OPINION. « Sommet de Londres : la sécurité de l'Europe entre schizophrénie et divisions insolubles »
Sébastien Boussois

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Face au coup de pression que met Donald Trump sur l'Ukraine pour lui faire accepter un accord de cessez-le-feu avec la Russie depuis plusieurs jours, l'Europe hausse la voix pour dénoncer le manque de garanties de sécurités américaines accordées à Kiev à l'issue de ce « plan de paix ». Le Président américain, qui veut se désengager le plus rapidement possible de la région, on l'a bien compris, pour renouer des relations avec la Russie, a violemment malmené Zelensky lors de sa venue à Washington la semaine dernière. L'image restera dans les archives. Par la même occasion, Bruxelles aspire à profiter de la guerre en Ukraine pour enfin faire émerger une communauté européenne de la défense bien mal en point depuis des décennies. Le dilemme actuel est clair et divise l'Europe : ceux qui continuent à soutenir l'Ukraine voudraient continuer à faire la guerre selon leurs détracteurs ; ceux qui souhaitent acter le plan américain seraient crédules et prêts à lâcher l'Ukraine pour les intérêts conjoints américains et russes.
Une fois encore, les Européens qui sont derrière l'Ukraine ont voulu manifester à nouveau leur soutien à la vie à la mort à Zelensky et convoqué un sommet d'urgence sur la sécurité sur la proposition du Premier ministre britannique, Keir Starmer, à Londres. Déjà un peu étrange. Ils veulent la paix, mais pas celle proposée par Donald Trump donc continuent à financer la résistance ukrainienne. On a donc assisté à une réunion de 11 États membres censés proposer un autre « plan de paix » sur un mois et le soutien indéfectible de l'Union de la part d'États volontaires. Ces derniers souhaitent continuer donc à contribuer sur place à garantir l'intégrité future et la sécurité de l'Ukraine.
Mais cette Europe qui s'est réunie n'est pas la voix de tous ses Etats-membres : c'est même une minorité plus un pays en particulier dont on semble ne plus pouvoir se passer pour sa force militaire et nucléaire, son siège permanent au Conseil de Sécurité : le Royaume-Uni. Un pays qui ne fait plus partie de l'UE depuis le Brexit. Quid de la présence du Premier ministre canadien en sursis, Justin Trudeau, bien éloigné des intérêts européens, mais remonté contre Donald Trump, et qui pourrait laisser sa place à un conservateur plus trumpo-compatible aux prochaines élections ? Ou encore de la Turquie, dont on comprend aujourd'hui l'intérêt de redéfinir nos relations stratégiques avec elle après des années de tensions, et plusieurs réunions récentes entre diplomates russes et américains à Istanbul fin février ?
À n'y rien comprendre ? L'aiguille stratégique de la boussole européenne ne tourne plus depuis longtemps autour de l'axe franco-allemand, mais glisse vers un axe qui pourrait être franco-britannique. L'idée même de partage du bouton nucléaire entre Paris et Londres a même été évoqué, provoquant l'ire des souverainistes de tous poils, et interrogeant encore le concept d'indépendance nationale au profit d'une indépendance européenne d'apparence à ce stade. D'autant que la dissuasion britannique a cela de spécifique qu'elle n'est rien sans l'implication des États-Unis.
On cherche à générer artificiellement depuis 40 ans, l'indépendance de tout un continent institutionnalisé, mais on ne sait comment s'y prendre. L'argent est là, mais les volontés sont divergentes. Est-ce alors vraiment cela l'indépendance et l'émergence d'une Europe unie de la défense ? La Grande-Bretagne, non membre de l'Union et actuellement dirigée par un dirigeant travailliste, peut-elle durablement officialiser un rapprochement avec l'Europe et de fait un éloignement des États-Unis ? Quid des pays majoritaires de l'Europe qui n'étaient pas présents à Londres, et qui pour une partie, dont la Hongrie, ne souhaitent pas envenimer la situation avec les États-Unis et préfèreraient peut-être le plan radical de Washington qui fait de l'Ukraine le grand perdant de l'histoire ?
