Penser contre ?
Alain Conrard

Photo d'illustration
DR
Alain Conrard

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Et si le tout premier obstacle à l'innovation n'était pas lié à une causalité lointaine et mystérieuse ? Et si ce qui ralentit la marche de l'innovation ne relevait pas principalement de l'économie ou de la géopolitique ? Et ce qui nous empêche d'innover ne dépendait pas en tout premier lieu du volume de l'investissement ou du désir des « capital risqueurs » ? Et si, pour trouver, la cause élémentaire de ce qui vient freiner l'innovation, il ne fallait pas aller chercher très loin - s'il suffisait de se regarder dans un miroir ?
Car oui, la première zone de freinage où l'innovation risque de se trouver enrayée ou modérée, c'est nous-mêmes.
Hormis le tout petit pourcentage des humains qui pensent spontanément de façon disruptive (des innovateurs-nés ou qui présentent des prédispositions pour l'innovation), nous sommes, d'une certaine manière, configurés, ou plutôt « câblés », pour ne pas innover. En effet, le cerveau humain est fait de telle manière qu'afin d'économiser un maximum d'énergie disponible pour ce qui pourrait se présenter à lui, il tente le plus possible de « routiniser » le maximum du travail qu'il a à faire.
De cette manière, on se retrouve à répéter des séquences de pensée ou d'action qui ont donné de bons résultats. Et ceci sans même parler de l'inconscient qui peut nous conduire à des séquences de répétition pas forcément positives dans le cadre de notre vie sociale ou affective. Or, qu'est-ce qui s'oppose le plus à l'innovation que la répétition ?
C'est ainsi que l'innovation est une rareté.
Bien sûr, les facteurs socio-économiques, les niveaux d'investissement, les politiques publiques d'aide et de soutien à la recherche sont aujourd'hui plus que déterminants, à une époque où la numérisation du monde exige des capitaux gigantesques, notamment dans la course internationale pour le leadership sur l'IA. La techno-science responsable de la transformation digitale a généré un énorme outil qu'il faut alimenter pour continuer d'avancer sur les multiples fronts de l'innovation, aussi bien technologiques qu'industriels.
Pourtant, le point de départ, l'étincelle initiale, le jaillissement créatif qui donne naissance à tout le reste, a bien lieu dans une boite crânienne. Le cerveau reste, et encore pour longtemps, le lieu de l'innovation. C'est là que se passe l'écart, le pas de côté, la perspective nouvelle qui change quelque chose à l'état du monde. Ainsi, la prise de conscience de la répétition en nous de schémas de pensée est la première pierre pour « déroutiniser » le fonctionnement mental. Cette évidence est utile à avoir à l'esprit si l'on désire favoriser individuellement l'innovation.
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D'une certaine manière, l'innovation oblige le plus grand nombre à penser contre soi-même.
Il le faut d'autant plus que la disruption est bien souvent contrintuitive : elle suppose d'aller « ailleurs » que là où l'évidence de schémas acquis et tenus pour vrais, voire immuables, nous enjoint de nous rendre, téléguidés, sans nécessairement nous en rendre compte, par des automatismes de pensée ou des circuits conceptuels issus de l'éducation ou de l'état de l'opinion.
Si la contre-intuition n'est pas toujours disruptive, la disruption, elle, contient toujours une dimension contrintuitive. S'il ne suffit pas de se tromper pour innover (loin de là), il faut pour cela accepter d'arpenter des chemins qui apparaissent comme erronés au regard des habitudes, des usages ou de l'état actuel - nécessairement transitoire - du savoir.
Par ailleurs, nous évoluons de plus en plus dans un monde où une multitude d'algorithmes capables d'analyses extraordinairement fines aussi bien quantitatives que qualitatives de nos mouvements et de nos goûts nous renforcent dans nos certitudes ou nos convictions : ils nous conduisent là où nous sommes déjà. En réaction, pour conserver une ouverture et une fraîcheur d'esprit, en un mot : pour être capable d'innover, il faut encore davantage penser autrement, c'est-à-dire remettre en question ce qui nous apparaît comme des évidences indiscutables - autrement dit : dépasser ses propres limites et sortir de ses zones de confort.
