OPINION. « Trump, le "Cicéron yankee" » (Nicolas-Jean Brehon)
Nicolas-Jean Brehon

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Petit retour en arrière. Les latinistes -il en reste encore- connaissent Cicéron, contemporain d'Auguste peu avant notre ère, tenant sa gloire de ses leçons de rhétorique et de son talent littéraire. Sur le plan politique, les historiens sont plus partagés. Voire carrément critiques. Un de ses biographes (Jérome Carcopino, mais il y en a de plus féroces encore) voit en lui un réactionnaire borné incapable de comprendre les évènements du monde, un doctrinaire sans doctrine et d'une naïveté quasi inconcevable. D'aucuns diraient que cela suffit à trouver des ressemblances avec le président américain. Mais non, ce n'est pas sur ça que se fonde la comparaison.
Cicéron fut aussi l'homme qui repensa les rapports entre Rome et les provinces occupées et renouvela la conception du tribut. Le tribut est ce qu'un État vainqueur imposait de payer à un État vaincu. Une sorte d'impôt de l'après-guerre, une formalisation fiscale qui suit le pillage. La pratique, mentionnée dans l'Egypte ancienne, fut un élément constitutif de l'Empire romain. Pourtant, au tournant de notre ère, le tribut va changer de nature. La décision est prise par Auguste, mais elle est inspirée par Cicéron. « L'Asie -la Turquie et la Syrie d'aujourd'hui- ne doit pas perdre de vue qu'aucun des fléaux de la guerre ne lui serait épargné si elle ne faisait pas partie de notre empire. Cet empire ne peut subsister sans impôt. Qu'elle accepte donc sans regret qu'elle consacre une part de ses revenus à se procurer une paix perpétuelle » (Jérome France, l'impôt provincial dans l'occident romain). Le tribut cesse d'être la récompense du vainqueur et un signe de soumission, mais devient une contribution justifiée par la nécessité d'entretenir une armée garantissant la paix extérieure.
« La leçon de l'histoire est de constater qu'au fil du temps rien ne change » disait Aldous Huxlay. Même si tout semble différent. Que veut le président Trump sinon imposer un tribut aux pays européens de l'OTAN ? S'il n'est pas accaparé par l'Asie, l'Europe sera l'un des axes diplomatiques du président américain. L'éléphant républicain s'apprête à jouer au mikado diplomatique avec la prudence et l'élégance iconoclaste qu'on lui connait.
Voilà 70 ans que l'Europe est protégée par le parapluie, les missiles et les soldats américains. Jusqu'à 500.000 hommes ont été stationnés en Europe dans les années 60 dont 80% en Allemagne (Olivier Pottier, GI'S go home, revue Outre terre 2003/4). Une présence défensive et rassurante, mais aussi un facteur d'influence politique et sociale. Comme le plan Marshall, l'OTAN fut aussi un vecteur de l'American way of life. Le premier avait apporté, outre l'aide économique, les tracteurs et le cinéma américain, les GI et leurs familles ont apporté les voitures et le rock and roll. Après avoir diminué dans les années 80, les troupes ont augmenté depuis trois ans et approchent 100.000 hommes. Le coût de cette présence est quasi impossible à chiffrer. - outre le coût direct, que vaut le positionnement d'un missile Pershing doté d'une tête nucléaire tactique ?- mais l'administration américaine a son idée : cher, très cher, trop cher.
L'idée d'un partage des coûts, d'une juste contribution de chaque allié à l'OTAN- du partage du fardeau (burden sharing) disent les Américains- n'est pas nouvelle. « C'est un sujet de crispation particulièrement vif (...) et un débat incessant au sein de l'Alliance atlantique depuis sa création jusqu'à aujourd'hui. Débat crucial tant le partage du fardeau est étroitement attaché à la notion de solidarité, pierre angulaire de l'Alliance ». (Arnaud Mozgawa, OTAN, pour un partage plus juste du fardeau, revue de la défense nationale, décembre 2024).
