OPINION. « Numérique responsable : l'IA face à son impact environnemental »
Gohar Sargsyan

Photo d'illustration
DR
Gohar Sargsyan

Photo d'illustration
DR
Alors que la France co-préside cette semaine le Sommet de l'Intelligence Artificielle (IA) avec l'Inde, le gouvernement français a récemment dévoilé un plan ambitieux : 35 sites "prêts à l'emploi" ont été identifiés pour accueillir des data centers, essentiels au développement de cette technologie. Ces infrastructures géantes doivent répondre aux besoins croissants en calcul intensif tout en soutenant les ambitions nationales en matière d'IA. Mais derrière cet élan technologique se cache une question fondamentale : comment rendre l'IA elle-même durable ?
Si son potentiel pour transformer nos sociétés est immense, son empreinte énergétique soulève des défis majeurs.
L'IA (générative) est déjà un outil puissant pour répondre aux enjeux d'un monde durable. Elle permet d'optimiser les ressources, de réduire les déchets et d'améliorer la prise de décision dans des industries clés.
Par exemple, dans le secteur de l'énergie, les réseaux électriques intelligents alimentés par l'IA prédisent la demande et réduisent les déchets, tandis que des algorithmes avancés augmentent l'efficacité des énergies renouvelables comme le solaire et l'éolien. De nombreuses entreprises utilisent également l'IA pour optimiser leurs chaînes logistiques et diminuer leur empreinte carbone.
L'IA joue également toujours un rôle clé dans l'optimisation des processus et la réduction de l'impact environnemental de l'urbanisme et du transport. Elle révolutionne le recyclage grâce à l'identification automatisée des matériaux, facilite la maintenance prédictive pour limiter le gaspillage de ressources et contribue à la conception de matériaux biodégradables. Parallèlement, elle améliore les flux de trafic, réduit les embouteillages et diminue les émissions grâce à une meilleure gestion des transports publics. Les bâtiments intelligents exploitent les capacités de cette technologie prometteuse pour minimiser leur consommation énergétique, tandis que l'optimisation des chaînes d'approvisionnement réduit les émissions liées au transport des marchandises, rendant ainsi les villes plus durables.
L'intelligence artificielle est devenue un catalyseur majeur de la transition écologique, mais elle n'est pas exempte de contradictions.
Malgré ses contributions positives, l'IA pose un défi de taille : sa propre empreinte énergétique. Les modèles d'IA, notamment ceux basés sur l'apprentissage automatique, nécessitent une puissance de calcul considérable, entraînant une consommation énergétique massive. Ce paradoxe - une technologie capable de réduire l'empreinte carbone de nos activités tout en ayant un impact écologique important - soulève des questions complexes.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Des effets rebonds peuvent amplifier ce problème. Prenons l'exemple des 'maisons intelligentes' : si l'IA permet de réduire la consommation énergétique par mètre carré, cela pourrait rendre les grandes habitations plus abordables, incitant à construire ou à acquérir des logements plus spacieux. Dans le secteur manufacturier, l'efficacité accrue grâce à l'IA peut réduire les coûts de production, mais encourager une augmentation des volumes produits, augmentant ainsi la consommation globale d'énergie.
Enfin, la prolifération de l'IA elle-même, même sous des formes plus efficaces, risque d'accroître la demande énergétique mondiale.
Ces dynamiques montrent qu'il ne suffit pas de compter uniquement sur des gains d'efficacité ou sur l'intégration des énergies renouvelables. Une approche plus globale est nécessaire pour garantir une IA véritablement durable.
Face à ces défis, des initiatives prometteuses voient le jour pour réduire l'impact environnemental de l'IA. L'une des stratégies consiste à réutiliser la chaleur résiduelle générée par les centres de données. Aux Pays-Bas, certaines entreprises utilisent cette chaleur pour chauffer des bâtiments ou des serres agricoles. À Paris, la chaleur produite par les serveurs d'Equinix a alimenté le Centre Aquatique Olympique pendant les JO 2024, illustrant le potentiel de telles solutions.
D'autres initiatives se concentrent sur l'amélioration des technologies elles-mêmes. Par exemple, certaines entreprises, comme NVIDIA, s'efforcent de réduire l'empreinte environnementale des unités de traitement graphique (GPU) utilisées pour l'IA, tandis que le recours à des systèmes de refroidissement par immersion permet de diminuer la consommation énergétique des centres de données jusqu'à 50 %. En parallèle, des avancées dans la conception de modèles d'IA plus économes en énergie, à l'image de ceux développés par DeepSeek, selon les derniers rapports à date, démontrent qu'il est possible de réduire considérablement la puissance de calcul requise sans sacrifier les performances.
Ces initiatives démontrent qu'il est possible de combiner efficacité énergétique, intégration des énergies renouvelables et réutilisation des ressources. Toutefois, relever ce défi à grande échelle reste complexe, notamment face à la demande croissante en calcul haute performance.
La responsabilité de l'IA ne se limite pas à son impact environnemental : elle doit également intégrer des dimensions éthiques. Cela implique de corriger les biais algorithmiques, de garantir la protection des données personnelles et d'anticiper les conséquences sur l'emploi. Une intelligence artificielle véritablement responsable repose sur des principes de transparence et d'équité. En Europe, des initiatives comme le projet de règlement sur l'IA visent à établir un cadre juridique pour une intelligence artificielle digne de confiance.
Pour construire un avenir respectueux de l'environnement et des valeurs humaines, deux priorités s'imposent : optimiser l'efficacité des modèles et infrastructures d'IA, et maximiser la réutilisation des ressources, notamment la chaleur des data centers. Ces efforts nécessitent des politiques publiques ambitieuses et une collaboration étroite entre chercheurs, décideurs et acteurs industriels. En conciliant innovation technologique et responsabilité environnementale, l'IA peut devenir un moteur de transformation capable de relever les défis du XXIe siècle tout en préservant les ressources pour les générations futures.
---
(*) Dr Gohar Sargsyan est responsable du développement durable chez TCS Europe et favorise la croissance commerciale durable de l'entreprise. Elle possède plus de 25 ans d'expérience dans les domaines des affaires et de l'informatique, y compris à des postes de direction, et a fait ses preuves dans la mise en œuvre d'initiatives et de solutions multidisciplinaires complexes pour des secteurs tels que la fabrication, les services financiers, l'énergie et les services publics, le transport et la logistique, ainsi que le secteur public. Dr Sargsyan est lauréate du prix IEEE TCHS Outstanding Service Award 2024.
Gohar Sargsyan