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Patrick Artus : « La Chine plombe la croissance mondiale »

Photo de Ivan Best

Propos recueillis par Ivan Best

Publié le 07 octobre 2015 à 08:55 - Mis à jour le 07 octobre 2015 à 09:50

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Les émergents sont dans une situation de crise auto-entretenue et, pour s'en sortir, la Chine doit faire monter son industrie en gamme, analyse le directeur des études économiques de Natixis. Et cela prendra beaucoup de temps.

LA TRIBUNE - Où en est la croissance mondiale ?

PATRICK ARTUS - Tout dépend de comment on calcule. Si l'on retient les chiffres officiels concernant la Chine, elle n'est pas très élevée, plutôt dans de basses eaux, mais il n'y a rien de dramatique. Nous l'évaluons à 3,1% cette année, contre une moyenne historique de 3,5%. Cet écart de quatre dixièmes de points de PIB n'est pas affolant. En revanche, si l'on prend en compte non pas les chiffres officiels mais la réalité de la croissance chinoise, la situation est tout autre. Cette croissance chinoise, nous l'estimons autour de 2% - et encore, certains experts chinois me trouvent très optimiste quand ils me parlent en privé. Si l'on retient ce chiffre, alors on aboutit à une croissance du monde limitée à 2,4%. C'est historiquement très bas. La Chine plombe la croissance mondiale.

Comment parvenez-vous à cette estimation d'une si faible hausse du PIB chinois, bien en dessous des chiffres officiels (+ 6,5%) ?

Nous prenons en compte la consommation d'électricité, de pétrole - toutes les deux en croissance zéro -, l'évolution du fret ferroviaire (-15% sur un an), les ventes de voitures (-10% sur un an), l'emploi...

N'avez-vous pas tendance à surpondérer l'industrie, dans vos estimations, alors que les services prennent un poids de plus en plus grand ?

S'agissant des services, ce que je constate, c'est une chute de la construction de bureaux en Chine. C'est un indicateur assez fiable de ce qui se passe dans le secteur.


Ce marasme chinois va-t-il durer ?

La vraie problématique, c'est celle de la montée en gamme des produits chinois. Compte tenu de coûts salariaux en forte hausse, les produits actuels deviennent trop chers. Il faut donc que les Chinois se spécialisent dans des biens plus sophistiqués. Mais cela va prendre beaucoup de temps.

La Chine ne va certes pas bien. Mais le reste du monde ?

Ce qui est frappant, c'est qu'on relève une grande hétérogénéité dans la situation des différents pays, des différentes zones, y compris au sein du groupe dit des pays émergents. Le Japon et la Chine sont en situation de déflation. Mais nombre de pays émergents connaissent au contraire l'inflation. C'est le cas du Brésil, de l'Afrique du Sud... qui sont en stagflation. La Russie subit, elle, une véritable récession géostratégique à la suite des sanctions décidées par les Occidentaux. Quant à l'Europe, l'activité y est atone. Certes, cela va mieux dans des pays comme l'Espagne, mais, selon nos calculs, 70% de la croissance espagnole se fait au détriment du reste de la zone euro. Donc, à considérer l'ensemble de la zone, la situation n'est pas brillante.

Les émergents ont-ils une chance de redémarrer ?

Ces pays émergents se trouvent enferrés dans un véritable cercle vicieux, leur crise est auto-entretenue. L'enchaînement fatal est celui-ci : la valeur de leurs exportations chute en raison de la baisse des prix des matières premières. Il en résulte une forte dégradation de leur balance commerciale, puisque ces pays exportent surtout des matières premières.

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Du coup, le taux de change s'effondre par rapport au dollar. Cela alimente le mouvement de sortie de capitaux. Pour renverser la vapeur, les autorités augmentent les taux d'intérêt, ce qui a surtout pour effet de déprimer l'investissement. La croissance s'en trouve encore affaiblie, tout comme la capacité d'exporter autre chose que des matières premières. D'où une nouvelle dégradation de la balance commerciale et la hausse des taux d'intérêt...

De quoi auraient-ils besoin pour sortir de cet enchaînement infernal ?

Il faudrait de l'investissement, beaucoup d'investissement. Et des infrastructures en meilleur état. Le Brésil, par exemple, a besoin d'infrastructures qui fonctionnent, des trains, des ports... en état de marche. Sans quoi il est impossible de produire plus. Cela prendra des années !

N'y a-t-il pas un problème d'allocation de l'épargne mondiale ? Elle pourrait financer de tels investissements, mais ce n'est pas le cas...

Absolument. Jusqu'en 2013, l'épargne allait des pays industriels, où la valeur du capital par habitant est élevée, vers les pays émergents, où le capital est évidemment moins abondant. C'était logique, il s'agissait là d'une allocation optimale de l'épargne, qui servait à investir dans les pays où les besoins se font sentir. Mais, depuis 2013, le mouvement est inverse. L'argent va des pays émergents vers les nations industrielles, il sert à financer les déficits publics. C'est une allocation absolument non optimale de l'épargne.

Sans parler de la France, où la reprise peine à se concrétiser, n'existe-t-il pas tout de même des zones en croissance: la Grande-Bretagne, les États-Unis ?

En France, ce qui est frappant, c'est la faiblesse de l'investissement. Les entreprises industrielles ont retrouvé des marges raisonnables, mais elles préfèrent les conserver sous forme de cash. Pour les investissements de capacité, beaucoup d'entreprises préfèrent aller voir de l'autre côté de la Méditerranée, au Maroc, par exemple... Quant au Royaume-Uni, c'est très fragile. La reprise repose sur la bulle immobilière. On peut citer des pays comme l'Inde, mais la croissance actuelle y est surtout due à la baisse du prix de l'énergie, cette économie y étant très sensible. Aux États-Unis, il y a de la croissance, la reprise est bien établie.

Pourquoi la Fed a-t-elle refusé de monter les taux d'intérêt ?

Une hausse serait effectivement justifiée, compte tenu des conditions économiques. Ce que je crois, c'est que Janet Yellen est prisonnière de certains acteurs financiers, des fonds qui ont investi dans des actifs illiquides avec un financement à court terme. Compte tenu de leur structure de financement, ils ne veulent pas entendre parler d'une hausse des taux. La situation actuelle peut durer...

Cependant, les taux de croissance américains sont bien inférieurs à ceux constatés lors de reprises précédentes...

La croissance potentielle, celle qui peut être atteinte durablement compte tenu du travail et du capital disponibles, a beaucoup diminué ces dernières années. Nous l'estimons à 2% pour les États-Unis, 1% pour l'Europe. Cela s'explique surtout par des gains de productivité de plus en plus faibles. Tout le monde met en avant l'innovation, le high-tech. Mais aux États-Unis, pays roi de la « tech », elle ne représente que 4% de l'emploi ! Surtout, on assiste à une polarisation du marché du travail qui est globalement destructrice d'efficacité. Je m'explique.

Certes, le high tech apporte des gains de productivité, il rend l'économie plus efficace. C'est le cas par exemple quand une machine fait le travail à la place d'une employée de bureau. Le problème, c'est que cette employée de bureau va trouver un emploi encore moins productif que ne l'était le sien, comme serveuse, par exemple. Au total, la productivité de l'économie ne progresse pas, ou très peu. Et la croissance, sur le long terme, s'aligne sur cette tendance...

Propos recueillis par Ivan Best

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