Pour vous évader de la caverne de Platon, méfiez-vous des opinions

NE NOUS FÂCHONS PAS ! Chaque semaine, l'Odissée (*) présente une chronique proposant un Discours de la méthode 2 ! Aujourd'hui : Méfiez-vous des opinions...

6 mn

Pourquoi et comment prendre ses distances avec les sondages d'opinion, les phrases qui débutent par « je pense que... » des conversations entre collègues et amis ? Petit manuel du débat entre amis, collègues et candidats aux présidentielles.

Entretenir des relations adultes consiste à établir ensemble, sur un pied d'égalité, un meilleur niveau de compréhension et de prise en charge de la complexité du monde. Articuler les analyses individuelles en une analyse collective suppose de savoir rompre avec les jeux de rôles sociaux et professionnels. Organiser cette évasion de la caverne de Platon nécessite de savoir dépasser les avis pré conçus, les siens comme ceux de ses interlocuteurs.

Comment dévoiler la part de vérité détenue par chaque personne ? Pour y parvenir en pratique, dans chacune de nos conversations quotidiennes, il nous faut accepter qu'une opinion personnelle est le produit des savoirs d'une personne sur un sujet, tout comme une ombre est le produit d'un objet éclairé par le soleil.

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Le soleil et la vérité sont de faux amis,
des sources d'aveuglement qu'il nous faut filtrer

Le soleil est si lumineux qu'il nous est impossible de le regarder en face, sauf à nous abimer les yeux.

Comme lui, la vérité nue est bien difficile à recevoir en pleine figure. Elle nous bouleverse et nous éblouit, sauf à nous équiper de filtres qui la masquent et la tronquent alors en partie. Livrer une analyse ex cathedra trop en avance peut s'avérer destructeur pour l'auditoire... et pour l'émetteur.

Adapter les messages plutôt que de prendre le risque de brusquer.

La lumière et la connaissance n'offrent qu'une vue partielle

Le soleil projette ses rayons sur ce qui nous entoure, mais sa lumière ne nous permet de voir qu'un seul objet dans chaque direction : notre perception visuelle du paysage est limitée. Pour découvrir ce qui est masqué, il nous faut changer de position, nous déplacer sur le terrain pour multiplier les points de vue et découvrir les parties cachées.

Notre perception intellectuelle du monde est tout autant limitée. Il nous est impossible d'embrasser la complexité d'un sujet au premier regard.  Être éclairé ne signifie pas avoir la science infuse : c'est plutôt être en situation de réaliser de nouvelles découvertes par la multiplication de travaux, expériences et rencontres.

Chercher à comprendre la position de chacun pour affuter nos savoirs.

Objets et arguments ne sont qu'en partie discernables

Mettre au jour un nouvel élément suppose d'en avoir repéré au moins une particularité, laquelle lui donne d'ailleurs souvent son nom. Or, la plupart des objets et êtres vivants sont des compostions sophistiquées, des équations comportant de nombreuses inconnues. C'est une gageure que d'isoler chaque composant et de comprendre leur articulation entre elles. La démarche scientifique consiste à mesurer toutes les dimensions des objets étudiés (forme, poids, taille, couleur, position, vitesse...). En pratique, l'état de la science se limite souvent à la surface des mystères non encore percés.

Il en va de même pour les arguments, faits et idées : il nous faudrait les connaître en profondeur pour les utiliser à bon escient.

  Décomposer les opinions, jusqu'à tomber d'accord sur les éléments qui les fondent.

Ombres et opinons superficielles et peu instructives

Ainsi, au regard de nos connaissances limitées, nos avis demeurent dans la superficialité sur la plupart des sujets que nous abordons au quotidien. Nous nous autorisons pourtant à les asséner avec conviction et énergie, parfois même de façon vindicative lorsque nous sommes énervés ou que nous nous détournons de nos interlocuteurs. Car nous n'exerçons pas notre intelligence et notre esprit critique de façon uniforme, mais selon le contexte relationnel propre à chacune de nos interactions : nous suspendons notre incrédulité d'autant plus que nous nous sentons proches de nos interlocuteurs.

Avec nos amis et les personnes qui exercent un ascendant, c'est même parfois comme si nous prenions comme définitives et gravées dans le marbre leurs opinions. Alors qu'elles évoluent pourtant en continu, tout comme l'ombre d'un objet varie sans cesse, selon que l'on s'approche ou que l'on s'éloigne de minuit, des solstices ou des pôles.

Exercer notre esprit critique en toutes circonstances.

L'enjeu du débat : échanger des arguments
pour se rapprocher ensemble de la vérité

Un dialogue adulte suppose d'échanger des arguments plutôt que des opinions. Les différents participants adultes s'entendent pour d'abord prendre en compte une même série d'arguments. Ils déconstruisent ensemble les a prioris sans agressivité, découvrent l'intérêt et les limites des différents filtres qui permettent de mieux regarder le soleil. Ils isolent chaque élément d'information. Puis ils emboitent l'ensemble pour construire un raisonnement partagé.

Sans cette discipline intellectuelle, ils restent des participants à des débats puériles et inutiles. Avec ce petit manuel du débateur entre amis, collègues et candidats aux présidentielles, ils se donnent la possibilité d'approcher un meilleur niveau de vérité, de formuler des diagnostics plus pertinents et des solutions plus durables. A nous d'élever notre niveau d'exigence dans toutes nos interactions amicales, professionnelles... et en tant que citoyen !

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NOTES

(*) Afin d'éviter les écueils des faux dialogues générateurs de suspicion, de rupture et de conflits, La Tribune ouvre ses colonnes à l'Odissée. Pilotée par son directeur et expert de la dialectique, Jean-François Chantaraud, la chronique hebdomadaire « Ne nous fâchons pas ! » livrera les concepts, les clés opérationnelles de la méthode en s'appuyant sur des cas pratiques et sur l'actualité.

L'Odissée, l'Organisation du Dialogue et de l'Intelligence Sociale dans la Société Et l'Entreprise, est un organisme bicéphale composé d'un centre de conseil et recherche (l'Odis) et d'une ONG reconnue d'Intérêt général (les Amis de l'Odissée) dont l'objet consiste à "Faire progresser la démocratie dans tous les domaines et partout dans le monde".

Depuis 1990, l'Odissée conduit l'étude interactive permanente Comprendre et développer la Personne, l'Entreprise, la Société. Dès 1992, elle a diffusé un million de Cahiers de doléances, ce qui l'a conduit à organiser des groupes de travail regroupant des acteurs des sphères associative, sociale, politique, économique qui ont animé des centaines d'auditions, tables rondes, forums, tours de France citoyens, démarches de dialogue territorial et à l'intérieur des entreprises.

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Commentaires 2
à écrit le 06/10/2021 à 12:01
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" les phrases qui débutent par « je pense que... »" Je ne suis pas d'accord puisque cette introduction n'implique que l'individu qui a le droit de penser ou de ne pas penser ce qu'il veut. Là où il faut se méfier c'est par ce type d'introductions aff...

le 06/10/2021 à 15:36
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Idem pour les phrases de type « vous voyez bien que… », « vous êtes d’accord que… », « vous savez bien que… »,…

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