Plus rien à craindre bonnes gens, Carrefour reste français

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Marc Guyot et Radu Vranceanu.
Marc Guyot et Radu Vranceanu. (Crédits : Reuters)
OPINION. Le refus du gouvernement - justifié au nom de la sécurité alimentaire de la France ! - de l'opération amicale de rachat de Carrefour par le groupe québécois Couche-Tard pour 16,3 milliards d'euros est dommageable pour le futur développement du distributeur français. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l'Essec.

Le gouvernement français a fait échec à la tentative de prise de contrôle amicale de Carrefour par le Québécois Couche-Tard pour 16,3 milliards d'euros. L'échec de cette fusion entre le principal réseau de supérettes et stations-services nord-américain et le numéro 1 français de la grande distribution peut être lu à deux niveaux, un niveau stratégique et un niveau populiste, ce dernier n'étant pas le moins intéressant dans son absurdité cynique.

Au niveau objectif, Carrefour, qui est la firme de distribution pionnière dans les hypermarchés, fait face à des problèmes structurels, venant de la concurrence du e-commerce, et conjoncturels venant de la crise du Covid-19. En effet, la crise sanitaire s'est accompagnée d'une chute de la fréquentation des hypermarchés au profit des supermarchés générant une baisse agressive des prix de ces derniers pour faire revenir la clientèle. Selon un compte rendu syndical mentionné par Capital, plus de la moitié des hypermarchés Carrefour seraient déficitaires.

La menace d'Amazon et de ses émules

L'ensemble des groupes de distribution a pris la mesure de la menace d'Amazon et de ses émules et a entrepris un effort colossal d'investissement dans leur offre en ligne. Cet effort nécessite de gros investissements et leur réalisation ne garantit en rien le succès. En revanche, leur non-réalisation signerait le déclassement à brèves échéances de la firme. En dépit de son problème conjoncturel de rentabilité, Carrefour n'est pas mal positionné pour réaliser cette mutation, en revanche ses actionnaires principaux semblent moins désireux de rentrer dans cet effort industriel et financier.

C'est dans cette optique que se situe leur acceptation de l'offre de Couche-Tard. La firme québécoise est dans une dynamique de croissance avec une capitalisation boursière de 30 milliards d'euros (contre 17 milliards pour Carrefour). Son offre s'accompagne d'une injection de capitaux de 3 milliards sur 5 ans à même de financer la transition et d'assurer ainsi la survie à terme de la firme et de ses employés, Carrefour étant le premier employeur de France (comme Walmart est le premier employeur américain).

Couche-Tard est une firme en croissance du secteur et non un fonds d'investissement spécialisé en baisse des coûts. Carrefour est une belle firme en situation de devoir investir mais en aucun cas en situation de crise avec un risque de casse sociale. L'accord entre les actionnaires de Couche-Tard et de Carrefour permet d'envisager la pérennité à termes de Carrefour qui, par ailleurs, n'était pas immédiatement menacé. Face à cette recomposition de l'actionnariat de Carrefour avec un nouvel actionnaire majoritaire venant de la « nouvelle France », le gouvernement a décidé de s'opposer à la fusion. Le gouvernement a justifié son intervention par (i) la nécessité de préserver Carrefour des raiders opportunistes et (ii) la nécessité de préserver la sécurité alimentaire nationale.

Populisme et cynisme vis-à-vis des salariés

Il est objectivement difficile de prendre au sérieux les justifications économiques avancées par le gouvernement. En effet, face à un acteur québécois apportant des capitaux frais et prenant le relais d'actionnaire historique français désirant passer la main le gouvernement français s'interpose au nom de la... sécurité alimentaire ? La sécurité alimentaire française imposerait de rejeter l'injection de capitaux canadiens si celle-ci s'accompagne d'une prise de contrôle ? Même en songeant aux récentes pénurie de masques, de gel et à la quasi-pénurie en mars 2020 de papier toilette, il est difficile de voir dans le rachat par Couche-Tard une mise en danger du ravitaillement en riz et en pâtes des Français (selon les mots mêmes du ministre Bruno Le Maire).

