OPINION. « Pourquoi l'Europe n'a pas voulu croire en le retour de Trump » (Sébastien Boussois)
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
J. Brouckaert / LT
Sébastien Boussois

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J. Brouckaert / LT
Le 47e Président des Etats-Unis, Donald Trump, a retrouvé la Maison-Blanche le 20 janvier, devant un parterre attendu de personnalités américaines mais également internationales. Il avait quitté la Maison-Blanche en 2020 sur une crise politique inédite, persuadé qu'on lui avait volé l'élection. Mais il avait semé les graines de son retour. Et pas seulement celles de la haine comme beaucoup ont voulu le faire croire en Europe. Non, celle d'un projet éternel qui est de redonner à l'Amérique sa grandeur.
L'ancien Président milliardaire n'est jamais vraiment parti, occupant une large part du paysage politique et médiatique pendant quatre ans avant d'être réélu triomphalement, le 5 novembre 2024, avec un score écrasant que personne n'a voulu voir venir, achevant du même coup la carrière politique de Kamala Harris. Une claque magistrale pour les démocrates : 312 grands électeurs républicains contre 226 pour sa rivale. Le 20 janvier 2025, Donald Trump est devenu pour les quatre prochaines années le 47e président des États- Unis. Un président aux coudées franches, contrôlant et le Sénat et la Chambre des représentants !
Comment Trump a-t-il su profiter de ces quatre années pour préparer son retour ? Pourquoi n'avons- nous pas voulu comprendre le phénomène trumpiste ? Pourquoi, au fond, Trump est-il de manière flagrante à l'image de cette Amérique qui a peur du déclin, peur des autres, et qui cherche à se réaffirmer dans sa singularité et à se défendre face aux puissances qui essaient de lui disputer son leadership ? Pourquoi est-il une bête de cirque, de scène et un showman hors pair ? Comment a-t-il même réussi à séduire de plus en plus de femmes, de Noirs américains, de latinos, d'Arabes et de jeunes ? Il y a quelque chose d'indéniablement moderne dans ce conservatisme trumpiste. Il paraîtrait même que c'est de plus en plus cool aujourd'hui de voter Trump.
Donald Trump a promis le meilleur pour son pays. Comment va-t-il s'y prendre pour honorer cette promesse de rendre l'Amérique plus grande que jamais ? Pour beaucoup d'Américains, il est le sauveur, un messie, une icône « pop » (populiste). Il est celui qui a survécu à la mort, et renaît de ses cendres après quatre ans de brouille, de tracas judiciaires, de mensonges, de combats contre ses ennemis, pour reprendre le pouvoir par le haut. Les États-Unis n'ont pas inventé Hollywood pour rien : dans ce pays, tout est possible, même le retour de celui que les démocrates européens aiment tant détester. Trump est un « OPNI », un objet politique non identifié qui compte bien marquer à nouveau l'histoire de son pays avec son allié du moment, Elon Musk. Les deux font la paire, et le monde tremble déjà.
2 novembre 2024 : la campagne présidentielle s'achève. Donald Trump et Kamala Harris jettent leurs ultimes forces dans les derniers meetings au sein des États clés censés faire pencher la balance dans leur camp : la Pennsylvanie, la Géorgie et le Michigan. À ce moment-là, selon les médias et les sondages, ils sont au coude à coude. Cela fait deux mois qu'aucune marge suffisante ne se dégage, pouvant permettre de mieux décrypter l'avenir de la première puissance mondiale. Même pas la marge d'erreur, un mouchoir de poche, paraît-il.
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Kamala Harris et Donald Trump savent que tout pourrait se jouer ici, dans les fameux swing states, ces États qui passent leur temps à changer de camp au gré des élections. Trump continue à motiver sa base, à draguer des minorités qui pourraient se rallier à lui. En Europe, on n'y croit pas vraiment. Le parti démo- crate, qui a perdu une partie de sa base électorale de « gauche » depuis longtemps, cherche avec Kamala Harris à mobiliser ceux qui sont censés détester la galaxie Trump : les latinos, les Arabes américains, les Noirs américains, et surtout... les femmes, qui pourraient faire toute la différence et renvoyer défi- nitivement Trump dans sa tapageuse résidence de Mar-a-Lago.
Loin de ces calculs raisonnés, les meetings de Donald Trump sont dans la démesure et la ferveur, auréolés d'un sentiment christique depuis la tentative d'attentat dont il a été l'objet le 13 juillet 2024. La foule est en liesse à chaque rendez-vous, mais ce ne sont pas les illuminés du 6 janvier 2021 qui avaient envahi le Capitole. Ils n'ont rien à voir avec Jacob Chansley, ce chaman autoproclamé affublé de cornes de bison, même s'ils sont sincèrement convaincus et fascinés par leur leader maximo. Non, les mili- tants de Trump version 2024 qui se pressent dans ses meetings ressemblent davantage à monsieur et madame Tout-le-Monde. La base électorale de Donald Trump s'est en effet largement accrue ces dernières années. Ces Américains qui le soutiennent sont issus de la classe moyenne, les déclassés, anciens sympathisants des démocrates pour un grand nombre d'entre eux, qui ont le sentiment d'avoir été abandonnés.
Comme en Europe, la droite dure récupère les déçus de cette prétendue gauche qui les a massivement oubliés, selon eux, pour se concentrer sur les immigrés, les minorités sexuelles et identitaires. Ils partagent avec leur héros la haine de ceux qui ont vendu l'Amérique aux franges minoritaires du pays et aux progressistes. Trump, à cet instant, n'est plus le représentant légitime du parti des riches, mais bien celui du parti du peuple et de tous ceux qui se sentent rejetés sur le bas-côté, c'est-à-dire une grande partie des Américains.
Sur le plan macroéconomique, les États-Unis sont bien numéro un pour encore quelque temps, mais sur le plan micro, ce n'est pas glorieux : 12 % de pauvreté en 2022, 30 % de working poors, ce concept sociologique né aux États-Unis désignant les travailleurs pauvres, ou en dessous des minimas suffisants pour (sur)vivre. Sans oublier le chômage des femmes, les discriminations et les difficultés des minorités de tout ordre. Ce sont ceux-là, en partie, qui vont rejoindre le camp républicain et voter pour Trump, privant les démocrates d'un soutien très important.
Kamala Harris, elle, a hérité en dernière minute de la candidature démocrate, après que Joe Biden a finalement annoncé, sous la pression, son désiste- ment. Elle bénéficiera d'une aura pendant un mois, à tel point que les médias ne parleront quasiment plus que d'elle. Pour les Européens, c'est plié : elle sera la prochaine présidente des États-Unis. C'est tout juste si on n'attendait pas le dernier souffle de la bête agonisante qu'était Trump. Mais Kamala Harris n'a eu que peu de temps pour convaincre, peut-être aussi est-elle restée trop longtemps dans l'ombre de Biden auquel beaucoup reprochaient déjà son manque de stature.
Sa première candidature en 2019 à la primaire démocrate lui donnera des ailes mais tombera rapidement à plat. Son heure semblait donc arriver en 2024, enfin, même si elle apparaissait déjà comme une candidate par défaut avec beaucoup de faiblesses masquées par un sourire et un fou rire pavloviens. À ce moment-là, les minorités ne lui sont plus aussi acquises, tout comme les travailleurs des classes moyennes qui reprochent aux démocrates l'inflation et des salaires qui ne suivent pas. Au fond, ils trouvent tous que c'était mieux du temps de Donald Trump. Autant d'indices qui auraient dû nous alerter sur la candidature fragile avant tout d'une femme, d'une femme démocrate, d'une femme démocrate métissée, et d'une femme démocrate métissée devant hériter d'un bilan économique pourtant pas si mauvais (réduction de l'inflation, plein emploi, etc.).
Pendant des mois, Donald Trump, comme en 2015-2016, a tous les médias contre lui. Il a aussi une partie de ses anciens camarades, ou d'anciens officiels qui ont travaillé sous ses ordres, contre lui. John Bolton, l'ancien conseiller à la Sécurité nationale, donnait encore une interview, une semaine avant le scrutin, pour dire que Donald Trump n'était pas compétent. Les médias européens se répandaient depuis des mois, en résumant la personnalité du « milliar- daire » (souvent ainsi défini, comme une forme de reproche ou de handicap), à quelqu'un d'outrancier, vulgaire, grossier. Comme si l'on découvrait la lune. Finalement, alors que l'on reproche souvent aux hommes politiques de vendre leur image plutôt qu'un programme, on se concentrait sur Trump en parlant peu de sa vision. D'ailleurs, ce n'était pas tant un programme qu'un teaser, qui était le programme et tout le programme, le MAGA (Make America Great Again) est une invention géniale digne d'un homme d'affaires qui vend un produit qui va séduire des millions d'individus. Simple, clair, efficace, ce slogan s'inscrit dans la continuité de ce que Donald Trump a voulu faire lors de son premier mandat. Pendant que Kamala Harris tombe dans le piège tendu par son adversaire de faire campagne contre lui plutôt que pour un projet, pour quelque chose de plus grand et de plus holistique, Trump ratisse large, du Mac Donald au camion poubelle, pour parler au plus grand nombre d'Américains qui vivent dans la difficulté et rendent les démocrates responsables. Sans que Trump ait besoin au fond d'en rajouter.
Les jeux semblaient faits mais personne ne voulait le voir sur le vieux continent. Les Européens ne pouvaient pas concevoir le retour de Trump. C'est peu de temps avant l'issue du scrutin que la Commission européenne, par exemple, par un branle-bas de combat peu habituel, a monté en urgence une task force pour préparer un éven- tuel come-back de ce dernier. Le Vieux Continent aime la géopolitique à papa, le « wishful thinking » (qui voudrait prendre ses rêves pour des réalités) : Kamala Harris et les démocrates sont le camp du bien, et donc rationnellement les Américains vont voter pour le camp du bien. À l'inverse, les « ripoux-blicains », trumpisés à l'envi depuis des années, seraient bien trop mauvais pour l'Amérique, tout en oubliant trop longtemps qu'ils le seraient non pas pour les Américains mais bien pour les Européens. La douche froide guettait sans qu'aucun média ou presque n'envisage une sérieuse victoire de Donald Trump. Assoupis, sous calmants, les Occidentaux se sont bercés d'illusions, persuadés que le symbole était tellement fort de voir pour la première fois une femme, noire l'emporter sur le vieux mâle alpha vulgaire, grossier, misogyne et raciste, qu'il finirait par devenir réalité. Les sondages « donnant au coude à coude » les deux candidats ont fini d'endormir les gens sur le Vieux Continent. Même le grand devin Allan Lichtman, 77 ans, qui se vantait à qui voulait bien l'entendre de prédire avec succès les présidentielles américaines depuis quarante ans, n'en démordait pas la veille du scrutin : Kamala Harris l'emporterait haut la main. Menacé pour ça par quelques fanas de Trump, il continuait à ressortir ses modèles mathématiques qui lui permettaient de conclure à une sérieuse défaite de Trump.
L'ancien président, que l'on qualifiait chaque jour de haineux et méchant, s'est toujours nourri du sentiment similaire qui anime ses détracteurs du monde entier. On ne l'aime pas, on ne peut pas, on ne veut pas voir gagner à nouveau cette ancienne star de la télé-réalité symbole de la superficialité, milliardaire aimant l'argent, alors qu'en Europe on se doit de le détester pour glorifier le sort des pauvres minorités victimisées par les classes politiques qui en ont fait leur beurre électoral. Ils n'ont pas tout à fait compris les Américains, qui veulent que chacun puisse réussir par lui-même, qu'il soit blanc, noir, vert ou jaune. Le wokisme et la dictature des minorités sont un frein et n'aident certainement pas ces gens à sortir de leur condition. Trump vend du rêve, et de la motivation à se battre contre tous. Il est une victime (mais en réalité un acteur) de tous ceux qui le haïssent et il veut continuer à gagner. Résultat, ça marche ! Aujourd'hui, et depuis des années, il est devenu le porte-voix des sans-voix. Il faut le faire, pour un milliardaire qui joue au golf dans sa villa démesurée de Floride ! Et c'est cela qui va faire que, le 5 novembre dernier, il va provoquer un véritable raz-de-marée en écrasant sa rivale, en raflant l'ensemble des fameux swing states qui virent tous au rouge, comme rarement dans l'histoire des États-Unis. Un coup de maître. Échec et mat. Cela étant, s'il n'y a que trois millions de voix qui séparent les deux concurrents, en vote populaire l'écart est moins impressionnant, même si sa légitimité est désormais incontestable.
La géopolitique ne se résume pas à lire dans le marc de café ou à projeter ses propres envies. Le monde a tourné. Les Américains ont voté pour un homme fort, prêt à en découdre avec les complexités et la folie des hommes. Il a déjà prévu de s'entourer d'étranges personnages pour y parvenir, mais c'est ainsi. Pendant quatre ans, il a tissé sa toile d'un parti républicain à la Cour suprême en passant par toutes les couches du « Deep State ». Son idéologie maximaliste et impériale a infusé l'esprit de millions d'Américains qui s'en sont remis à lui comme l'on s'en remet par désespoir au messie. Trump est un saint, il a les évangéliques derrière lui, il a la Bourse derrière lui, il a la rust et la Bible belt avec lui, et il finira par diminuer l'influence des gauchistes, des communistes, des marxistes et des wokistes, « les ennemis de l'intérieur », ainsi qu'il aime les qualifier, qui résistent encore un peu sur les côtes atlantique et pacifique. La messe est dite. Ses dernières déclarations sur le Canada, le Groenland et le Panama peuvent nous paraître farfelues. Cela démontre qu'il n'y aura pas d'angle mort pour tous ceux qui trahiraient le projet américain. Son objectif clair : lutter contre tous ceux qui frayeraient avec l'ennemi plutôt que de s'associer corps et âme avec Washington. Dernièrement donc, il accusait la Chine de s'immiscer dans la gestion du canal de Panama et menaçait d'en reprendre le contrôle. Le même jour, il ramenait Justin Trudeau, le Premier ministre canadien qui a démissionné depuis, à un simple rang de gouverneur d'un hypothétique 51e État américain. Enfin, il revenait à la charge sur le Groenland, atout stratégique majeur outre-Atlantique, et encore sous souveraineté du Danemark, État membre de l'Union européenne - bien que le Groenland soit lui-même sorti de l'UE en 1985, après un référendum. Trump l'Impérial est en marche pour redonner aux Etats-Unis sa puissance. Et à avoir perdu tant de temps à ne pas anticiper cette éventualité, nous sommes partis pour en être les premières victimes. Économiquement pour commencer.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Il est l'auteur de « Donald Trump, retour vers le futur », éditions Mareuil, sortie le 23 janvier 2024.
Sébastien Boussois