OPINION. « Transition agricole : mieux répartir la valeur au sein de l'industrie agroalimentaire »
Romain Viennois

Photo d'illustration
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Romain Viennois

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La ferme France est au pied du mur. Renouveler les générations en attirant des talents, y compris non issus du monde agricole. Diversifier les productions pour améliorer la résilience des territoires. Changer les pratiques pour réduire leur impact sur le climat, la biodiversité et la santé. Maintenir le plus haut niveau de qualité. Ces défis à relever par le monde agricole ont un coût important que les pouvoirs publics ne peuvent subventionner indéfiniment.
Derrière les postures syndicales, nos agriculteurs sont, dans leur grande majorité, prêts à relever ces défis, notamment parce qu'ils sont les premières victimes du dérèglement climatique. Mais la viabilité économique de leurs exploitations est un préalable existentiel : rien ne se fera tant que la pérennité économique de nos fermes sera menacée. Or, le revenu disponible moyen annuel des ménages agricoles s'élève à 52 400 euros, dont seulement un tiers provient de l'activité agricole, soit 17 700 euros (Étude Insee 2021) - les deux autres tiers provenant d'activités complémentaires au sein du ménage. C'est à peine plus que le SMIC, pour un temps de travail hebdomadaire moyen de 55 heures.
Avec environ 400 000 agriculteurs, cela représente donc un peu plus de 7 milliards d'euros de revenus tirés de leur activité agricole, soit un montant inférieur au produit de la Politique agricole commune (PAC), montrant à quel point les agriculteurs sont dépendants de ces aides européennes. Et il existe de fortes inégalités dans le secteur.
Pourtant, les agriculteurs sont le socle d'une large industrie de l'alimentaire, qui représente environ 180 milliards d'euros par an (Étude Insee 2024), auxquels on pourrait ajouter toute la consommation alimentaire hors domicile (restaurants, cantines...). Ainsi, les agriculteurs ne gardent pour vivre que 2 à 3% de la valeur créée par leurs productions. Il suffit d'ailleurs de voir les magnifiques stands du Salon de l'Agriculture pour se rendre compte de la bonne santé et de la multiplicité des acteurs qui vivent de cette filière. Certes, les produits agricoles doivent être produits, stockés, transformés, transportés, distribués, vendus, et taxés. Mais l'effet d'optique reste saisissant : sur 100 euros de produits alimentaires vendus en France, seuls 2 à 3 euros font vivre l'agriculteur qui les a cultivés.
En l'absence d'argent magique et en présence d'une filière « aval » très concentrée et accrochée à ses marges, les consommateurs peuvent choisir de changer cette répartition et ainsi assurer la viabilité écologique et économique de la ferme France. Comment ? En privilégiant les produits locaux, bruts et de saison, achetés directement aux producteurs ou en circuits courts. À condition d'aimer cuisiner un petit peu, cela coûterait moins cher au consommateur, tout en contribuant à pérenniser les exploitations.
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Ce discours consensuel est d'ailleurs souvent partagé par les consommateurs, attachés à soutenir les agriculteurs et passionnés d'émissions culinaires. Pourtant, ils continuent massivement de privilégier les produits « vus à la télé », intermédiés et transformés, voire cuisinés pour eux, et hors saison. Chacun de ces actes d'achat affaiblit la santé économique et écologique de nos fermes.
L'enjeu est donc pour les agriculteurs de rendre leur offre de vente directe, plus pratique, plus visible et surtout plus désirable, pour réduire leur dépendance et capter plus de valeur.
Plus pratique, en rendant leur production plus facilement accessible, y compris en milieu urbain. D'abord en maitrisant une éventuelle première transformation, puis en proposant par exemple une vente à la ferme, une vente en ligne et des livraisons mutualisées entre producteurs vers les centres-villes. On veillera aussi à donner envie d'acheter des produits bruts, en montrant à quel point il est simple et sain de les cuisiner soi-même.
Plus visible en faisant connaître la réalité de leurs pratiques agricoles. Les outils numériques permettent aujourd'hui à chacun de partager les joies et les peines de la vie d'une exploitation. Ils permettent également d'expliquer au public les contraintes de chaque filière et créent un lien direct avec le producteur. Nos consommateurs ont envie de connaître personnellement les agriculteurs qui les nourrissent.
Plus désirable, enfin et surtout, en créant un imaginaire inspirant autour de leurs produits et de leurs fermes. Chaque culture réussie est le fruit d'une aventure mettant en scène un terroir, un savoir-faire, une météo souvent aléatoire et une détermination sans faille de son producteur. Cette aventure permanente est tout aussi passionnante que celle que nous vendent les grandes marques. À nos agriculteurs d'accueillir fièrement le public sur leurs fermes, d'y aménager un cadre inspirant, d'y raconter cette aventure et d'y mettre en valeur leurs produits. Nos meilleurs vignerons, d'ailleurs, y parviennent bien et devraient inspirer les autres filières.
Ces démarches ont un coût négligeable et permettent réellement - je le constate depuis 4 ans - de changer significativement la répartition de la valeur. Les moyens supplémentaires dégagés par ces démarches faciliteront la mise en place de nouvelles pratiques culturales plus respectueuses de l'environnement, qui elles-mêmes renforceront encore l'attractivité de chaque ferme auprès du grand public. Cette spirale vertueuse peut certainement être mieux accompagnée par les pouvoirs publics, mais au bout du compte elle ne peut être déclenchée que par les agriculteurs.
Pour reprendre leur destin en main, nos agriculteurs devront accepter d'acquérir de nouvelles compétences, de mieux partager leur passion et de devenir les ambassadeurs d'un nouvel imaginaire. En reprenant une partie de la valeur ajoutée de notre alimentation, ils pourront alors mettre en œuvre cette agriculture du futur, plus diversifiée, plus stimulante et plus résiliente.
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(*) Diplômé de Sciences Po Paris et de l'ESCP, Romain Viennois, 46 ans, s'est reconverti en 2021 à la culture de légumes, sa passion, après avoir suivi une formation de maraîcher. Une carrière dans le secteur des auberges de jeunesse derrière lui, ce néo-rural lance alors Grand Jardin, un lieu inédit dédié au tourisme responsable et à la découverte de l'agriculture régénérative et locale.
Romain Viennois