En revanche, cette intervention du gouvernement dans une opération de restructuration de l'actionnariat est empreinte de populisme et de cynisme vis-à-vis des salariés du groupe Carrefour. Le sketch populiste du gouvernement français est à mettre en perspective avec son autre sketch favori qui est de favoriser les fusions permettant de créer des acteurs « globaux ». Ce dernier discours avait été servi pour accompagner la prise de contrôle des activités ferroviaires du canadien Bombardier par le français Alstom. Les Canadiens courraient-ils sans le savoir le risque de pénurie de locomotives ? Il est prévisible que le groupe Carrefour qui doit maintenant rechercher des fonds par d'autres moyens va se tourner vers la cession de ses activités les moins rentables ou leurs restructurations.

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Commentaires
a écrit le 19/01/2021 à 10:55 :
Beaucoup parle de "réforme" sans en connaître la définition qui est la suivante: "vision préconçue de l'avenir construite avec les données d'hier" ce qui a rien a voir avec une "adaptation"!
a écrit le 19/01/2021 à 10:30 :
Si les français et les européens prenaient un peu de recul, ils comprendraient que les américains n'achètent pas sur des sites de e-commerce européens (cf https://fr.disfold.com/top-sites-e-commerce-etats-unis/) et se poseraient peut-être la question de ne plus acheter sur Amazon non créateurs de valeurs en Europe et de retourner sur des sites comme rueducommerce, cdiscount, Ubaldi, ce qui permettraient à notre éco-systèmes de e-commerce de se développer et d'inverstir. Par conséquent, protéger Carrefour est donc selon moi une bonne chose, car l'entreprise est en pleine transformation (élu meilleur site de e-commerce en France). Il faut lui laisser le temps de cette transformation.
a écrit le 18/01/2021 à 19:24 :
Couche-Tard est une holding financière qui prospère sur l'économie d'échelle suite à de multiples acquisitions de réseaux de boutiques des stations de service des pétroliers américains rassemblés sous le même branding.

Il faut être naïf pour croire que les canadiens ont à coeur de protéger l'emploi en France... et même d'y payer ses impôts!
a écrit le 18/01/2021 à 18:41 :
Tout le monde aura noté que les priorités du gouvernement sont: 1. garder Carrefour en France (de façon à percevoir l'IS, 2.des préoccupations pour les consommateurs non crédibles, 3. l'emploi, puis oubliés, le devenir long terme du groupe passe à la trappe, la nécessaire restructuration aussi, et bien sûr les intérêts des propriétaires sont devenus presque un sujet de scandale.. Tout cela est malheureusement cohérent avec le "quoi qu'il en coute", la faillite française, le refus de faire les réformes nécessaires, et le "après moi le déluge".. Nous saurons vite si sur le long terme cette politique sert les français (PS.Je ne suis pas actionnaire de Carrefour ce qui ne m'empêche pas de trouver ces postures scandaleuses).
a écrit le 18/01/2021 à 17:45 :
En cas de pénurie alimentaire suite à une crise majeure, Couche-Tard ne privilégierait pas le Canada, c'est sur?
Réponse de le 18/01/2021 à 18:00 :
c est sur que couche tard va envoyer des bateaux chargé de pates au canada ...
Franchement !!! Carrefour d ailleurs ne fabrique pas de nourriture, il se contente de l acheter puis de la revendre: c est un COMMERCANT !
a écrit le 18/01/2021 à 17:22 :
"Couche-Tard est une firme en croissance du secteur et non un fonds d'investissement spécialisé en baisse des coûts."

Information capitale puisque en effet, couche tard n'a comme seule ambition visible de prospérer ! Mais la prospérité en UE ça fait longtemps qu'on a oublié ce que c'est hein...

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