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Ce sommet, que beaucoup considèrent comme historique, tenu le week-end dernier, appelle à d'autres réunions. Mais l'urgence de la réaction a rarement été suivie d'actes fondateurs et durables au sein d'une Union européenne, lourde, et hélas trop lent face aux changements géopolitiques majeurs. Comment pourrait-elle anticiper dès lors les dernières rumeurs persistantes venant des États-Unis de leur éventuel retrait futur des Nations Unies et de l'OTAN ? L'Europe se retrouve seule face à son propre destin et c'est un véritable crash-test pour savoir si le grand commerçant mondial qu'elle est devenue au fil de son histoire peut enfin devenir un général d'armée prêt à défendre seule l'ensemble de son territoire.
Le fait que seuls 11 des 27 Etats-membres étaient présents à Lancaster interroge sur l'éternel manque d'unité de l'Europe et sur la stratégie « démocratiquement » acceptée qui va en découler pour les années à venir. Les grands absents ont été le Portugal, l'Autriche, la Hongrie, la Belgique, les Etats-Baltes (pourtant pas plus proches des positions américaines que russes), la Bulgarie, la Grèce, la Croatie, la Slovénie et la Slovaquie. Cela n'est pas sans rappeler ce que Viktor Orban avait qualifié en février de sommet des frustrés, lorsque Emmanuel Macron avait convoqué à Paris une réunion d'urgence avec les chefs de gouvernement, allemand, britannique, italien, polonais, espagnol, néerlandais et danois, ainsi que le président du Conseil européen, António Costa, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte. Cela permettait d'intégrer Londres, et masquer surtout les divisions européennes. À Londres, le week-end dernier, davantage de pays ont été impliqués certes, mais les récalcitrants ont continué de résister. Ce sont surtout les pays de l'Est, plus proches des positions et russes et américaines de Trump et de la realpolitik en général. En tête, l'éternel Viktor Orban, qui n'avait pas été invité et que certains qualifient de « Cheval de Trump ». Il déclarait d'ailleurs récemment sur son compte X : « Les dirigeants européens ont décidé aujourd'hui à Londres de poursuivre la guerre plutôt que d'opter pour la paix. Ils ont décidé que l'Ukraine devait poursuivre la guerre. C'est mauvais, dangereux et erroné. La Hongrie reste du côté de la paix. »
Peut-on durablement faire sans un nombre important d'Etats-membres qui ne veulent par stratégie ni se fâcher avec Washington ni avec Moscou pour l'Ukraine ? Dans le même temps émerge ce nouvel axe franco-britannique impulsé par Emmanuel Macron, très affaibli sur la scène nationale, ce n'est rien de le dire, et qui associe l'Europe à un pays qui a profité de la première occasion pour en partir. Londres, par la voix de Keir Starmer, a déclaré qu'une Ukraine forte était indispensable pour la sécurité de l'Europe et de la Grande-Bretagne. La relation de la France à l'Allemagne d'Olaf Scholz n'est plus. Depuis des années, l'Allemagne est accusée d'avoir fait des choix en faveur de la Russie et de la Chine, qui la mettent en péril économique notamment depuis le début de la guerre. Elle s'est retrouvée marginalisée, mais l'arrivée du futur chancelier Friedrich Merz qui semble vouloir résister à Trump et soutenir l'Ukraine pourrait changer la donne, en voulant déjà investir massivement dans la défense.
L'unité européenne de la Défense n'existe pas et Trump et Poutine doivent regarder avec condescendance la manière dont les Etats-membres essaient d'aller au bout de leur rêve d'une défense commune. L'idée de souveraineté va se confronter durablement aux intérêts contradictoires d'une grande partie des pays européens qui n'ont pas les moyens, ne veulent pas se mettre à dos nos rivaux. Le conseil européen extraordinaire de jeudi prochain, qui se tiendra à Bruxelles sur la défense et l'Ukraine, devrait permettre de voir si les premières conséquences du sommet de Londres se font ressentir et si le retour sur le vieux continent transformera l'essai durablement. Et c'est loin d'être gagné : le clivage entre Europe des forts et Europe des faibles risque bien de s'enraciner un peu plus encore.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois