelle, de partage des bienfaits de l'IA avec les pays en développement, le cadre de principes et de recommandations qui s'esquisse reste aujourd'hui peu contraignant, et donne davantage le champ libre aux grands États et aux géants de la « tech » qu'il ne crée un socle réglementaire commun. Ce n'est pas surprenant alors que des pans entiers de la mondialisation ont tant de mal à être régulés par les États, et encore plus à l'heure où les États-Unis de Trump enfourchent une posture de grande puissance libertarienne.
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Les textes du sommet de Paris pour une IA d'intérêt général, ouverte, inclusive, durable, éthique, responsable, apportent donc une valeur ajoutée limitée, d'autant que les États-Unis (par la voix de JD Vance) s'en sont désolidarisés en critiquant la « régulation excessive », et le Royaume-Uni aussi en choisissant de coller à Washington. La question de la sécurité, qui avait été centrale dans les sommets de Londres et Séoul, est en outre passée au second plan.
La coprésidence du sommet de Paris par la France et l'Inde (doublée d'une visite bilatérale du Premier ministre Narendra Modi en France) a cependant envoyé un message important sur l'inclusivité de l'IA. Et une fondation, sous la forme d'un partenariat public-privé, a vu le jour pour financer des actions en faveur d'une IA ouverte. C'est l'Inde qui accueillera d'ailleurs le prochain sommet mondial.
On a souvent dit que les États-Unis innovent là où la Chine copie (Deepseek, lancé juste avant le sommet de Paris) et où l'Europe réglemente (l'IA Act de 2024). Mais il est simpliste d'opposer innovation et réglementation et, s'il est vrai que l'Europe a pris du retard dans la révolution numérique, elle n'est pas complètement déclassée par rapport aux États-Unis et à la Chine. Le rapport Draghi a par exemple montré les atouts du Vieux continent en matière de supercalculateurs ou d'informatique quantique.
Il était d'autant plus important que le sommet de Paris mette l'accent sur l'innovation, les investissements et les capacités. Alors que Donald Trump avait commencé son deuxième mandat par l'annonce d'un plan public d'investissement de 500 milliards $ pour l'IA, le président Emmanuel Macron a pu annoncer au sommet de Paris un total cumulé de 109 milliards € d'investissements privés en France et Ursula von der Leyen 200 milliards pour l'UE (dont 50 provenant du budget communautaire).
Paris a ainsi été un jalon pour faire de cet horizon nouveau du progrès scientifique et technologique un outil au service du bien commun et pour que l'Europe tire sa carte dans la rude compétition qui a commencé.
Maxime Lefebvre