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Ce fardeau est d'autant plus lourd que le nouveau futur président américain a des idées arrêtées sur le sujet. Tandis que la Chine se projette à 100 ans, la vision du monde selon Donald, le business man, se résume à regarder son portefeuille. Pas d'argent pas d'OTAN. Ce n'est pas dit comme ça, mais cela revient à ça. Sur cette question, sa position s'est même radicalisée. Lorsqu'il était président (2017-2021), l'adversaire désigné était l'Allemagne, trop irritante avec son excédent commercial de 70 milliards de dollars avec les USA. La critique est devenue plus systémique et évoque un nouvel isolationnisme. Dans son livre the America we deserve (l'Amérique que nous méritons), le président considérait en 2000 que les conflits en Europe ne valent pas des vies américaines et que se retirer d'Europe permettrait aux États-Unis d'économiser des millions de dollars. Mais un cap a été franchi en février 2024 lors d'un meeting en Caroline du Sud. Le candidat républicain évoquait un échange qu'il aurait eu avec un chef d'État européen qui lui aurait demandé si les États-Unis protégeraient son pays en cas d'offensive de Moscou. « J'ai dit : "Vous n'avez pas payé ? (...) Non, je ne vous protégerais pas. En fait, j'encouragerais [les Russes] à faire ce que bon leur semble". Après avoir gagné la bataille idéologique contre les Soviétiques en 1990, trente ans plus tard, l'Amérique dit aux Russes : servez-vous. C'est hallucinant.
Oui, les Européens ont quelques raisons d'être inquiets. L'article 5 du traité de l'Atlantique nord, considéré jusqu'alors comme la garantie américaine, doit être relu avec un œil de juriste isolationniste. L'article stipule que « si un pays de l'OTAN est victime d'une attaque armée, chaque membre de l'Alliance considérera cet acte comme une attaque dirigée contre l'ensemble des États membres (...) et prendra les mesures qu'il jugera nécessaires pour venir en aide au pays attaqué ». Le candidat laissa entendre qu'il laisserait la Russie faire ce qu'elle veut en Europe. Il y a des alliés plus rassurants. C'est terrifiant.
Même si au fond, la position américaine ne manque pas de fondement. Les Européens, bernés par la fin de la guerre froide, entravés par les crises budgétaires, quand ils n'étaient pas anesthésiés par un pacifisme inconséquent et un antimilitarisme immature, ont délaissé leur défense. Depuis le tournant de 1990, les dépenses militaires ont diminué en monnaie constante dans la plupart des pays d'Europe. En 2022, les dépenses militaires s'élevaient à 204 milliards d'euros contre 780 milliards aux États-Unis. Évidemment, la guerre en Ukraine change tout et le parapluie doit être prêt à sortir de l'étui.
Comment fixer le tribut ? L'OTAN ne fixe pas de contribution allouée au maître dominant américain. Cependant, les États-Unis disposent de deux leviers. Le premier est le deal négocié. D'accord pour rester, mais il faut un chèque. C'est le choix de la Pologne. Le pays serait prêt à débourser 2 milliards de dollars -voire davantage selon Donald Trump -pour installer une base américaine- « fort Trump »- sur son sol. Le second est le levier économique qui découle des règles de l'alliance ajoutées en 2014 (après l'annexion de la Crimée) : les alliés sont convenus de porter leurs dépenses militaires à au moins 2 % du PIB (pensions incluses) et la part consacrée à l'acquisition d'équipements majeurs à 20 %. Il a fallu attendre 2023 pour que cette règle soit respectée dans la grande majorité des pays d'Europe. Mais, si les alliés augmentent leurs dépenses militaires et s'engagent à s'équiper - à s'équiper américain-, les États-Unis réfléchiront avant de partir.
C'est la stratégie choisie par les Européens. Selon un rapport de l'IRIS, « les acquisitions en dehors de l'UE représentent 78 % des engagements des pays de l'Union pour 2022-2023, les États-Unis représentant 63 % de cette part soit 50 % du total » (the impact of the war in Ukraine on the european defence market, institut des relations internationales et stratégiques, septembre 2023). En particulier l'Allemagne, pour qui le retour de Donald Trump et la guerre commerciale annoncée est un défi historique et même existentiel. Les importations militaires américaines en Allemagne qui avoisinaient 45 millions de dollars (moyenne 2018/2022) à 242 millions en 2023. Avec la Pologne, deuxième client européen des États-Unis, les exportations d'armement ont représenté près d'un demi-milliard de dollars en 2023.
L'Allemagne est maintenant tributaire du bon vouloir américain. Qu'elle accepte donc sans regret de consacrer une part de ses revenus à se procurer une paix ... provisoire. Dans ce contexte, les projets capacitaires liés à l'Europe de la défense attendront.
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(*) Nicolas-Jean Brehon, conseiller honoraire au Sénat ancien enseignant en finances publiques à Paris I Panthéon Sorbonne, spécialiste des finances européennes.
Dernière publication: "Les aspects budgétaires de l'adhésion de l'Ukraine à l'UE", revue française des finances publiques novembre 2024.
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