Ainsi, il y a ici un paradoxe intéressant à souligner : les réseaux sociaux, les moteurs de recherche et, de manière générale, les sites, les applications ou les plateformes (infos, e-commerce, généralistes, etc.) sont issus de la révolution numérique. Ils sont, ou ont été à leur création, pour nombre d'entre eux, de véritables innovations. Facebook en est le meilleur exemple. Pourtant, leur mode de gestion algorithmique tend à capturer les internautes dans l'univers qu'ils fréquentent déjà. Un site de musique en streaming va vous proposer des albums ou des morceaux liés à ceux que vous avez déjà écouté. Et si vous regardez une destination de vacances sur un site de voyages, vous recevrez par la suite des propositions relatives à ce sujet. On s'appuie sur les goûts manifestés par les personnes dans leur trajet sur Internet. Ces opérations permettent de faire aux internautes des offres situées dans leurs zones d'intérêts, et pour lesquelles ils auront apriori une appétence certaine. Le modèle économique de ces acteurs essentiels du numérique repose d'ailleurs sur la capture, le traitement et la revente des données. Ils vivent donc d'identifier les goûts et les zones d'intérêt des personnes. C'est-à-dire là où sont déjà les personnes.
Le militant Internet américain Eli Pariser parle de « bulles de filtres[1] » (filter bubble) pour désigner cette mécanique qui enferme les personnes là où elles sont déjà. Ce concept désigne à la fois le résultat du processus de filtration de l'information et « l'isolement intellectuel » de l'internaute qui résulte d'une personnalisation des informations effectuée sans qu'il ou elle en soit conscient.e. « Cette bulle serait in fine construite à la fois par les algorithmes et par les choix de l'internaute (« amis » sur les réseaux sociaux, sources d'informations, etc.). (...) La personnalisation d'Internet en fonction des cookies de l'utilisateur et de l'analyse systématique des données enferme l'internaute dans sa propre vision du monde[2]» Une forme d'assignation à résidence numérique, en quelque sorte. Pariser décrit ce mécanisme comme une « auto-propagande ».
Cette construction est fondée sur les principes du design comportemental et de la captologie. « Cette discipline, notamment enseignée au Laboratoire de Design Comportemental de l'Université de Stanford, s'appuie sur la convergence entre les sciences cognitives, la psychologie comportementale, les neurosciences, l'informatique et les techniques de persuasion afin que les interfaces numériques deviennent des moyens d'influencer les pensées et les comportements ?[3] ».
En appliquant de tels processus, ces acteurs contreviennent en grande partie à l'esprit d'ouverture dont ils sont pourtant eux-mêmes issus. Alors qu'ils sont de purs produits de l'innovation, ils promeuvent d'une certaine manière une logique qui contredit fondamentalement l'innovation : être là où l'on est déjà, aller vers ce que l'on sait déjà, répéter ce qui existe.
Ce paradoxe en forme d'impasse est parfaitement logique. Il est en effet très difficile de continuer à innover au cœur même de l'innovation. C'est-à-dire ne pas se laisser prendre soi-même dans les modèles qu'on a générés, qui sont disruptifs et nouveaux lorsqu'ils émergent, mais qui forment forcément à un moment une nouvelle orthodoxie, qui, dès lors, s'extrait elle-même de la logique de l'innovation. Celle-ci joue en effet en permanence sur les rapports fluctuants, mais toujours antagonistes, entre la norme et la différence. Même s'il est très complexe dans sa réalité, la logique de ce système est très simple à décrire : une innovation apparaît ; sur cette base se greffent d'autres innovations qui progressivement font système, qui devient finalement majoritaire ; cet état dominant est sa plus grande fragilité qui fait qu'il va être innové à son tour. Alors qu'il a été le symbole de l'innovation quand il est apparu, Facebook a cessé d'être innovant aujourd'hui. Il l'est peut-être encore à la marge sur certaines offres, mais le cœur de son système ne l'est plus. Il est même devenu l'opposé de l'innovation en se métamorphosant avec le temps en principe normatif - c'est-à-dire en devenant le géant à abattre ou à dépasser, le symbole de l'état des choses contre lequel il convient d'innover. C'est aujourd'hui TikTok qui a pris le relais - et qui sera à son tour irrémédiablement dépassé à un moment par plus innovant que lui. On voit bien que lorsqu'une startup innovante devient la norme, elle cherche surtout à garantir sa position, ses marges et son hégémonie plutôt qu'être obsédée par l'innovation.
Comme le montrent les exemples de grands innovateurs comme Elon Musk, innover fuir la répétition, c'est être et penser hors norme, C'est-à-dire être en déplacement mental permanent. Innover consiste à ouvrir quelque chose en nous, quelle que soit notre ouverture d'esprit. Par définition, quand on innove, on est obligé d'aller mentalement là où l'on n'est pas déjà. C'est penser contre une partie de soi qui accepte les choses telles qu'elles sont, qui ne les challenge pas, qui ne les met pas en question, qui se satisfait de l'ordre du monde tel qu'il est. Innover, c'est être insatisfait de l'état des choses ; et donc, penser « contre » cet état. Toute innovation digne de ce nom est une déclaration de guerre à l'état des choses. C'est forcer une dimension dans le réel qui fait que celui-ci est différent après l'innovation qu'avant.
Le plus grand nombre se satisfait de l'état des choses, dans le confort de ce qui est. Pourtant, on est tous potentiellement des innovateurs en herbe. Il suffit de laisser advenir quelque chose que l'on n'aurait pas forcément vu si on n'avait pas été mis dans un écosystème favorable comme celui dans lequel nous avons la chance de vivre en cette période historique qui voit émerger tant d'innovations cruciales pour l'avenir.
Que l'on ait ou pas des dispositions « naturelles » pour ce type d'exercice, l'innovation ne se fait pas sans d'efforts. Cela oblige à fabriquer des mondes et des systèmes qui doivent fonctionner de manière rationnelle. Innover ressemble au sport de haut niveau : les capacités sont inégalement réparties. Et surtout innover consiste à faire travailler des zones de la pensée qui n'ont pas toujours l'habitude d'être sollicitées. C'est comme le Pilates : on sollicite des muscles que l'on n'a jamais fait travailler auparavant, et dont on n'avait pas même conscience de l'existence. Et qui vont faire mal.
Innover a de tout temps été l'une des pratiques les plus passionnantes, sans doute l'est-elle encore plus aujourd'hui grâce aux capacités technologiques accrues et sans commune mesure avec le passé. C'est l'une des grandes aventures de notre époque. Mais c'est très exigeant. C'est peut-être l'une des raisons qui fait que l'innovation véritable reste malgré tout assez rare : ça fait mal, et tout le monde n'a pas envie d'avoir mal.
Si innover est aller ailleurs que là où on est déjà, cette pratique consiste, identiquement au Pilates, à faire travailler des zones de l'esprit, de l'imagination, voire du rêve qui n'ont jamais travaillé auparavant. Innover, c'est trouver l'« ailleurs » en soi.
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[1] Eli Pariser, The Filter Bubble: What the Internet Is Hiding from You, New York, Penguin Press, 2011.
[2] Wikipedia
[3] Anne Alombert, Schizophrénie Numérique, Paris, Allia, 2024, p. 15.
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(*) Alain Conrard, auteur de l'ouvrage « Osons ! Un autre regard sur l'innovation », un essai publié aux éditions Cent Mille Milliards, en septembre 2020, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI).
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